Récap estival des séries tv : American Gods

 

Lorsque Neil Gaiman publia son premier roman American Gods celui-ci fût simultanément récompensé par un prix Hugo et un prix Nebula, deux des plus prestigieuses (sinon les) consécrations pour un ouvrage science-fictionnesque. Gardez-bien ceci à l’esprit, lisez une bio de Philip K.Dick voir un peu comment c’était galère à une époque pour toper des trucs pareils. Pour les néophytes, ce renouveau fictionnel passant par une réactualisation de toutes les mythologies fût une révélation toujours pas encore assez comprise de nos jours, littéralement un portail vers les fictions de demain. Pour les autres, familiers du travail de Gaiman dans le champ du comic-book, ce fût une déception au regard de son chef-d’œuvre absolu et incontesté pour l’éditeur américain DC Comics, The Sandman. Pensez à cela aussi, c’est peu dire que le monsieur a quasiment régné sur les années 90 avant d’entamer la carrière littéraire avec le succès qu’on lui connaît.

 

Au départ critique musical assez renommé, qui au cours d’une rencontre avec le Dieu des scénaristes des années 80, Alan Moore, demanda à celui-ci de lui expliquer les b-a-b-a de l’écriture de comics. S’en suivirent deux opus remarqués (Violent Cases et Signal to Noise , deux premiers volets d’une trilogie qui sera conclût beaucoup plus tard par Mr Punch) avec le jeune inconnu Dave McKean aux dessins, où les deux associés renouent ouvertement avec les aspirations du tandem mythique mais de courte–durée de la décennie précédente, Moore/ Sienkiewickz (Brought to Light tout d’abord, une variation autour d’un rapport de la CIA rendu public ; puis Big Numbers, interrompu en cours de route) à savoir une combinaison des plus grandes visées littéraires au niveau du scénario mêlée aux expérimentations graphiques les plus débridées. Une reconnaissance qui permît au tandem de faire assez rapidement leur entrée par la grande porte sur la scène internationale avec Black Orchid (un spin-off de Swamp Thing) pour DC Comics qui à l’époque recherchait du sang-neuf (anglais de préférence) pour tenter de ré-éditer l’exploit de Moore (sur Swamp Thing justement, soit une ré-adaptation virtuose d’un personnage jusque-là considéré comme secondaire). N’en doutez pas ce fût absolument le cas, la jeune éditrice Karen Berger ramenant dans ses valises de jeunes talents issus de la scène indépendante tels que Grant Morrison ou Peter Milligan, depuis longtemps consacrés aujourd’hui. Tandis que ces derniers revampaient tout aussi brillamment des classiques comme Animal Man, Doom Patrol (l’ancêtre des X-Men) ou Shade The Changing Man (un personnage de Steve Ditko, co-créateur de SpiderMan) Gaiman propose de son côté une relecture encore plus innovante d’une création assez obscure de Jack Kirby, The Sandman. Il n’en conserve en réalité que le titre, même si le personnage original fera effectivement une apparition dans le second story-arc de la série.

 

Au lieu d’un justicier opérant dans des dimensions oniriques, le jeune auteur fait de son principal protagoniste l’archétype même du Seigneur des Rêves, et lui créé dans la foulée une famille de concepts incarnés (The Endless) tout aussi primordiaux (Death, la grande sœur sympa ; Delirium, autrefois Delight, la petite sœur un peu perdue ; Desire, celle qui vraiment cherche qu’à nuire ; Despair, celle que tout amuse; ainsi que Destiny et Destruction comme grands frères) pour déclencher au cours des 75 épisodes que la série dura, une approche qui fait encore date dans l’histoire du comic-book  – 75 épisodes toutefois, et pas plus, vous avez bien lu. Un choix assumé du scénariste qui déclarera d’ailleurs à l’époque : « j’ai dit ce que j’avais à dire ». Au regard des multiples écrémages de certaines franchises, sans compter les gros chèques pour les yes-men de toutes sortes, le geste apparaît encore aujourd’hui comme plutôt exemplaire, puisque la série avait tout de même eu le temps de largement dépasser l’indétrônable Superman en terme de ventes. Un succès largement mérité car l’auteur opère grâce à son tout nouveau concept un renouveau assez considérable au sein des divers champs que comprend le story-telling : tout d’abord une fusion entre tous les registres possibles et inimaginables, puis une fusion entre toutes les mythologies possibles et inimaginables, puis enfin une fusion entre ces mêmes registres et ces mêmes mythologies, où le lecteur réalise progressivement que le matériau que Gaiman explore en définitive n’est autre la nature-même de la fiction –  se réclamant absolument pour se faire du classique de Shakespeare « The Tempest » (puisque après tout  « We are stuff that dreams are made on »). Gaiman confronte les choses derrière les grands discours, et chaque story-arc pourrait être pris comme une parabole sur tel ou tel différent stade de l’existence, tandis que le tout mis bout-à-bout apparaît comme une longue et grande réflexion à propos de l’être et du néant, ce qui commençait d’être plutôt inattendu pour du comics mainstream. (1)

