À l’occasion de la Journée internationale des femmes et des filles de science, rencontre avec Marie-Anne Cambon, microbiologiste à l’Ifremer. Depuis près de trente ans, elle descend à 3 600 mètres de profondeur dans un sous-marin pour étudier une crevette aveugle qui vit en symbiose avec des bactéries. Portrait d’une pionnière qui n’a pas fini d’explorer.
Elle est assise dans son bureau de Plouzané, près de Brest, et elle parle d’une crevette. Pas n’importe laquelle. Une crevette à bajoues blanches, aveugle, qui grouille par milliers sur des cheminées volcaniques au fond de l’Atlantique. Marie-Anne Cambon en parle comme d’autres parlent d’un vieil ami. Avec précision. Avec tendresse. Et avec cette pointe d’agacement qui revient chaque fois qu’on lui demande si les choses ont changé pour les femmes dans la recherche. « Il y a encore cette espèce de retenue, peut-être sociétale, culturelle, qui fait que les jeunes femmes sont moins nombreuses en études de sciences après le bac », constate-t-elle. Le 11 février 2026, Journée internationale des femmes et des filles de science, l’UNESCO rappelle que les femmes représentent moins d’un tiers des chercheurs dans le monde. Marie-Anne Cambon, elle, dirige des campagnes océanographiques depuis 2014. Elle a pris les commandes d’un sous-marin à 3 600 mètres de fond. Et elle ne compte pas s’arrêter.
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ToggleGrandir entre les murs de l’Ifremer, près de Brest
Marie-Anne Cambon a littéralement grandi dans les couloirs de l’Ifremer, l’Institut français de recherche pour l’exploitation de la mer. Sa mère y était ingénieure. Son père, géologue passionné, lui a transmis l’obsession des cailloux. « Il y en a partout à la maison », sourit-elle. Chacun porte en lui une façon de comprendre comment la planète s’est formée. La gamine qui accompagnait son père dans ses analyses d’échantillons de roche est devenue directrice de l’unité consacrée à la biologie et à l’écologie des écosystèmes marins profonds. Son parcours n’a rien de linéaire. Après un diplôme d’ingénieur agronome à l’INA-PG en 1991, elle réalise une thèse en microbiologie à l’Ifremer. La géologie l’attirait, mais dans les années 1990, la discipline était « trop orientée vers le pétrole ». Elle a bifurqué vers la microbiologie. Et dès 1997, recrutée au laboratoire de Brest, elle a croisé le chemin d’une bestiole qui allait tout changer.
La crevette à bajoues qui a tout déclenché
Rimicaris exoculata. Le nom ne dit rien au grand public. Pourtant, cette crevette des grands fonds est l’un des animaux les plus étudiés de la biologie marine. Découverte en 1986, elle prolifère sur les sources hydrothermales de la dorsale médio-atlantique, par plus de 3 000 mètres de fond, dans des conditions qui relèvent de l’enfer : gaz toxiques, métaux lourds, absence totale de lumière, pressions écrasantes. Les crevettes peuvent atteindre une densité de 2 500 individus au mètre carré. Mais ce qui fascine les scientifiques de l’Ifremer, c’est sa grosse tête. La cavité céphalothoracique de la crevette, sorte de chambre sous la carapace, héberge des colonies massives de bactéries. Marie-Anne Cambon la décrit avec une image qui frappe : « Cette crevette a comme des bajoues de hamster qui hébergent des communautés microbiennes vivantes. »
C’est une symbiose au sens strict. Les bactéries pratiquent la chimiosynthèse : elles transforment les composés chimiques du fluide hydrothermal, hydrogène sulfuré, fer ferreux, méthane, en nutriments. La crevette les héberge, et en retour, elle se nourrit d’elles. Cette symbiose entre la crevette et ses bactéries fournit entre 70 et 90 % de son apport nutritionnel. Sans ses bactéries, elle meurt. Avec sa grosse tête, elle survit là où rien ne devrait vivre. Et cette grosse tête, elle n’est pas un hasard : les recherches de Pierre Méthou, ancien doctorant de Marie-Anne Cambon, ont montré que toutes les crevettes ayant acquis la symbiose avec des bactéries ont développé cet élargissement de la tête. Elle est devenue, littéralement, le signe visible d’une alliance invisible. Les crevettes qui portent cette grosse tête peuplent des sites séparés par des milliers de kilomètres, preuve d’une convergence évolutive remarquable.
Dix-sept plongées dans le Nautile, et toujours la même fascination
Marie-Anne Cambon a plongé 17 fois à bord du Nautile, le sous-marin habité de l’Ifremer. La première fois, c’était en 1999. « J’étais trop contente de descendre ! » se souvient-elle. Pas une once d’appréhension. « Dès la première, j’en ai pris plein les yeux : je me suis retrouvée devant des sources hydrothermales avec ce fumeur énorme qui crache devant nous, les animaux tout autour. Et puis ces couleurs ! » Elle a même pris les commandes du sous-marin, une fois, pour récupérer un petit pot de fer au sol. « Il m’a fallu une heure et demie. Le sous-marin part tout de suite, comme une moto… j’ai soulevé du sable partout ! » Le pot trône aujourd’hui sur sa terrasse.
