De Shanghai à Broadway, de Babylon de Damien Chazelle au polar surnaturel Sinners, Li Jun Li s’est imposée comme l’une des actrices les plus magnétiques de sa génération. Dans Spider-Man Noir sur Amazon Prime Video, elle incarne Cat Hardy, une chanteuse de cabaret dont l’élégance dissimule des griffes acérées. Portrait d’une artiste qui n’a jamais eu besoin de super-pouvoirs pour captiver.
Un projecteur unique perce l’obscurité d’un club clandestin du Lower East Side. Sur scène, une femme en robe de soie noire chante. Sa voix est douce, enveloppante, presque rassurante. Mais dans la salle, les hommes qui l’écoutent ne sont pas rassurés du tout. Ils sont terrifiés. Car la chanteuse sait des choses, sur chacun d’entre eux, qu’il vaudrait mieux ne pas savoir. Voilà Cat Hardy, le personnage que Li Jun Li incarne dans Spider-Man Noir, la série télévisée produite par Sony Pictures Television pour Amazon Prime Video. Et voilà, en une scène, pourquoi le showrunner Oren Uziel l’a choisie : Li Jun Li a le don de rendre le danger séduisant.

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ToggleDe Shanghai à New York : l’enfance nomade de Li Jun Li
Li Jun Li est née le 6 novembre 1983 à Shanghai, en Chine. À six ans, elle quitte le pays avec son père pour Bogotá, en Colombie, où elle apprend l’espagnol en jouant dans les rues du quartier de La Candelaria. À neuf ans, nouveau départ : New York. Ses parents l’inscrivent à des cours de danse classique chinoise, et c’est là, dans un studio du Queens, que quelque chose se déclenche. « J’ai compris que la scène était le seul endroit où toutes les langues que je parlais n’avaient plus d’importance », dira-t-elle plus tard dans une interview au magazine Backstage. Elle intègre la prestigieuse Fiorello H. LaGuardia High School of Performing Arts, le lycée qui a inspiré le film Fame, où elle côtoie de futurs acteurs, danseurs et musiciens.
Après LaGuardia, Li Jun Li étudie au Purchase Acting Conservatory de la State University of New York, puis enchaîne les castings. Sa première grande aventure professionnelle n’est pas devant une caméra mais sur une scène : Miss Saigon, la comédie musicale de Claude-Michel Schönberg et Alain Boublil, en tournée nationale. Dix mois, 56 villes, des centaines de représentations. Puis Broadway : South Pacific au Lincoln Center en 2008, aux côtés de Matthew Morrison. Li Jun Li a 24 ans et elle vient de prouver qu’elle peut tenir un public dans sa main. Le cinéma et la télévision ne tarderont pas à s’en apercevoir.
De Quantico à Babylon : la montée en puissance
La carrière télévisuelle de Li Jun Li commence par des apparitions dans les séries qui comptent : Damages (2011), Blue Bloods, Body of Proof. Elle décroche ensuite des rôles récurrents dans Quantico sur ABC, où elle incarne l’agent Iris Chang, puis dans L’Exorciste sur Fox (2017) et Wu Assassins sur Netflix (2019). Chaque rôle est un pas de plus vers le centre du cadre. Mais c’est le cinéma qui va tout accélérer.
En 2013, Cédric Klapisch lui offre un rôle dans Casse-tête chinois, le troisième volet de sa trilogie parisienne avec Romain Duris. Puis, en 2022, Damien Chazelle la choisit pour Babylon, sa fresque titanesque sur le Hollywood des années 1920. Li Jun Li y incarne Lady Fay Zhu, une chanteuse de cabaret directement inspirée d’Anna May Wong, première star sino-américaine de l’âge d’or hollywoodien. Le film, porté par Brad Pitt et Margot Robbie, divise la critique mais le consensus est unanime sur un point : Li Jun Li crève l’écran. Sa scène d’ouverture, où Lady Fay Zhu chante devant une foule décadente avant de disparaître dans les coulisses avec un sourire énigmatique, est l’une des plus mémorables du film. Budget de Babylon : 80 millions de dollars. Recettes mondiales : 63 millions, un échec commercial, mais un tremplin artistique pour Li Jun Li.
Sinners : la consécration avec Ryan Coogler
Si Babylon a révélé Li Jun Li au grand public, Sinners l’a consacrée. Le film de Ryan Coogler, sorti en avril 2025 avec Michael B. Jordan en tête d’affiche, est un thriller surnaturel situé dans le Mississippi des années 1930, une époque et une atmosphère que Li Jun Li retrouvera quelques mois plus tard dans Spider-Man Noir. Elle y incarne Grace Chow, une propriétaire d’épicerie dont la façade respectable cache une résilience à toute épreuve. Le film, distribué par Warner Bros., a rapporté plus de 350 millions de dollars au box-office mondial et a été salué comme l’un des meilleurs films de l’année. Pour Li Jun Li, 42 ans au moment de la sortie, Sinners est la preuve que la patience paie : quinze ans de carrière, des dizaines de rôles secondaires, et enfin la reconnaissance à la hauteur du talent.
