La violence poétique : le style Nicolas Winding Refn

 

 

Du cinéma de ces dernières années, on a vu des réalisateurs prendre des retraites (Burton, Allen) d’autres baissés de régime (Spielberg, Scorsese, Coppola). Mais surtout certains ont pris leur envol, et à Celluloïdz deux noms reviennent souvent et créent le débat : Christopher Nolan et Nicolas Winding Refn. Européens, le premier anglais, le second danois, ils ont tous deux vécu une partie de leur enfance voire adolescence aux Etats-Unis. Si le premier a eu droit à un suivi détaillé lors du dernier volet de sa trilogie Batman, le second paraîtrait plus prometteur car plus radical… Si Inception (Nolan) fût élu film Celluloïdz 2010, Drive (Refn) en 2011 et 2012 Take Shelter, c’est une autre histoire car Jeff Nichols pourrait doubler les deux avec son prochain projet, l’équipe n’avait pas pris en compte Valhalla Rising qui aurait pu changer la donne du classement. D’ailleurs une photo du tournage suffit à le dire.

Le rapport à la religion, comment passe le message

On voit l’acteur Mads Mikkelsen tripotant la tête en caoutchouc servant au tournage, son collège acteur enfant, souriant et tête blonde, s’amusant avec une hache accessoire et Nicolas himself, impassible silhouette longiligne. Et cette photographie permet en arrière-plan de saisir la beauté des décors naturels du film fait en Scandinavie. Alors si je vous disais que cette photographie illustre à merveille le style et les figures du metteur en scène danois ?

En effet, le réalisateur, après sa trilogie « scorsesienne » déjà traitée à Celluloïdz, Pusher, s’ouvre vers une autre optique bien plus européenne : le rapport à Dieu et ses envoyés les anges. Déjà évoqué dans son premier film américain passé inaperçu pourtant énième preuve de son talent Inside Job (pour information ce film montrait déjà le goût pour l’électro de Refn), les héros sont des asexués, défenseurs de la veuve et l’orphelin. Et ces victimes, ces personnes à défendre, sont la preuve de la rédemption des héros, dans le sens religieux du terme, la preuve ultime : Drive. Rappelez-vous la réplique anodine du mari et père sorti de prison; et notons que la filiation par le père est souvent présenté comme un échec ou une absence; lorsqu’il explique la rencontre avec sa femme : « Je me suis présenté en disant bonjour, je suis Standard Gabriel. À quoi elle m’a répondu je peux pas avoir la version deluxe ? ». Et Carey Mulligan regarde Ryan Gosling, car Gabriel veut dire « héros de Dieu », l’Archange désigné comme le messager de Dieu. Alors Drive  se caractérise comme film de super-héros se passant à « Los Angeles », tout autant que Bronson est un film de super méchant.

La violence passe par le corps, la matière première

Inspiré de la vie de Michael « Charles Bronson » Peteson, Refn se livre à la radicalité humaine mais aussi à l’ironie et à la réflexion artistique. D’une vie de gosse sans vrai problème ayant toujours voulu devenir célèbre, il sera le détenu le plus connu de l’histoire de l’Angleterre et le plus coûteux. Dans un décalage d’utilisation de la musique, entre musique savante européenne (air d’opéra…) et musique de club, on est dans les seventies, le film est pensé comme un one man show psychodrame. En effet, Charles Bronson s’imagine sur scène dans un monologue racontant sa vie, maquillé et paré du plus beau costume,  racontant son amour pour la violence créée par le corps. Le personnage aime d’ailleurs à se peindre avant de se battre, nu de surcroît comme un Apollon grec ou un lutteur antique. La violence pour ce film tourné en Angleterre avec Tom Hardy, aussi acteur chez Nolan, joue sur les filtres de couleur (rouge, bleu) et devient un moyen de communication pour le personnage. Le désir sexuel est évoqué mais jamais vraiment assouvi, comme dans la plupart des films du danois. Et Bronson est le seul film où il utilise de l’animation qui rend compte de la volonté artistique du personnage. Mais la violence passe aussi par la domination, l’argent ou le rapport hiérarchique (le protagoniste de Valhalla Rising est un esclave). Drive continue dans cette logique, mais c’est dans Valhalla Rising où le contraste se ressent le mieux, entre la beauté esthétique voulue et la violence la plus gore.