La rédaction du Télégramme, quotidien breton, a couvert ses missions à plusieurs reprises. La presse locale suit de près ces femmes scientifiques qui partent en mer pendant des semaines. Car Marie-Anne Cambon n’est pas seule : lors de la campagne BICOSE 3, en octobre 2023, une trentaine de scientifiques de l’Ifremer et d’autres laboratoires français ont embarqué pendant 47 jours à bord du Pourquoi pas ? pour explorer cinq champs de sources hydrothermales répartis sur 800 kilomètres. La rédaction du Télégramme a relayé le départ de l’expédition depuis Brest, rappelant que ces campagnes océanographiques figurent parmi les plus ambitieuses menées par la recherche française.
La crustine, un antibiotique né dans les abysses
Les travaux de Marie-Anne Cambon ne se résument pas à observer. Dans un article publié dans Frontiers in Immunology, en collaboration avec l’Université de Lille, son équipe a découvert le rôle d’une molécule appelée crustine, un peptide antimicrobien, dans le contrôle de la symbiose entre la crevette et ses bactéries. La crustine élimine les bactéries pathogènes tout en favorisant les bactéries alliées. C’est un antibiotique naturel, produit par un animal vivant à 3 600 mètres de fond. « On connaissait l’implication de différents types de crustines dans le système immunitaire des crustacés, mais c’est la première fois que sa présence est attestée en environnement profond », précise-t-elle.
Cette découverte intéresse la recherche pharmaceutique. À une époque où la résistance aux antibiotiques classiques menace la santé mondiale, les peptides antimicrobiens issus des grands fonds ouvrent des pistes nouvelles. Il ne faudrait pas que ces résultats s’en aillent pas dans les tiroirs de l’oubli. Marie-Anne Cambon milite pour que les découvertes fondamentales ne restent pas confinées aux revues spécialisées. Elle écrit dans The Conversation, intervient dans des conférences de vulgarisation. Il ne faudrait pas non plus que les financements s’en aillent pas vers d’autres priorités à court terme. « Nous devons faire comprendre que le temps de la science n’est pas le temps de la politique ou de l’industrie », insiste la microbiologiste.
« Les jeunes femmes sont moins nombreuses en science après le bac »
Quand on interroge Marie-Anne Cambon sur la place des femmes dans la recherche, elle ne se dérobe pas. À l’Ifremer, les femmes sont présentes à tous les niveaux, mais les chiffres nationaux restent têtus : selon l’UNESCO, moins de 30 % des chercheurs dans le monde sont des femmes. En France, seulement 28 % des ingénieurs sont des femmes. Marie-Anne Cambon ne croit pas aux discours abstraits. Elle préfère les exemples concrets. Elle est devenue « mère scientifique » de plusieurs doctorants, hommes et femmes. Elle emmène des étudiants en mer. Elle raconte les abysses dans les écoles.
Les scientifiques de l’Ifremer qui plongent dans le Nautile ne sont pas nombreux. Les femmes parmi eux, encore moins. Marie-Anne Cambon fait partie de celles qui ont pris la mer quand on ne leur demandait pas forcément de le faire. « Je crois qu’il n’y a pas d’autre métier qui m’aurait vraiment plu à part chercheuse », confie-t-elle. Le mot « comprendre » revient sans cesse dans ses propos. Comprendre comment la vie s’installe dans le noir absolu. Comprendre comment une crevette aveugle survit grâce à du fer et du soufre transformés par des microbes. Comprendre pourquoi la symbiose entre des organismes si différents fonctionne depuis des millions d’années.
Ce que les abysses apprennent aux femmes, et à tout le monde
Marie-Anne Cambon repart en mission à la fin du mois de février 2026. Elle aura bientôt trente ans de carrière à l’Ifremer. Trente ans à descendre au fond de l’océan dans un sous-marin de huit mètres, à collecter des fragments de fer et de soufre, à identifier des bactéries invisibles à l’œil nu, à publier des articles qui repoussent les frontières de la biologie marine. Les données qu’elle rapporte alimentent des projets comme LIFEDEEPER, consacré à la vulnérabilité des écosystèmes profonds face à l’exploitation minière.
La crevette Rimicaris, avec ses bajoues blanches et sa grosse tête pleine de microbes, est devenue un modèle pour la recherche fondamentale. Les femmes qui l’étudient, elles, restent trop peu visibles. Le 11 février, à l’UNESCO, on parlera de combler l’écart entre les genres dans les STEM. Dans son bureau de Plouzané, près de Brest, Marie-Anne Cambon continuera de faire ce qu’elle fait depuis 1997 : descendre, observer, comprendre, et transmettre. « La connaissance des profondeurs est un défi majeur », répète-t-elle. Celui de la visibilité des femmes dans la science en est un autre. Les deux ont en commun d’exiger de la patience, de la ténacité, et la conviction que ce qui reste caché mérite d’être mis en lumière.
Sources
- Mer et Marine, « C’est magnifique au fond ! : à bord du Nautile, cette chercheuse de l’Ifremer part étudier d’étranges crevettes à grosse tête », février 2025, meretmarine.com
- Océans connectés, « Marie-Anne Cambon, la tête et le cœur dans les abysses », mars 2024, oceansconnectes.org
- Marie-Anne Cambon, « À la rencontre de la crevette des abysses (et de sa grosse tête) », The Conversation, theconversation.com
- Ifremer, « La crevette des abysses prend la lumière dans 3 articles scientifiques ! », ifremer.fr
- Marie-Anne Cambon, profil et publications, The Conversation, theconversation.com
- Ifremer, fiche chercheur Marie-Anne Cambon-Bonavita, annuaire.ifremer.fr
- UNESCO, « Journée internationale des femmes et des filles de science 2026 », unesco.org
- Espace des sciences, « Marie-Anne Cambon », espace-sciences.org
