American Psycho : comment Mary Harron a sculpté l'horreur du capitalisme
Retour sur American Psycho (2000) de Mary Harron, satire horrifique du capitalisme devenue culte grâce à Christian Bale et son ambiguïté fascinante.
Avril 2000. Christian Bale, costume trois pièces et sourire de porcelaine, égorge le glamour des années Reagan sous les yeux d'un public qui ne sait plus s'il doit rire ou reculer. American Psycho, adapté du roman sulfureux de Bret Easton Ellis paru en 1991, aurait pu être un simple slasher sur fond de yuppies new-yorkais. Mary Harron en fait tout autre chose : une satire chirurgicale du capitalisme et de la masculinité de pouvoir, qui a traversé vingt-cinq ans sans prendre une ride, au point de devenir un réservoir inépuisable de mèmes et de thèses universitaires.
Avertissement : cet article évoque la nature du dénouement du film sans en détailler la mécanique finale.
Une production qui a failli lui échapper
L'histoire de ce film est d'abord celle d'un vol manqué. Le producteur Edward R. Pressman achète les droits du roman dès 1992, après l'échec de discussions avec David Cronenberg pour le réaliser. C'est finalement Mary Harron, documentariste passée à la fiction avec I Shot Andy Warhol, qui est pressentie pour le mettre en scène et qui jette son dévolu sur un acteur gallois encore peu connu, Christian Bale, convaincue par les recommandations du réalisateur Todd Haynes.
Mais en 1997, lorsque Lionsgate rachète les droits de distribution mondiale, le studio écarte temporairement Harron et Bale au profit d'un duo plus bankable : Oliver Stone à la réalisation, Leonardo DiCaprio dans le rôle de Patrick Bateman. DiCaprio finit par quitter le projet pour La Plage, ce qui permet à Harron et Bale de reprendre leur place. Harron, selon plusieurs sources, refusera même de rencontrer DiCaprio, convaincue que son visage trop juvénile aurait désamorcé la menace du personnage. Autour de Bale s'assemble un casting qui mélange stars montantes et seconds rôles redoutables : Willem Dafoe, Jared Leto, Josh Lucas, Chloë Sevigny, Samantha Mathis, Justin Theroux, Guinevere Turner (coscénariste du film) et une Reese Witherspoon encore associée au teen movie.
La mise en scène d'un vide en costume sur mesure
Harron et Turner opèrent un déplacement décisif par rapport au roman : elles filment Bateman non comme un monstre exotique, mais comme le produit logique d'un milieu. Les scènes de bureau, les cartes de visite comparées au millimètre, les dissertations sur les meilleurs restaurants new-yorkais occupent autant d'espace que les meurtres eux-mêmes, et c'est précisément le point. Le film traite la violence comme un symptôme plutôt que comme une attraction : Roger Ebert, dans sa critique publiée le jour de la sortie américaine, notait que Harron
« a transformé un roman sur la soif de sang en un film sur la vanité masculine », ajoutant que Christian Bale est
« héroïque dans la façon dont il laisse le personnage se jeter joyeusement dans l'abjection ; il n'y a ici aucun instinct de préservation, et c'est la marque d'un bon acteur », selon sa chronique sur RogerEbert.com.
Cette distance ironique est aussi d'ordre esthétique. Les intérieurs sont glacés, les éclairages chirurgicaux, les cadrages souvent frontaux et symétriques, comme pour mieux exposer un homme qui se regarde constamment dans des miroirs sans jamais s'y trouver. Le scalpel de Harron ne cherche pas l'effroi gratuit : il dissèque un système social où l'identité se résume à une carte de visite et où personne, autour de Bateman, ne remarque vraiment ce qu'il fait.
Ce qui a marqué : l'ambiguïté comme arme
Le choc du film ne vient pas seulement de sa violence, largement suggérée plus que montrée, mais de son incertitude narrative savamment entretenue jusqu'à la scène finale, qui laisse ouverte la question de la réalité des actes de Bateman. Cette ambiguïté a pourtant été, de l'aveu même de la réalisatrice, un calcul imparfait. Dans un entretien avec Charlie Rose relayé par plusieurs médias, Mary Harron a confié :
« Ce que je considère comme un échec de ma part, c'est que les gens sortent de ce film en pensant que tout n'était qu'un rêve, et je n'ai jamais voulu que ce soit perçu ainsi. Tout ce que je voulais, c'était que ce soit ambigu de la même façon que le livre l'était. »Elle précise, selon Den of Geek :
« Nous n'avons jamais pensé qu'aucun des meurtres n'avait eu lieu. Je ne pense pas que tout soit arrivé, mais c'est aux spectateurs d'en décider. »Cette tension entre intention d'auteur et réception du public est devenue, avec le temps, l'un des moteurs mêmes de la postérité du film : chaque génération de spectateurs rejoue le débat, sur les réseaux sociaux ou dans les salles de classe de cinéma.
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Héritage : de film maudit à miroir intemporel
Sorti en avril 2000 après une présentation remarquée au festival de Sundance en janvier, le film devient un succès commercial inattendu, rapportant environ 34 millions de dollars pour un budget de 7 millions. L'accueil critique, mitigé à Sundance où certains dénonçaient sa violence, se stabilise ensuite : le film affiche aujourd'hui 69 % d'avis positifs sur Rotten Tomatoes et un score de 64 sur 100 sur Metacritic, soit des retours « généralement favorables », selon les agrégateurs cités par sa page de référence sur Wikipédia.
Mais c'est dans la décennie suivante que le film change véritablement de statut. Loin de rester un simple thriller satirique de l'ère Clinton, Patrick Bateman devient une icône paradoxale, revendiquée aussi bien par la critique du capitalisme toxique que, plus troublant, par certaines franges en ligne qui ont fait de son vide affectif un modèle esthétique détourné de son sens premier. Le film a aussi initié une relecture de la carrière de Christian Bale, qui y construit la discipline physique et mentale qu'il réemploiera ensuite dans des rôles aussi différents que Batman ou le boxeur de The Fighter.
Vingt-cinq ans après, American Psycho reste regardable comme on relit un texte dont on découvre chaque fois une phrase qu'on avait manquée : sous l'ironie glacée, c'est un constat sur la vacuité d'un pouvoir social qui n'a rien perdu de son actualité. Le film a connu une restauration 4K en 2018, longtemps cantonnée aux marchés anglophones avant d'arriver en France fin 2025 via une édition 4K Ultra HD et Blu-ray signée L'Atelier d'Images. En France, il reste par ailleurs disponible en version originale ou française sur certaines plateformes de SVOD et à la location, comme le recense la fiche streaming d'AlloCiné, pour qui voudrait (re)croiser le regard vide de Patrick Bateman sans trop savoir, lui non plus, s'il faut en rire ou en trembler.