Fenugrec en gélules, fenouil en tisane, moringa en poudre… Les compléments alimentaires censés booster la production de lait maternel envahissent les pharmacies et les réseaux sociaux. Dans une enquête publiée le 19 février 2026, 60 Millions de Consommateurs s’est penché sur ces produits qui promettent monts et merveilles aux jeunes mamans. Marianne Benoit Truong Canh, vice-présidente du Conseil national de l’ordre des sages-femmes, met en garde les femmes qui allaitent contre des promesses largement dénuées de preuves scientifiques.
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Toggle« Il ne faut pas céder aux sirènes du marketing »
La scène se répète dans les maternités françaises. Une jeune mère, épuisée après quelques jours d’allaitement difficile, sort son téléphone et tape « comment avoir plus de lait maternel ». En quelques secondes, les algorithmes lui servent des dizaines de produits estampillés « lactation », « soutien allaitement » ou « développement du nourrisson ». Des gélules aux tisanes, des poudres aux barres protéinées : le marché des compléments alimentaires pour l’allaitement ne connaît pas la crise.
Marianne Benoit Truong Canh, vice-présidente du Conseil national de l’ordre des sages-femmes, observe cette tendance avec une inquiétude croissante. « En obstétrique, nous sommes toujours extrêmement méfiants avec les compléments alimentaires », confie-t-elle. Le constat n’est pas nouveau. Dès 2017, l’Agence de sécurité sanitaire (Anses) alertait sur les risques liés à la multiplication des sources de vitamines et minéraux chez les femmes enceintes, un excès de vitamines et minéraux pouvant nuire à la santé de la mère comme du bébé. Mais après la naissance, la vigilance semble retomber, et les marques en profitent.
Le discours commercial est rodé : soutenir la lactation des femmes qui allaitent, réduire leur fatigue, contribuer au bon développement du nourrisson allaité. Des arguments séduisants, portés par un packaging rassurant et des témoignages enthousiastes sur Instagram. Pourtant, Marianne Benoit Truong Canh met les choses au clair : « Il ne faut pas céder aux sirènes du marketing, surtout quand il y a un fœtus ou un bébé dans l’histoire. »
Plantes galactogènes : des remèdes de grand-mères recyclés en gélules
L’argument massue de la majorité des compléments alimentaires pour l’allaitement tient en un mot : galactogènes. Derrière ce terme savant se cachent des plantes traditionnellement associées à la production de lait, fenouil et fenugrec en tête, plus rarement moringa ou origan. Les marques comme Jolly Mama, Guigoz ou Néobulle les intègrent dans des formulations présentées comme des coups de pouce naturels en cas de baisse de la lactation.
Pour Marianne Benoit Truong Canh, vice-présidente du Conseil national de l’ordre des sages-femmes, il s’agit avant tout d’une récupération des remèdes de grand-mères. Ces recettes à base de plantes galactogènes se sont longtemps transmises de femme à femme, de génération en génération, sans qu’aucune étude rigoureuse ne vienne en confirmer les bienfaits pour la santé. La sage-femme est catégorique : « Il n’y a pas de preuve scientifique démontrée. »
La revue Cochrane, référence mondiale en matière de synthèse des données médicales, a d’ailleurs passé au crible l’ensemble de la littérature disponible sur les galactogènes. Son verdict, publié en 2025, est sans appel : les données probantes sont « d’un niveau de confiance très faible ». Les chercheurs concluent qu’on ne sait tout simplement pas si ces substances ont un effet réel sur la proportion de femmes qui allaitent avec succès au-delà de trois ou six mois.
Jolly Mama, Guigoz, Néobulle : que mettent les marques dans leurs produits ?
Le marché des compléments alimentaires pour l’allaitement s’est structuré autour de quelques acteurs. Jolly Mama mise sur des snacks et des compléments alimentaires à base de moringa et de fenugrec, avec un positionnement « mama friendly » très présent sur les réseaux sociaux. La marque Jolly Mama cible ses clientes avec un discours qui mêle science et bienveillance maternelle. Guigoz, filiale de Nestlé, commercialise son Pro Lacto+ à base de fenugrec, revendiquant une efficacité « cliniquement prouvée ». Néobulle, de son côté, propose des produits à base de fenouil et fenugrec sous forme de gélules.
Mais que valent ces formulations ? Contrairement aux médicaments, les compléments alimentaires n’ont pas besoin de prouver leur efficacité ni leur innocuité avant d’être mis sur le marché. Une simple déclaration suffit. C’est précisément ce que pointe l’enquête de 60 Millions de Consommateurs : les promesses affichées sur les emballages ne reposent, la plupart du temps, sur aucune donnée solide. L’Agence de sécurité sanitaire (Anses) a d’ailleurs souligné à plusieurs reprises que la réglementation entourant ces produits reste « trop laxiste et source de confusion », reprenant les termes de l’Académie de médecine et de l’Académie de pharmacie.
Les chiffres donnent le vertige : en France, la consommation de compléments alimentaires représente près de deux milliards d’euros par an, faisant des Français les premiers consommateurs européens. La consommation de ces produits par les femmes qui allaitent constitue une niche en pleine expansion, portée par un taux d’allaitement en hausse et une anxiété maternelle que les marques savent exploiter. Dans cette dynamique, les questions de santé publique passent souvent au second plan : la consommation de plantes galactogènes est rarement encadrée par un professionnel de santé.
Ce que dit (vraiment) la science sur la lactation
La production de lait maternel obéit à un mécanisme physiologique bien connu, fruit de millions d’années de développement évolutif. Deux hormones la gouvernent : la prolactine, stimulée par la succion du bébé, et l’ocytocine, qui déclenche l’éjection du lait. Ce système fonctionne sur un principe simple, l’offre répond à la demande. Plus le bébé tète, plus le corps produit du lait maternel. Le développement de ces mécanismes hormonaux est parfaitement adapté aux besoins du nourrisson.
