Sidney Lumet, les feux de la rampe

 

 

Fils d’une danseuse et d’un acteur de théâtre, Sidney Lumet a grandi sur les planches dès l’âge de quatre ans. Il s’exerça au théâtre jusqu’au début des années 50, avant de passer derrière la caméra pour la télévision, où il finit par se faire un nom.

En 1957, il se tourna vers le cinéma en réalisant Douze hommes en colère, pour lequel il obtint l’Ours d’Or de Meilleur Film et trois nominations aux Oscars, dont celui du Meilleur Réalisateur. Ce huis clos, mettant en scène Henry Fonda fasse à onze autres jurés, cherchant à déterminer l’innocence ou la culpabilité d’un jeune homme accusé du meurtre de son père, réutilise les codes du film de procès en déplaçant l’intrigue non plus dans la salle du tribunal mais dans l’intimité et la confidentialité de la délibération des jurés.

 

Des planches à l’écran

Dès lors, les projets s’enchaînèrent, Les Feux du théâtre en 1958 où il retrouva Fonda, Une Espèce de garce en 1959 avec Sophia Loren, puis L’Homme à la peau de serpent en 1959, adaptation de La Descente d’Orphée, une pièce de Tennessee Williams avec Marlon Brando et Anna Magnani dont le scenario a été coécrit par le dramaturge. Son éducation dramaturgique et son sens de la composition du plan renforce la poésie de l’univers de Williams, accentuée par le charisme de Brando qui crève l’écran et la force dramatique d’Anna Magnani qui crève le coeur.

Un Après-midi de chien

Tennesse Williams ne fut pas le seul auteur de théâtre contemporain qui inspira Lumet. Il puisa chez Arthur Miller pour Vu du pont, dont le scenario reprend A View From the Bridge, qu’il réalisa en 1961 pour le compte des européens de Transcontinental et d’Intercontinental, Long Voyage vers la nuit, tiré de la pièce éponyme de Eugene O’Neill, qu’il a lui même scenarisé. Le film reçut par ailleurs le Prix d’interprétation collectif à Cannes pour Katharine Hepburn, Dean Stockwell, Jason Robards et Ralph Richardson. De même, il dirigea Sean Connery dans La Colline des hommes perdus (1964), d’après la pièce de Ray Rigby, là aussi derrière le scenario comme Peter Shaffer le fit aussi pour Equus en 1977. Que ce soit contemporain ou classique (La Mouette en 1968), le théâtre jalonna sa carrière, exerçant une influence considérable sur sa mise en scène et sa direction d’acteur. Peut être parce qu’il venait de là, peut être parce que les pièces peuvent parfois exprimer l’indicible. Et le réalisateur en fit les frais avec The Offence (1972)de et scénarisé par John Hopkins, où un flic borderline se retrouve en interrogatoire avec un présumé violeur d’enfant. Utilisant là encore le huis clos qu’impose la pièce, le film dépeint la tension et la lutte morale des deux protagonistes avec un réalisme si cru et sordide que le film sera presque peu exploité, par peur de nuire à la carrière de Sean Connery et aux recettes du dernier James Bond en date, Les Diamants sont éternels, et ce, malgré la participation active de l’acteur dans l’écriture du film pour lequel il a renoncé à son salaire pour que le film se fasse.Ces acquis en poche et cette douloureuse expérience passée, le réalisateur se détacha par la suite de ce matériau originel.

