Muhammad Ali, figure cinématographique

 

 

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Celui qui « Vole comme un papillon, pique comme une abeille », s’est éteint dans la nuit du 3 au 4 juin 2016. Celui qu’on surnommait « The Greatest », car il était le plus grand sportif du vingtième siècle, et aussi la première rockstar du sport, nous a quitté. Muhammad Ali, de son nom de naissance Cassius Marcellus Clay Jr, qui l’avait transformé d’abord en Cassius X – en référence à son ami Malcom X – se battait depuis près de 30 ans contre la maladie de Parkinson, suite à sa carrière de boxeur assez longue, 20 ans. Mais au-delà du sportif, il est une des figures les plus importantes du siècle dernier, populaire et communautaire mais surtout humaniste. Et comme il pratique le sport le plus cinématographique-cinégénique au possible- le noble art boxe, Celluloïdz a décidé de lui rendre hommage à travers les nombreux documentaires et la biopic qui lui ont été consacrés. Enquête sur celui qui était un comédien de la vie, un acteur du studio de cinéma dénommé les Etats-Unis d’Amérique ségrégationniste et post-ségrégationniste, un danseur hors-pair en dehors et sur le ring, un auteur de one man show permanent, un metteur en scène du politico-social.

Ali, un boxeur pas comme les autres

Tout commence avec les Jeux Olympiques de Rome en 1960. Encore prénommé Cassius, il obtient la médaille d’or des poids mi-lourds, le reste du podium compte un russe et un allemand. Devenu maintenant professionnel, on perçoit déjà la force d’adversité et l’ironie, il subit encore la ségrégation dans sa propre ville, mais aussi le début d’un esprit critique et revendicatif, complémenté par une vivacité de réflexion. Bref, Cassius devient un rebelle : son style de boxe n’est pas académique (il se met rarement en garde et développe un jeu de jambes inhabituel pour un poids lourd en plus d’avoir refusé de se faire casser le nez, une démarche habituelle pour les boxeurs pour anticiper ce genre de blessures), il est dans la promotion incessante en chantant ses propres louanges à travers des poèmes en vers ou en prose. Ce corps noir massif (1m90), aussi grand que les stars américaines de l’âge d’or d’Hollywood (Cary Grant, James Stewart, Gary Cooper, Gregory Peck ou Rock Hudson), se starifie lui-même. Au point que dès 1962, Il joue son propre rôle dans Requiem pour un champion de Ralph Nelson. C’est une petite apparition au début où il met K.O le personnage principal Mountain Rivera interprété par le grand Anthony Quinn.

Devenu champion du monde en 1964, il commence à attirer la suspicion des autorités américaines. En effet, au-delà de ses positions pro-noirs (toujours dans un contexte d’improvisation comique) il se convertie à l’Islam l’année d’après en rejoignant la fameuse Nation of Islam où est présent Malcom X. Puis vient la fin d’année 1966, où devenu objecteur de conscience, à l’avis de sa communauté, il refuse de servir dans l’armée américaine engagée dans la guerre du Viêtnam, argumentant qu’il n’a « rien contre le Viêt-cong et qu’aucun Vietnamien ne m’a jamais traité de nègre ». Par conséquent, il ne boxera plus entre 1967 et 1971. En clair il manque la meilleure période pour un boxeur poids lourds (26-30 ans).  Avant Tommie Smith et John Carlos à Mexico en 1968, il y avait Ali. Puis sa seconde partie de carrière, est rythmé par une trilogie : ses trois combats contre Joe Frazier tour à en tour en 1971 (« Le combat su siècle » au Madison Square Garden), 1974 (toujours au Madison Square Garden) et 1975 (le fameux Thrilla in Manilla). Mais on retiendra aussi le fameux « Rumble in the jungle », le combat contre George Foreman à Kinshasa en République Démocratique du Congo, ex-Zaïre, en 1974. Et le cinéma s’intéresse à lui surtout pour cette deuxième période d’activité sportive, la matière était déjà suffisamment consistante, elle devient monolithique.