Cat Hardy : la femme fatale que Spider-Man Noir méritait
Quand Amazon Prime Video et Sony Pictures Television ont commencé à assembler le casting de la série Spider-Man Noir, le rôle de Cat Hardy posait un défi particulier. Le personnage est une réinvention de Felicia Hardy, alias Black Cat, l’une des figures les plus emblématiques de l’univers Spider-Man dans les comics Marvel. Mais dans le New York de 1933 imaginé par les showrunners Oren Uziel et Steve Lightfoot, Cat Hardy n’est pas une cambrioleuse en combinaison moulante. C’est une chanteuse de cabaret, la star du club le plus couru de Manhattan, dont l’élégance et le charme dissimulent une intelligence redoutable. C’est elle qui attire Ben Reilly, le détective privé vieillissant joué par Nicolas Cage, dans la conspiration criminelle au cœur de la série.
« Pour Cat Hardy, on cherchait Rita Hayworth dans Gilda, avec un peu de Lauren Bacall, parce que Bogey et Bacall vont tellement bien ensemble », a confié Oren Uziel à Esquire. « Et puis il y avait Anna May Wong, évidemment, cette grâce, cette présence qui impose le silence dans une pièce. » Le fait que Li Jun Li ait déjà incarné un personnage inspiré d’Anna May Wong dans Babylon n’est pas une coïncidence : c’est une continuité. L’actrice a développé une expertise rare dans les rôles de femmes des années 1920-1930, ces figures qui naviguent entre glamour et danger avec une aisance que peu d’actrices contemporaines possèdent.
Face à Nicolas Cage et Jack Huston : un trio d’exception
Dans Spider-Man Noir, Li Jun Li évolue entre deux forces antagonistes. D’un côté, Nicolas Cage en Ben Reilly, ancien justicier reconverti en détective privé désabusé, dont l’acteur a décrit l’interprétation comme « 70 % Humphrey Bogart, 30 % Bugs Bunny ». De l’autre, Jack Huston en Flint Marko, l’Homme-Sable, garde du corps brutal de Silvermane, le parrain du crime joué par Brendan Gleeson. Cat Hardy circule entre ces deux mondes, celui de la loi fatiguée et celui de la pègre triomphante, avec l’aisance d’une femme qui sait que l’information est la seule monnaie qui ne se dévalue jamais.
La dynamique entre Li Jun Li et Nicolas Cage promet d’être l’un des moteurs narratifs de la série. Cage, qui signe avec Spider-Man Noir son premier rôle principal dans une série télévisée à 62 ans, a construit sa renaissance artistique sur des personnages brisés : le chercheur de truffes de Pig, le professeur hanté de Dream Scenario. Li Jun Li, elle, excelle dans les personnages qui ne montrent jamais leurs fêlures. Cat Hardy est le miroir inversé de Ben Reilly : là où lui porte ses cicatrices à la surface, elle les enfouit sous des couches de soie et de mélodie. Quant à Jack Huston, l’Homme-Sable qu’il incarne est la menace physique que Cat Hardy contrôle par la ruse. Trois registres, trois intensités, trois acteurs au sommet de leur art.
Spider-Man Noir sur Amazon Prime Video : une série qui réinvente les codes
La série Spider-Man Noir, composée de huit épisodes, sera disponible à partir du 27 mai 2026 sur MGM+ aux États-Unis, puis dans plus de 240 pays et territoires via Amazon Prime Video. Son dispositif visuel reste inédit dans l’histoire des adaptations Marvel : les spectateurs pourront choisir entre une version « Authentic Black & White » et une version « True-Hue Full Color ». Les deux premiers épisodes ont été réalisés par Harry Bradbeer, le metteur en scène de Fleabag et Killing Eve. La série est produite par Phil Lord et Christopher Miller, les architectes du Spider-Verse, et écrite par Oren Uziel (22 Jump Street, John Wick 4) et Steve Lightfoot (The Punisher, Hannibal).
Pour Li Jun Li, Spider-Man Noir est plus qu’un rôle de plus dans une franchise Marvel. C’est l’aboutissement logique d’un parcours qui l’a menée de Shanghai à Broadway, de Bogotá à Hollywood, en passant par les clubs de jazz de Babylon et les bayous hantés de Sinners. À chaque étape, elle a incarné des femmes qui survivent par l’intelligence, la grâce et une capacité d’adaptation que les hommes autour d’elles sous-estiment systématiquement. Cat Hardy n’est que la dernière en date.
L’actrice que Hollywood ne pouvait plus ignorer
Il aura fallu quinze ans, trois continents, une tournée de Miss Saigon, un passage par Broadway, des dizaines de rôles télévisés et deux films d’auteur pour que Li Jun Li atteigne le casting d’une série événement sur Amazon Prime Video. Dans un paysage hollywoodien qui commence à peine à offrir aux actrices asio-américaines les rôles qu’elles méritent, son parcours est à la fois exceptionnel et révélateur. Anna May Wong, dont elle a incarné une version dans Babylon, n’a jamais obtenu les premiers rôles auxquels son talent lui donnait droit, Hollywood des années 1930 ne le permettait pas. Quatre-vingt-dix ans plus tard, Li Jun Li joue une femme fatale dans un New York de la même époque, mais cette fois, c’est elle qui mène le jeu. Dans Spider-Man Noir, Cat Hardy chante sur scène pendant que les puissants tremblent dans la salle. Il y a quelque chose de juste là-dedans, quelque chose qui ressemble à une revanche prise avec élégance, une note à la fois.
