Martyrs, le film qui a brisé les nerfs du cinéma d'horreur français

En 2008, Martyrs de Pascal Laugier a imposé au cinéma d'horreur français un nihilisme inédit, entre torture assumée et vertige métaphysique.

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Porte métallique rouillée d'une cave entrouverte, avec une lumière ambrée filtrant par l'interstice dans un couloir en béton sombre
Illustration Celluloidz

En septembre 2008, un film français au budget modeste de 2,8 millions d'euros, tourné en 35 mm à Montréal, provoque des évanouissements au festival de Sitges et des vagues de départs lors de sa projection au Marché du Film de Cannes. Martyrs, écrit et réalisé par Pascal Laugier, ne raconte pas une histoire d'horreur comme les autres : il la fait basculer en plein vol, au moment précis où le spectateur croit en avoir cerné les règles. Dix-huit ans plus tard, le film reste une référence citée aussi bien par les cinéphiles de l'extrême que par des réalisateurs mainstream, et continue de hanter les classements des meilleurs films d'horreur du siècle.

Un tournage chaotique, à l'image du film

Le scénario suit Lucie, incarnée par Mylène Jampanoï, ancienne victime d'enlèvement et de sévices dans l'enfance, qui retrouve ceux qu'elle croit responsables de son calvaire et entraîne son amie Anna, jouée par Morjana Alaoui, dans une vengeance qui tourne au cauchemar. Le tournage, en 2007, est marqué par un accident grave : Morjana Alaoui chute de trois mètres sur le plateau et se fracture plusieurs os du pied, immobilisant la production pendant plus d'un mois. Les effets spéciaux et le maquillage, confiés à Benoît Lestang et Adrien Morot, valent au film une réputation de réalisme physique rare pour l'époque. Lestang se suicide avant la sortie du film, une tragédie qui a pesé sur la mémoire collective de cette production.

En France, la censure s'empare du dossier avant même la sortie en salles : la Commission de classification attribue d'abord une interdiction aux moins de 18 ans, avant qu'un appel, validé par la ministre de la Culture Christine Albanel en juillet 2008, ne ramène la classification à 16 ans. Le film sort finalement le 3 septembre 2008 en France, après des avant-premières chocs à la FrightFest de Londres et au Festival de Toronto.

Une mise en scène qui piège le spectateur

La force de Martyrs tient à sa construction en deux mouvements radicalement différents. La première partie épouse les codes du survival et du revenge movie, caméra à l'épaule, tension domestique, violence frontale mais lisible. Puis le film opère un virage narratif que la critique américaine Simon Abrams, dans Slant Magazine, a qualifié d'intelligent plutôt que gratuit : le récit abandonne ses repères de genre pour plonger dans une toute autre logique, celle d'une organisation obsédée par la question de ce qui existe après la souffrance extrême. Nous ne dévoilerons pas ici la nature exacte de cette bascule, pour ceux qui n'ont pas encore vu le film : elle est l'un des rares effets de surprise du cinéma d'horreur moderne encore capables de désorienter un spectateur aguerri.

Ce choix structurel est aussi ce qui a le plus divisé. Sur Rotten Tomatoes, le film affiche un score de 64 % d'avis positifs sur 39 critiques répertoriées, preuve d'une réception franchement clivée. Le critique anglais Anton Bitel, pour Eye For Film, a pris soin de distinguer Martyrs du simple torture porn, estimant que le film déplace la violence vers une interrogation existentielle plutôt que vers la complaisance. Pascal Laugier lui-même a toujours revendiqué cette lecture : « Torture is not the point of Martyrs. The film deals with human pain, the meaning of it, which is something completely different. »

Le choc d'une génération de spectateurs

L'onde de choc a été physique autant que critique. Lors d'une projection au festival de Sitges le 7 octobre 2008, un spectateur s'est effondré ; à Toronto, une autre a été prise de vomissements en salle. Ces incidents, largement rapportés dans la presse spécialisée, ont fait de Martyrs un objet de curiosité morbide autant qu'une œuvre d'auteur, brouillant durablement la frontière entre scandale marketing et choc artistique réel.

Le film a aussi été rattaché, souvent contre l'avis de son propre réalisateur, à l'étiquette du New French Extremity, courant critique anglo-saxon regroupant des œuvres françaises des années 2000 jugées pour leur radicalité visuelle et morale, de Irréversible à À l'intérieur. Laugier a toujours désavoué ce rattachement, refusant de voir dans son film un simple exercice de provocation esthétique. Le site Wikipédia anglophone, qui compile l'essentiel de la réception critique et festivalière du film, rappelle que cette tension entre lecture philosophique et étiquette de genre n'a jamais été résolue, et qu'elle fait sans doute partie de ce qui maintient le film vivant dans le débat critique.

« L'un des meilleurs films d'horreur de la dernière décennie », écrivait Jamie Graham dans Total Film à sa sortie.

Un héritage qui dépasse le genre

La postérité de Martyrs dépasse largement le cercle des fans d'horreur extrême. Le réalisateur Jordan Peele a fait visionner le film à Lupita Nyong'o pour l'aider à construire son double rôle dans Us (2019), et le concepteur du jeu vidéo Dead Space, Glen Schofield, a cité son influence sur l'ambiance du jeu sorti la même année que le film. En 2010, Morjana Alaoui et Pascal Laugier ont respectivement remporté le prix de la meilleure actrice et du meilleur scénario aux Fangoria Chainsaw Awards, tandis que le film décrochait le Méliès d'Or en 2009. Des classements plus récents, comme celui d'IGN en 2017 ou de Rolling Stone en 2021, continuent de le placer parmi les films d'horreur les plus marquants du siècle.

Un remake américain produit par Blumhouse est sorti directement en vidéo en 2015, sans jamais convaincre : Laugier a confié avoir vécu ce remake « comme regarder ma mère se faire violer », signe que l'original garde, pour son propre créateur, une intégrité qu'aucune relecture édulcorée ne pouvait honorer.

En France, le film reste disponible en VOD et sur Prime Video, et une nouvelle édition collector en 4K UHD et Blu-ray, restaurée en 2025 à partir du négatif original et enrichie de plus de six heures de suppléments inédits, doit sortir le 23 octobre 2026 chez les éditeurs spécialisés, selon les informations relayées par direct-actu.fr. De quoi (re)découvrir, dans de meilleures conditions techniques qu'à l'époque, un film que le temps n'a toujours pas rendu confortable.