Les conseils des professionnels de santé pour soutenir la lactation sont d’une banalité déconcertante, mais leur efficacité est documentée : augmenter la fréquence des tétées, allaiter à la demande sans regarder l’horloge, boire suffisamment d’eau, se reposer. La fréquence des tétées reste le premier levier pour stimuler la production de lait. Les consultantes en lactation IBCLC rappellent qu’aucun produit galactogène ne compensera jamais un problème de prise du sein ou un nombre insuffisant de tétées.
Marianne Benoit Truong Canh, vice-présidente du Conseil national de l’ordre des sages-femmes, insiste : les conseils qu’elle donne à ses clientes ne passent pas par la case pharmacie. « Une bonne hydratation, trois litres d’eau par jour, une alimentation équilibrée et du repos : voilà les vrais soutiens de l’allaitement. » Pour le bon développement du nourrisson allaité, la composition du lait maternel s’adapte naturellement aux besoins du bébé, sans qu’il soit nécessaire d’y ajouter quoi que ce soit.
Les risques que les marques passent sous silence
Ce que les fabricants de compléments alimentaires oublient souvent de mentionner, ce sont les effets indésirables potentiels. Le fenugrec, star des galactogènes, peut provoquer des troubles digestifs chez la mère, ballonnements, diarrhées, nausées. Il est aussi déconseillé aux femmes allergiques aux arachides ou aux légumineuses, une information rarement mise en avant sur les emballages.
Plus préoccupant encore : l’Agence européenne des médicaments (EMA) a émis en mai 2023 une mise en garde contre l’estragol, un composé potentiellement cancérigène présent dans le fenouil. L’EMA déconseille explicitement les produits contenant du fenouil et de l’estragol aux femmes enceintes, aux femmes qui allaitent et aux enfants de moins de quatre ans. Or le fenouil et fenugrec figurent ensemble dans la majorité des compléments alimentaires censés soutenir la lactation.
La question du développement du nourrisson allaité se pose aussi. Certaines substances contenues dans les compléments alimentaires passent dans le lait maternel. Sans études de long terme sur l’impact de ces produits sur le développement du bébé, la prudence devrait prévaloir. Marianne Benoit Truong Canh met en garde ses clientes : « Ce n’est pas parce qu’un produit est présenté comme naturel qu’il est sans risque pour votre bébé ou pour vous. »
Baisse de lactation : quand faut-il vraiment s’inquiéter ?
Beaucoup de femmes qui allaitent paniquent dès que leurs seins leur semblent moins tendus, interprétant ce changement comme une baisse de la lactation. C’est l’un des principaux déclencheurs d’achat de compléments alimentaires. Or, dans la grande majorité des cas, il s’agit d’un phénomène parfaitement normal : entre huit et douze semaines après l’accouchement, la production de lait passe en mode « autocrine », le corps s’adapte aux besoins du bébé, les seins sont moins engorgés, mais le lait est toujours là.
Les vrais signaux d’alerte, prise de poids insuffisante du nourrisson, couches insuffisamment mouillées, bébé constamment agité, méritent une consultation avec un professionnel, pas un détour par le rayon compléments alimentaires. Les sages-femmes et les consultantes en lactation sont formées pour évaluer la situation et proposer des solutions adaptées.
En cas de baisse de lactation avérée, les conseils restent les mêmes : augmenter la fréquence des tétées, pratiquer la compression mammaire pendant les tétées, faire du peau-à-peau avec le bébé, tirer son lait entre les tétées pour surstimuler la production. Dans certains cas médicaux spécifiques, un galactogogue pharmaceutique comme la dompéridone peut être prescrit, mais il s’agit d’un médicament, avec un suivi médical, pas d’un complément alimentaire en vente libre.
Les conseils que les professionnels donnent à leurs clientes
Face à la déferlante marketing, les sages-femmes tentent de rétablir une parole fondée sur la science. Marianne Benoit Truong Canh, vice-présidente du Conseil national de l’ordre des sages-femmes, résume sa philosophie : « Notre rôle est d’accompagner les femmes qui allaitent avec des conseils personnalisés, pas de les orienter vers des produits dont l’efficacité n’est pas démontrée. »
Les conseils de base pour une bonne lactation sont simples et ne coûtent rien : maintenir une bonne fréquence de tétées (au moins huit par vingt-quatre heures dans les premières semaines), boire au minimum deux litres d’eau par jour, adopter une alimentation variée et riche en protéines, et surtout dormir dès que le bébé dort. La consommation de produits galactogènes en complément n’a pas fait ses preuves.
Pour le bon développement du nourrisson allaité, le lait maternel reste l’aliment de référence, l’OMS recommande l’allaitement exclusif pendant les six premiers mois de vie du bébé. Ce n’est pas dans les compléments alimentaires que se trouve la clé d’un allaitement réussi, mais dans l’accompagnement humain : celui d’une sage-femme, d’une consultante en lactation, d’un groupe de soutien entre mères. Les clientes qui viennent consulter repartent souvent rassurées, sans avoir eu besoin d’ouvrir la moindre boîte de gélules.
Ce que les femmes qui allaitent méritent, en définitive, ce n’est pas un marché de la peur déguisé en bienveillance. C’est du temps, de l’écoute, et des professionnels formés pour les accompagner. La récupération des remèdes de grand-mères par l’industrie des compléments alimentaires ne devrait pas faire oublier l’essentiel : le corps d’une mère est conçu pour nourrir son bébé. Il faut juste lui en laisser le temps.
