Audition, le piège amoureux de Takashi Miike qui a traumatisé les salles

Sous des airs de mélodrame, Takashi Miike a piégé le public mondial avec un dernier acte de torture devenu culte et fondateur.

Intérieur japonais sobre et sombre avec un téléphone, une aiguille et un fil métallique posés sur un linge blanc, sans personnage visible
Illustration Celluloidz

Pendant près d'une heure, Audition ressemble à un mélodrame japonais sage sur la solitude d'un veuvage. Puis Takashi Miike referme le piège, et ce qui restera dans l'histoire du cinéma d'horreur, ce n'est pas seulement une scène de torture devenue légendaire, mais la façon dont un cinéaste a retourné la confiance du spectateur contre lui-même.

Un projet né dans l'ombre du succès de Ring

Le film adapte le roman Audition, publié en 1997 par Ryu Murakami, romancier déjà connu pour la noirceur de son œuvre. C'est la société de production Omega Project qui achète les droits du livre, cherchant à surfer sur le succès commercial de Ring sorti l'année précédente. Le scénario est confié à Daisuke Tengan, et la réalisation à Takashi Miike, alors cinéaste prolifique du cinéma de genre japonais, connu pour tourner vite et beaucoup, mais pas encore identifié comme un auteur à l'international. Le tournage réunit Ryo Ishibashi dans le rôle du veuf Shigeharu Aoyama, et une jeune mannequin quasiment inconnue, Eihi Shiina, pour incarner Asami, la candidate d'une fausse audition organisée pour lui trouver une nouvelle épouse. Audition est présenté pour la première fois au Vancouver International Film Festival le 2 octobre 1999, avant sa sortie japonaise le 3 mars 2000, pour une durée de 113 minutes, comme le rappelle la fiche du film.

Le lent mélodrame qui referme son piège

Ce qui frappe à la revoyure, c'est la patience de la mise en scène. Miike filme d'abord une romance presque classique, la timidité d'un homme seul, la grâce apparente d'une jeune femme blessée par la vie. Rien, dans le grain de l'image ni dans le rythme des scènes, ne prévient d'un basculement. C'est précisément la stratégie revendiquée par le cinéaste. Dans un entretien accordé au British Film Institute, il explique :

« Le film continue pendant environ 50 minutes, trahissant les illusions et les attentes du public. »
Miike ne cherche pas l'effroi immédiat, il cherche la complicité du spectateur avec Aoyama, avant de la retourner contre lui. C'est cette architecture en deux temps, amour puis abîme, qui distingue Audition de tout le cinéma d'horreur qui l'a précédé : le glissement de genre n'est pas un twist scénaristique, c'est une agression formelle.

Attention, ce qui suit évoque le dénouement du film

La dernière demi-heure d'Audition a acquis un statut à part dans l'histoire du cinéma de genre. Les scènes de torture, portées par une froideur clinique et une bande-son minimaliste, ont provoqué des réactions physiques réelles dans les salles occidentales. Lors de la présentation européenne au festival de Rotterdam en 2000, des spectateurs ont quitté la projection en nombre, et Miike lui-même a été pris à partie. Il s'en souvient ainsi, toujours dans son entretien au BFI :

« Je me souviens encore de l'expression de cette dame âgée qui est venue me chercher dans l'obscurité de la salle pendant que je regardais le film avec un spectateur, lors d'un festival, et qui m'a dit : Vous êtes malade ! »
La réplique murmurée par Asami penchée sur sa victime, martelée en boucle, est devenue un motif culte à elle seule, en partie improvisé sur le tournage par l'actrice et le réalisateur. Miike revendique pourtant une lecture inattendue de cette violence :
« Ce n'est pas un film d'horreur, mais une lettre d'amour. »
Il va jusqu'à décrire la douleur infligée comme un lien :
« Je pensais que la douleur était quelque chose que le couple pouvait partager ensemble. Autrement dit, leur amour était accompli. »
Cette ambiguïté assumée, entre déclaration sentimentale et supplice, est ce qui rend le film aussi dérangeant que fascinant : il ne condamne ni ne célèbre, il installe le malaise dans l'interprétation elle-même.

Un cauchemar qui a redessiné l'horreur mondiale

L'onde de choc d'Audition a largement dépassé les frontières du cinéma japonais. Le film a nourri toute une génération de réalisateurs occidentaux fascinés par cette capacité à faire de la cruauté un objet de mise en scène presque élégant. Rob Zombie l'a qualifié de film le plus dérangeant qu'il ait jamais vu, tandis que Quentin Tarantino l'a décrit comme un « véritable chef-d'œuvre », saluant particulièrement le courage de son dénouement. Eli Roth, qui reconnaît l'influence du cinéma de Miike sur la conception de Hostel, s'inscrit dans cette filiation directe entre Audition et l'essor du courant dit du torture porn au cours des années 2000. Mais réduire le film à cet héritage serait injuste : sa vraie postérité tient dans sa mécanique de confiance trahie, reprise depuis par d'innombrables thrillers psychologiques qui jouent sur le basculement de genre en cours de récit. Eihi Shiina, révélée par ce rôle alors qu'elle n'avait quasiment aucune expérience d'actrice, résumait ainsi la nature de son personnage :

« Asami est une femme triste, affamée d'amour. J'ai connu des gens qui cherchent refuge dans leurs traumatismes passés et qui cherchent quelqu'un à aimer, mais je pense qu'elle a grandi sans jamais pouvoir cacher sa solitude. »

Où revoir Audition aujourd'hui

Le film reste disponible en France en édition physique : Arrow Video en a proposé une restauration 4K, éditée en combo collector Blu-ray et DVD ainsi qu'en édition 4K UHD limitée, que l'on retrouve notamment chez Fnac. Vingt-cinq ans après ses premières projections chaotiques, Audition n'a rien perdu de sa capacité à retourner un public contre ses propres attentes, ce qui reste, paradoxalement, la plus belle preuve de sa réussite.