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Ali, le soixante-huitard

La première œuvre à noter est celle du metteur en scène alternant film de fiction et documentaire, William Klein, intitulé Muhammad Ali, the Greatest sorti en 1969 puis modifié en 1974, pour inclure le combat à Kinshasa. Le documentaire alterne images d’archive (qui commence en 1962), déclarations flamboyantes publiques ou médiatiques du boxeur (« Si jamais tu rêves de me battre, il vaut mieux pour toi que tu te réveilles et viennes t’excuser. J’ai lutté avec un alligator, tabassé une baleine, mis des menottes à la foudre, foutu le tonnerre en prison; juste la semaine dernière, j’ai tué un roc, blessé une pierre, et envoyé une brique à l’hosto; je suis tellement méchant que j’ai rendu la médecine malade. »), séquences d’entraînement et bien sûr combats. Mais le documentaire s’intéresse aussi au point de vue de la communauté noire américaine, amplement interrogée et venant de bénéficier de l’avancée des droits civiques. D’ailleurs Ali a côtoyé Sam « A change gonna come » Cooke et Miles Davis. William Klein rend bien compte de la place publique et médiatique que prend Muhammad Ali dans une Amérique des années 60, mais c’est surtout pour lui, la possibilité de discourir sur la condition et la cause noire américaine. C’est la raison pour laquelle nous voyions des séquences d’ateliers pratiques de théâtre moderne-contemporains de comédiens noirs. Les premières pièces sortaient sur le sujet à l’époque (les dramaturgies de James Baldwin), au parallèle d’un cinéma influencé Nouvelle Vague, le bien connu Nouvel Hollywood. Le documentaire de Wiliam Klein prend donc aussi des allures de film de John Cassavetes : frontière fine entre l’improvisation et la scène hautement répétée tellement c’est fluide, frontière fine entre le documentaire et la fiction, genre Shadows. Dans la même veine sort The Greatest, réalisé par Tom Gries et Monte Hellman en 1977. Le casting comprend feu Ernset Borgnine, Robert Duvall et James Earl Jones. Muhammad Ali joue son propre rôle, bien qu’il apparaisse souvent via des images d’archives. Le film commence aux Jeux Olympiques de Rome finit au combat à Kinshasa. Cette même année, il vient faire une blague à la cérémonie des Oscars lors du discours de remerciement de Sylvester Stallone, gagnant du prix du meilleur scénario pour Rocky, les deux hommes s’échangeront quelques jabs. On peut affirmer filmer Ali , c’est filmer une personne mondaine (il trainait avec Andy Warhol et les Beatles), consciencieuse, engagée et militante. De là, on peut le percevoir comme une influence ou un point de départ au mouvement cinéma Blaxploitation (les personnages masculins noirs arrogants, fiers et virils) et aux comiques américains (comme Eddie Murphy et il est un contemporain de Richard Pryor).

