Donnie Darko : le flop culte qui est devenu la bible d'une génération

Flop total en 2001, sauvé par le DVD : comment Donnie Darko est devenu la bible fantastique de toute une génération d'ados.

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Masque de lapin mécanique posé sur le rebord d'une fenêtre, éclairé par une lumière dorée de fin de journée
Illustration Celluloidz

Un moteur d'avion tombe du ciel en pleine nuit et écrase la chambre d'un adolescent qui, par un hasard somnambule, n'y dormait pas. Sorti en salles américaines le 26 octobre 2001, six semaines après les attentats du 11 septembre, Donnie Darko n'avait objectivement aucune chance : son affiche montrait un avion s'abattant sur une maison, son distributeur ne savait plus comment vendre ce premier film à 4,5 millions de dollars. Résultat, 58 salles en ouverture, 110 494 dollars de recette le premier week-end, à peine plus de 500 000 dollars au bout de son exploitation américaine, comme le rappelle SlashFilm.

Et pourtant, vingt-cinq ans plus tard, ce conte fantastique sur un lycéen du Middlesex qui converse avec un lapin géant nommé Frank reste l'un des films qui définissent le mieux le malaise adolescent des années 2000. Ce n'est pas un film qui a trouvé son public en salle : c'est un film que son public est allé chercher, cassette VHS puis DVD à la main, jusqu'à en faire une religion de chambre d'ado. Voilà pourquoi Donnie Darko compte encore : il a inventé, presque par accident, le modèle du film raté qui devient culte par la seule force du bouche-à-oreille.

Un film que personne ne voulait distribuer, au pire moment possible

Richard Kelly avait 25 ans et aucun long métrage à son actif quand il a écrit et réalisé Donnie Darko. Il lui a fallu un an et demi de démarchage avant que la société de production de Drew Barrymore, Flower Films, n'accepte de porter le projet, l'actrice endossant au passage un petit rôle, celui de la professeure Karen Pomeroy. Le tournage s'est fait en 28 jours pour un budget total de 4,5 millions de dollars. Le casting réunit Jake Gyllenhaal dans le rôle-titre, sa vraie sœur Maggie Gyllenhaal dans celui de sa sœur à l'écran, Jena Malone, Mary McDonnell, Noah Wyle et, en contre-emploi absolu, Patrick Swayze dans la peau d'un gourou du développement personnel à la façade bien trop lisse.

Le film est présenté au Festival de Sundance le 19 janvier 2001. L'accueil critique est bon, mais aucun grand studio ne mord. Quand la sortie nationale arrive enfin, en octobre, le pays vient de vivre le 11 septembre et un film dont l'image centrale est un moteur d'avion s'écrasant sur une maison devient, du point de vue marketing, littéralement invendable. La bande-annonce elle-même, qui montre la scène, est retirée des écrans dans plusieurs salles. Donnie Darko sort, disparaît, et tout le monde l'oublie, sauf ceux qui l'ont vu.

Une mécanique de boucle temporelle qui récompense le second visionnage

Ce qui frappe à la mise en scène, c'est le refus de Kelly d'expliquer quoi que ce soit en temps réel. Le film avance par fragments, visions, pages arrachées d'un livre fictif intitulé The Philosophy of Time Travel, que le montage cinéma de 2001 ne montre qu'en filigrane. Donnie voit Frank, Frank lui donne des instructions, et le spectateur doit accepter de ne pas tout comprendre avant la toute fin, sans garantie que la toute fin explique tout non plus. C'est un pari risqué pour un premier film : faire confiance à l'intelligence et à la patience d'un public adolescent plutôt que de le prendre par la main.

Le reste de la mise en scène, elle, est d'un classicisme presque trompeur : banlieue américaine pavillonnaire, lycée, Halloween qui approche, bande-son new wave (Echo and the Bunnymen, Tears for Fears). C'est dans ce décor familier que Kelly glisse l'inquiétude et l'étrangeté, un peu à la manière d'un David Lynch qui aurait grandi avec MTV plutôt qu'avec Hitchcock.

Ce qui a marqué : Frank le lapin, Mad World et un dénouement qui divise encore

Attention, les lignes qui suivent évoquent la résolution du film sans la détailler entièrement. Le masque de lapin mécanique porté par Frank est devenu, à lui seul, une icône visuelle transmise de génération en génération de cinéphiles, bien avant que les réseaux sociaux ne systématisent ce genre de viralité. Et la scène finale, portée par la reprise ralentie et désincarnée de Mad World signée Gary Jules et Michael Andrews, a fait plus pour la postérité du film que n'importe quelle critique élogieuse : sortie en single, cette version a atteint la première place des charts britanniques et le numéro un de Noël au Royaume-Uni fin 2003, deux ans après la sortie du film, preuve que la chanson avait acquis une vie propre en dehors des salles.

Sur le fond, Kelly construit tout le film autour d'une question de libre arbitre : Donnie est-il condamné à un destin déjà écrit, ou choisit-il, à un moment précis, de refermer une boucle temporelle en sacrifiant quelque chose qui lui est précieux pour que le monde autour de lui redevienne « normal » ? Le film ne tranche jamais vraiment, et c'est précisément ce flou assumé qui a nourri deux décennies de forums, de théories et de relectures.

De l'échec en salle au statut de bible générationnelle

La bascule s'opère presque entièrement hors des cinémas. Le film trouve son public via la location DVD, les diffusions câblées tardives et les séances de minuit, ce circuit parallèle qui a longtemps servi de deuxième vie aux films trop étranges pour leur époque. En 2004, Richard Kelly sort un montage director's cut, vingt minutes plus long, qui intègre notamment des extraits du fameux livre The Philosophy of Time Travel directement à l'écran, comme le détaille NPR. Donnie Darko devient alors un cas d'école souvent cité : l'un des premiers films à transformer un échec commercial initial en succès durable grâce au seul format DVD, avant même que le terme « culte » ne soit systématiquement récupéré par le marketing des studios.

Vingt-cinq ans après, le film est encore convoqué dès qu'il s'agit de parler de fin de l'adolescence, de santé mentale adolescente mal diagnostiquée, ou de ce vertige propre aux années 2000 où l'Amérique pavillonnaire commençait à sentir, confusément, que quelque chose n'allait plus tourner rond. Beaucoup de films de genre sur l'adolescence lui doivent une dette directe, du ton à la bande-son en passant par le refus du réconfort facile.

Director's cut ou version cinéma : laquelle regarder ?

C'est la question que pose presque tout nouveau spectateur une fois qu'il découvre qu'il existe deux montages. La version cinéma de 2001, plus courte et plus elliptique, laisse davantage de place au mystère et au malaise pur ; c'est celle que Richard Kelly avait pu montrer à Sundance. Le director's cut de 2004, vingt minutes plus long, ajoute les pages du livre de Roberta Sparrow à l'écran et resserre l'explication de la mécanique temporelle, au prix d'un peu de cette ambiguïté qui avait fait le charme du premier montage. Les puristes conseillent souvent la version cinéma pour une première découverte, et le director's cut ensuite, pour éclairer certains choix sans tout déflorer.

En France aujourd'hui, le film se loue en VOD sur plusieurs plateformes (Apple TV, Google Play, Canal VOD, FILMO) et se trouve en abonnement via SFR Play, Universcine ou l'offre Ciné+ OCS sur Amazon Channel, selon le relevé d'AlloCiné. Le DVD et le Blu-ray restent également disponibles en édition physique chez les disquaires spécialisés, pour ceux qui préfèrent revoir Frank le lapin sur un vrai écran de salon plutôt qu'en streaming.