Saw : comment un budget de 1,2 million de dollars a réinventé l'horreur
Tourné en 18 jours pour 1,2 million de dollars, Saw a inventé le torture porn et lancé une saga à plus d'un milliard de dollars.
En octobre 2004, un film tourné en dix-huit jours dans un entrepôt désaffecté de Los Angeles pour un peu plus d'un million de dollars s'imposait dans les salles américaines. Deux décennies plus tard, Saw a engendré dix films, plus d'un milliard de dollars de recettes cumulées et un mot que personne n'avait encore eu besoin d'inventer : le torture porn. L'histoire de ce film reste celle d'un pari fauché devenu l'un des phénomènes les plus rentables de l'histoire du cinéma de genre.
Un huis clos né d'un court métrage à Sundance
Avant d'être un long métrage, Saw est un pitch qu'on refuse d'écouter. Le réalisateur australien James Wan et le scénariste et acteur Leigh Whannell tournent en 2003 un court métrage de preuve de concept pour convaincre des producteurs de financer leur scénario. Le pari fonctionne : le projet est repris par Twisted Pictures puis distribué par Lionsgate. Le tournage du long métrage démarre le 22 septembre 2003 et tient en dix-huit jours, presque intégralement dans un seul lieu, le Lacy Street Production Facility, un entrepôt industriel à l'est du centre de Los Angeles. Seul le décor de la salle de bain carrelée, cœur du piège du film, a été construit de toutes pièces. Danny Glover, qui incarne l'inspecteur Tapp, bouclait ses scènes en deux jours.
Le film est présenté en janvier 2004 au Festival de Sundance, dans la section de minuit, où son twist final choque les festivaliers. Variety raconte comment le film a alors rapidement trouvé son public, avant de sortir aux États-Unis le 29 octobre 2004 puis en France en salles le 16 mars 2005, après un passage par le festival de Gérardmer. Pour un budget estimé à 1,2 million de dollars, Saw rapporte 103,88 millions de dollars dans le monde, dont près de 56 millions sur le seul territoire américain, comme le détaille The Numbers.
L'épure sadique d'une mise en scène de la contrainte
Le génie de Saw n'est pas dans ses moyens, il est dans la façon dont le film transforme son absence de moyens en principe de mise en scène. Deux hommes enchaînés chacun à un mur opposé d'une salle de bain crasseuse, un corps inerte entre eux, une scie à métaux hors de portée des chevilles : le dispositif est presque théâtral, et c'est précisément ce qui le rend oppressant. Le chef opérateur David A. Armstrong filme une large partie du film caméra à l'épaule, collée aux visages, pour que l'exiguïté du décor devienne elle-même une arme. Le montage alterne ce présent confiné avec des flashbacks fragmentés qui reconstituent, pièce par pièce, le mécanisme de Jigsaw, cet ingénieur des pièges moraux interprété par Tobin Bell.
Ce qui distingue Saw de ses contemporains, c'est que la violence y est rarement montrée frontalement : elle est annoncée, anticipée, puis laissée hors champ ou suggérée. Le film mise sur l'angoisse du choix impossible plus que sur la plaie ouverte. C'est un glissement subtil mais déterminant : Jigsaw ne tue pas, il met en scène des dilemmes et laisse ses victimes se mutiler elles-mêmes pour survivre. Cette mécanique du soit, soit devient la signature de toute la saga.
Le choc d'un twist et la naissance, un peu malgré lui, du torture porn
Sans dévoiler ici le détail de son dénouement pour qui n'a pas vu le film, Saw s'est bâti une réputation sur un retournement final qui réécrit tout ce que le spectateur croyait avoir compris du jeu de Jigsaw. Cette dernière bobine, tournée et montée pour être revue plusieurs fois, a fait du film un objet de discussion obligatoire au lendemain de sa sortie, à une époque où le bouche-à-oreille se jouait encore largement dans les files d'attente de cinéma.
C'est pourtant un terme forgé deux ans plus tard qui a fini par coller à la peau du film. En janvier 2006, le critique David Edelstein publie dans New York Magazine un article intitulé Now Playing at Your Local Multiplex: Torture Porn, dans lequel il range Saw aux côtés de Hostel, The Devil's Rejects ou Wolf Creek pour décrire une vague de films dont il juge la violence complaisante jusqu'à l'obscénité. Le terme, comme le rappelle Vice, est resté collé à toute une génération de films d'horreur du milieu des années 2000, souvent au détriment de la nuance morale que Saw met réellement en jeu : chez Jigsaw, la douleur n'est jamais gratuite, elle est toujours un test.
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Dix films, un milliard de dollars : l'héritage de Jigsaw
La franchise qui naît de ce petit film d'entrepôt devient, sur près de vingt ans, l'une des plus rentables de l'histoire de l'horreur. Neuf suites et redémarrages suivront, de Saw II en 2005 jusqu'à Saw X en 2023, lequel renoue avec la critique après des années de suites diminuantes et dépasse les 125 millions de dollars de recettes mondiales pour un budget de 13 millions, selon SlashFilm. Au total, la saga Saw a dépassé le milliard de dollars de recettes cumulées, l'un des rares franchises d'horreur à atteindre ce seuil.
Mais l'empreinte du film dépasse ses propres suites. Saw a prouvé à toute une industrie qu'un concept resserré, un décor unique et une poignée d'acteurs pouvaient rivaliser avec des blockbusters au box-office, ouvrant la voie à une décennie de production horrifique à très faible budget et fort retour sur investissement. Il a aussi lancé la carrière de James Wan, qui enchaînera plus tard Insidious puis Conjuring, et consolidé Tobin Bell comme l'un des grands antagonistes du cinéma de genre, malgré une filmographie qui, en dehors de Jigsaw, reste largement dans l'ombre.
- Reste aujourd'hui disponible à la location ou à l'achat en VOD en France (Apple TV, Amazon Video, Microsoft Store) ; sa présence en catalogue d'abonnement varie selon les périodes, à vérifier sur un comparateur comme JustWatch.
Vingt ans après sa projection nocturne à Sundance, Saw reste un cas d'école : celui d'un film qui n'avait presque rien, sinon une idée tenue d'un bout à l'autre, et qui a suffi à redessiner les contours d'un genre entier.