 

C’est à un voyage similaire auquel l’auteur nous convie avec American Gods, convoquant des mythologies encore plus obscures dans des mises en situation reprenant certains types d’interactions qui avaient fait la force de son prestigieux run dans le cadre du comic-book. Pour faire court, les dieux sont parmi nous. Certains ont le vent en poupe plus que d’autres, quelques uns ont même plutôt la vie dure et dans les grandes lignes, les trois-quarts des plus anciens ont étés remplacés par de plus modernes, ou sont en passe de l’être. Le jour où un dénommé Shadow Moon est libéré de prison, c’est pour apprendre le décès de son épouse Laura et tandis qu’il renoue avec la liberté en route pour les funérailles de cette dernière avec le moral un peu dans les pieds, il rencontre un certain Mr Wednesday qui l’entraînera dans un voyage aux sources de toutes les origines, car c’est sur notre rapport au sacré que Neil Gaiman a décidé de se pencher cette fois-ci.

 

 

Intervient Bryan Fuller, qui au milieu de plusieurs autres dream-projects (la dernière incarnation Star Trek, un reboot de l’anthologie télévisuelle de Steven Spielberg Amazing Stories) choisit d’adapter le roman de Gaiman pour la chaîne Starz. Epaulé par Michael Green à l’écriture, le showrunner s’octroie un casting prestigieux (Ian McShane, Gillian Anderson, Orlando Jones et Crispin Glover dans les rôles des dieux anciens et nouveaux) et ramène avec lui son acolyte David Slade pour la réalisation des premiers épisodes qui poseront la charte graphique de la série (déjà bien calibrée ne serait-ce que par le générique) et qui, comble de l’extase pour le fan, prolongent littéralement les expérimentations visuelles des trois saisons mythiques (elles aussi) du show précédent des deux artistes, Hannibal.

 

Le roman original propose nombre de digressions (qui prendront leur sens plus tard) sur la transmission des cultures suivant les migrations des peuples, autant de prétextes pour les auteurs d’apposer leur patte sur différents types de récits à travers les âges. Mais il y est aussi et surtout beaucoup question de vénération et c’est probablement là où Fuller y trouve son compte en tant qu’auteur : étonnamment les notions de don de soi et de sacrifice formaient déjà quelques uns des piliers thématiques les plus importants de la formidable cathédrale narrative que formait Hannibal. L’on retrouve également cette volonté esthétique un peu expérimentale évoquée plus haut de rendre tous déroulements très « sensitif » pour le spectateur, et cette fois ce sont les divers « modes de fonctionnement », de manifestations et d’ intéractions d’un éventail assez varié d’entités divines d’avec le commun des mortels qui viennent légitimer ce type de traitement. Nous avons à faire ici à une vision foncièrement moderne (et adulte) du rapport au merveilleux qu’implique une certaine présence du divin au quotidien, à des kilomètres des petites prestidigitations boursouflées habituelles (le syndrome Abracadabra/ CGI). Qu’il s’agisse d’un Leprechaun irascible, des embaumeurs éternels Thoth et Anubis, de l’incarnation moderne des médias (sublime Gillian Anderson, le dirons-nous assez ?) qui selon les situations apparaît sous les traits de différentes figures icôniques (David Bowie ; Marilyn Monroe ; Vivien Leigh dans Gone with the Wind ; Lucille Ball de I Love Lucy, un show culte américain des années 50) ou encore d’une ancienne divinité de l’Amour oubliée (la série s’autorise d’ailleurs une autre digression bien sentie sur le rôle des sociétés patriarcales dans tout ça) qui avale par le vagin ses amants au moment de l’acte sexuel, Fuller et Slade n’édulcorent pas et se font au contraire une gageure d’ honorer absolument le matériau original du roman en délivrant les mises en forme résolument à la hauteur des archétypes qu’ils abordent.