Valhalla Rising, le dernier metafilm de l’Histoire

Les décors naturels ; les longues plaines vertes, les étendues rocailleuses en appelent à la dramaturgie de la nature, telle que pouvait la penser Andreï Tarkosvki, qui lui aussi avait un rapport spécial à la religion. De même que Terrence Malick a un rapport à la religion mais aussi à la terre et a fait aussi son film sur la découverte de l’Amérique (Le Nouveau Monde), ce qui est une partie du récit filmique avec Mads Mikkelsen. La partie se déroulant sur le bateau dans des dialogues sous tension mis en scène avec des filtres tantôt sombres, tantôt translucides rappellent  certaines trouvailles visuelles d’Ingmar Bergman. Robert Bresson n’est pas en reste, vu la façon dont les personnages sont dirigés (un héros muet et borgne dont vous saluerez la prestation de l’acteur) ainsi que les couleurs tirant sur le sombre lors des passages en plaine dans les deux premières parties du film. De plus, l’excursion proposé durant le film, la découverte d’une nouvelle terre, rappelle ces films japonais de guerriers se réunissant, on peut évoquer là Akira Kurosawa, même si il sera peut-être encore évoqué avec Only god forgives… Enfin j’utiliserai les propres propos de NWR pour Valhalla Rising : « je voulais faire un film de science-fiction sans science, juste pour se focaliser sur la signification de voyager » : si ajoute le jeu des filtres de couleur et la spécificité du film qui est quasi-muet et silencieux, on peut comprendre que Refn en appelle aussi à Kubrick notamment pour 2001 l’odyssée de l’espace, Orange Mécanique est quant à lui citer par rapport à Bronson. Tous ses grands réalisateurs cités n’est pas fait pour un effet d’hisptering ou d’arrogance, ils sont cités parce-qu’on peut le faire pour ce film iconoclaste, inclassable et épuré qui parle de cinéma par un nivellement par le haut.

D’ailleurs, tout comme Kubrick, Nicolas Winding Refn n’a pas réalisé deux fois le même film, chacun de ses long-métrages est unique. Et il a décidé ne plus jamais tourné au Danemark, pays dont on dit pourtant qu’il est un des meilleurs où il fait bon vivre (ce sont à cause des critiques très négatives de Pusher 3 qui se plaignaient de voir trop d’étrangers) et se sent new-yorkais de cœur. Après avoir essayé de décrypter son style, j’ajouterais un dernière citation de Refn: « L’art est un acte de violence. Je m’intéresse aux extrêmes, un mélange de poésie et de violence. » De son périple à Bangkok où nous amènera-t-il après ?

Hamburger Pimp

Partager cet article
  • Facebook
  • Twitter
  • RSS
  • email

About Hamburger Pimp

Rônin durant l’ère Edo au 17ème siècle, mais persuadé de venir d’ailleurs, il fût de l’armée de samouraïs chargée d’exterminer des carcasses à moitié vide de zombies peuplant un domaine proche du mont Fuji, dirigé par un seigneur cannibale. Des victimes revenus en bourreaux peut-on dire. Il fût le seul survivant des sabreurs, blessé par une marque maudite, qui par moments le zombifie le poussant à rechercher de la chair fraîche mais allongeant sa vie considérablement, le rendant encore vivant aujourd’hui. Depuis il traque des zombies à travers le monde et le temps, à bon prix, ce qui l’a poussé à se faire passer pour un dirigeant de société de cinéma spécialisée dans les effets spéciaux gores alors que ce sont les zombies tout juste repassés par sa lame précise. Il lui arrive souvent de récupérer du sang afin de le réinjecter dans la terre d’un bonsaï conservé depuis des siècles. Cet arbre minuscule, pourrait être la clé de son salut face à sa fatalité…