 

De la page à l’image

Serpico

Dès 1964 et Le Prêteur sur gages et Point limite, Lumet se vit confier aussi des adaptations de romans, là aussi, la plupart scénarisé par les écrivains eux mêmes, le réalisateur continuant à traiter des drames quotidiens de la société et des minces frontières entre crime et justice. Ce fut donc tout naturellement que le cinéaste se tourna vers le polar, genre regroupant les principaux axes de sa thématique. Tout comme pour le théâtre, Lumet n’hésita pas à faire une incursion dans les classiques, dans la lignée de ce choix, qu’il adapta Le Crime de l’Orient Express d’Agatha Christie en 1974. Mais ce fut avec un contemporain que Lumet acquit sa notoriété, dès 1973, avec Serpico écrit et adapté par Peter Mass. Premier gros succès (il coûta 1 million et en rapporta 27 fois plus), le film permit au cinéaste d’acquérir une liberté de création pour le reste de sa carrière. De plus, il marqua le point de départ de sa collaboration avec Al Pacino, qu’il redirigea en 1975 dans Un Après-midi de chien, inspiré par un article paru dans Life sur le hold up manqué de John Wojtowicz et Salvatore Naturile en 1972. Pacino, propulsé par les deux premiers Parrain, n’hésita pas à endosser le rôle de Sonny, devenant l’une des premières stars à jouer un personnage ouvertement homosexuel. Son interprétation transcende la pellicule, appuyant la remise en question du système judiciaire.

 

D’une décennie à l’autre

Network

Dans la continuité de la tension d’Un Après-midi de chien, Lumet livra l’année suivante Network, où l’émission de télé remplace le huis clos de la banque et le chantage au suicide en direct, le hold up, avant que The Wiz, la version Quincy Jones du Magicien d’Oz, avec Joel Shumacher à l’écriture (et oui, celui là même) avec Michael Jackson et Diana Ross, ne sonne le glas des années 70.

Le film de procès et le polar reprirent leurs places dès le début des années 80, avec Le Prince de New York en 1981 et Le Verdict en 1982. Les tournages se succédèrent sans discontinuité, le cinéaste réalisant presque un film par an (Daniel en 1983, A la recherche de Garbo en 1984, Les Coulisses du pouvoir et Le Lendemain du crime en 1986), cette décennie prolifique se terminant sur A bout de course en 1988 avec le jeune River Phoenix, et Affaires de famille, où il retrouva Sean Connery, tentant un casse avec son fils, interprété par Dustin Hoffman et son petit fils, Mathhew Broderick. Par la suite, il présenta à Cannes Une étrangère parmi nous en 1992, avant de tourner L’Avocat du diable en 1994, dans lequel Rebecca de Mornay doit défendre le venimeux Don Johnson dans un scénario signé Larry Cohen (réal du Monstre est vivant de 1974, producteur des trois Maniac Cop et scénariste chez Columbo et Schumacher). Le cinéaste ne revint qu’en 1997 pour Dans l’ombre de Manhattan, qu’il a également écrit, avant de tourner en 1999 le remake de Gloria de John Cassavetes, avec Sharon Stone dans le rôle titre.

Le réalisateur revint derrière la caméra en 2006 pour Jugez-moi coupable, inspiré du procès de Jackie DiNorscio, incarné par Vin Diesel puis en 2007 pour 7h58 ce samedi-là.

 

Bercé par cette affection des personnages accablées par la Justice ou la société, fasciné par les crapules et leur code d’honneur et par les bas fonds de New York, metteur en scène de la tension et  de l’instant de basculement, Sidney Lumet a marqué le genre du polar, le déclinant de l’acte au procès sous diverses formes. Le cinéaste est décédé ce 9 avril 2011. Douze Hommes en colère, L’homme à la peau de serpent, Point Limite, The Offence, Serpico, Un après-midi de chien, Network, autant de raisons de lui rendre hommage.

 

Lullaby Firefly

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About Lullaby Firefly

Créature assemblée par les mains expertes d’un obscur savant fou d’origine bavaroise à l’accent tranchant comme un scalpel, Lullaby Firefly profite chaque année de la nuit d’Halloween pour s’illustrer dans quelques macabres méfaits, comme le vol de sucettes et le racket d’oursons en gélatine. Oubliant souvent sa tête dans le frigo, rempli de restes de villageois qu’elle affectionne particulièrement, elle se rend régulièrement dans la clinique du Docteur Satan pour un petit rafistolage express, secret de son éternelle jeunesse.