 

Toutefois l’installation de ces divers éléments, ainsi que les multiples circonvolutions de l’intrigue, pourront désarçonner quelques spectateurs. Mais après visionnage du final de cette toute 1re saison composée de 8 épisodes seulement, on ne pourra que réaliser le bien-fondé et la nécessité de toutes ces précautions de mise en place. Surtout, Fuller ré-édite définitivement le même exploit de transcendance et de pertinence en ce qui concerne tous les problèmes de transposition narrative pure, qui avait déjà fait le succès de Hannibal, en prenant plaisir à s’attarder sur des pistes pas ou très peu développées de son matériau-source. Une approche relevée par nombre de critiques américains à propos d’une autre série du moment, The Handmaid’s Tale (avec Elisabeth Moss dans le rôle principal, et dont nous essaierons de parler bientôt également) elle aussi adaptée d’un roman assez culte de science-fiction et où les show-runners appliquent le même genre de démarche  – certains critiques vont jusqu’à comparer ça à de la fan-fiction alors que c’est l’une des multiples possibilités que propose tout travail d’adaptation, comme si c’était tellement nouveau de développer un ou des aspects sur lesquels l’auteur n’a peut-être pas eu l’occasion ou l’envie d’insister. Passons. Ainsi donc du personnage du dieu Vulcain pour American Gods, qui n’est absolument pas dans le roman, mais qui fût créé avec la bénédiction de Gaiman et dont la présence est un ajout indiscutablement qualitatif en terme de compréhension des enjeux généraux, aussi bien narratifs que thématiques. Idem également pour l’épisode entier consacré au personnage de Laura Moon, aux circonstances de son décès mais aussi à celles de sa résurrection et qui, de figure surnaturelle bien pratique dans le roman, passe ici au statut définitif de personnage à part entière. Sans compter que ce n’est déjà vraiment pas chose aisée pour les rôles principaux des époux Moon de rivaliser avec les présences magnétiques du reste du casting, au moins Emily Browning peut jouer de sa frimousse infernale grâce à ce supplément de background et de présence dans la trame du récit – son collègue Ricky Whittle, LE rôle principal – ne peut pas vraiment en dire autant pour le moment, tout engoncé qu’il est dans la partition du héros-témoin dépassé par les évènements.

 

Alors certes encore une fois cette 1ere saison aura pu apparaître comme un brin éprouvante, on l’accuse déjà de se réfugier derrière un certain formalisme pour camoufler quelques carences, force est admettre cependant au vu du final de celle-ci que nous avons eût à faire au contraire à une introduction du plus bel écrin. Peut-être aurez-vous remarqué que malgré tout le respect pour l’œuvre de Neil Gaiman, je ne suis pas spécialement fan du roman (2), mais je demeure par contre un inconditionnel de Bryan Fuller, et je brûle à l’avance de découvrir quel genre de réappropriation verra le jour avec un tel univers donné à disposition.

 

 

 

 

(1) Il aura fallût attendre un certain temps avant d’obtenir des versions décentes de The Sandman en français, tant au niveau du format que de la traduction, mais c’est chose faite grâce aux éditions Urban Comics. Les paper-backs en VO sont eux disponibles dans leur intégralité depuis bien longtemps, si cela intéresse les plus téméraires. A noter que Gaiman est revenu récemment à cet univers avec la mini-série Overture, qui relate les évènements antérieurs au 1er volume, Prelude and Nocturnes, et qu’il vaut mieux, effectivement, lire en tout dernier. Toujours à propos de Preludes … celui-ci pourra surprendre car il fait appel à beaucoup de personnages secondaires de l’univers DC pas très connu chez nous. Il faut passer le cap, parce que tout simplement il lance la trame de cette grande saga. Dès le volume suivant, je n’ai plus qu’une chose à vous dire : accrochez vos ceintures. Soulignons encore également pour finir de bien présenter le bonhomme, que durant la période où il écrivait The Sandman, Gaiman initia une autre série de plus courte durée, The Books of Magic, dont on murmure dans certains couloirs qu’elle aura certainement bien inspiré  J.K Rowling pour sa célèbre franchise que l’on ne présente plus.

 

(2) En effet, je préfère de très loin un roman comme Le royaume des devins de Clive Barker (Weaveworld en VO) qui je crois s’avère plus convaincant à plein de niveaux. Ce qui est vraiment virtuose chez Barker c’est que lui ne reprend aucune mythologie connue, il la créé de part en part et cela donne au final une vision du monde assez inédite. A noter également que l’auteur avait annoncé bien avant que les premières rumeurs d’une quelconque adaptation d’ American Gods n’apparaissent, avoir commencé de déclencher certaines procédures pour une version de Weaveworld en série tv. Les internautes craignant un déluge de CGI le lui firent savoir sur son mur Facebook et l’auteur n’aura pas tardé de les rassurer dérechef : il était dores et déjà à la recherche de tout un corpus d’artistes assez diversifié (des photographes, des sculpteurs, des chorégraphes –il est lui-même peintre) en vue d’une approche résolument axée autour de celle du spectacle vivant. Peut-être qu’il s’est un peu fait couper l’herbe sous le pied en tout cas on espère de tout cœur qu’il pourra mettre sur pied ce projet-ci.

 

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