Ali Bomaye

Le combat dans la jungle propose deux documentaires : When we were the kings, tourné en 1974 par Leon Gast mais sortit en 1996 et Soul Power réalisé par Jeff Levy-Hinte sortit par contre en 2008 ! Si le premier est surtout focalisé sur le combat entre Ali et Foreman, le second documentaire est axé sur la veille, où il y eût un concert réunissant B.B. King, Bill Withers, Miriam Makeba, The Crusaders, Fania All-Stars et James Brown pour ne citer qu’eux. Avec When we were the kings, c’est la dernière pièce à l’édifice du mythe Ali. Dans un pèlerinage qui ne dit pas son nom, le retour à la terre africaine de ses ancêtres, Ali vient récupérer son titre de champion du monde. D’une reconquête apparaît la quête, celle d’un homme qui veut parfaire son identité noire et s’assure d’être un représentant des noirs du monde au-delà des noirs américains. D’où cette phrase en lingala « Ali bomayé » (« Ali bats-le »). C’est devenu une chanson de rap américain et il existe une maison de productions de musique hip hop français nommé Bomayé. Et pour le choix de Kinshasa, quoi de mieux qu’un pays qui impose depuis son indépendance une totale africanité à ses habitants : le pays anciennement Congo Belge devient Zaïre (en référence au fleuve qui traverse la région), on abolit les tenues vestimentaires occidentales pour des habits plus traditionnels dont l’abacost (littéralement à bat le costume) et on supprime ses noms chrétiens ou occidentaux. C’est aussi une époque où l’Afrique bénéficie aussi des Trente Glorieuses, l’économie est forte (un zaïre vaut deux dollars), les rues zaïroises n’ont rien à envier aux rues de pays occidentaux et il y a un fort taux d’instruction. C’est aussi un film d’aventures, Ali part à l’inconnu et rencontre nombres d’adjuvants – le peuple zaïrois – et finit par terrasser le dragon (la chute culte de Foreman au 8ème round) d’autant que le rendu de l’espace filmique du ring de boxe est impressionnant. Quant au deuxième documentaire, c’est la passion cachée d’Ali mis en avant, la musique. D’ailleurs l’œuvre commence avec Ali penché sur un piano à jouer un petit air en attendant que la conférence de match débute. De Miles Davis, Voici Ali en compagnie de James Brown ou notons cette scène très touchante où le boxeur prend son petit-déjeuner à la vue de tous, vraiment à la cool avec Bill Withers et Don King. Ce qui contraste avec le bordel mis dans l’avion transportant Celia Cruz et les Fania All-Stars, on fait de la musique avec tout ce qu’on trouve. Sinon, plus qu’un concert filmé, Soul Power est une ode tiers-mondiste (des noirs, des latinos et des réfugiés politiques comme Myriam Makeba), des cousins de différents continents qui se comprennent naturellement sans parler la même langue, mais aussi l’affirmation d’une troisième voie, car nous sommes en Guerre Froide. Et on n’oublie pas de capter le verbe haut d’Ali (qui s’étonne de la vivacité des moustiques zaïrois à la différence des moustiques fainéants et obèses américains). On peut donc avancer qu’Ali devient non pas une figure internationale mais transnationale, car il réunit les peuples sans trop jouer la carte politique.

Dr Muhammad, Mister Ali ou la fraternité/rivalité avec Frazier

« It’s gonna a thrilla, and a killa, and a chilla, when I get that gorilla in Manilla », on n’est plus dans le jazz ou funk, mais dans le rap. Avant les rappeurs, il y avait Ali. Thrilla in Manilla (traduit par Des coups au-delà du ring) réalisé par John Dower en 2008, est le revers de When we were the kings, formant à eux deux un recto-verso du personnage Ali. Le mythe est effrité : on apprend qu’on lui a soufflé la tirade «qu’aucun Vietnamien ne m’a jamais traité de nègre », on apprend qu’il a pris la parole lors d’un rassemblement du Klu Klux Klan pour affirmer qu’il est pour la ségrégation raciale, si elle profite aux deux bords. Muhammad Ali est un racialiste : comprendre qu’il considère différentes races humaines sans les hiérarchiser mais ayant chacune sa particularité, une position similaire à Nina Simone. C’est aussi une façon de lutter contre un racisme étatique et officiel américain toujours en vigueur. Mais c’est surtout la relation amour/haine avec Joe Frazier qui est au cœur du récit. Ce dernier est connu pour l’avoir beaucoup aidé lors de la mise à l’écart social, pour ne pas dire la mise à mort social et le « Greatest » charriait ce dernier gentiment à l’occasion. De là, le combat du siècle, relaté dans le documentaire : le 8 mars 1971 au Madison Square Garden Frazier rencontre Ali et ce dernier promet, s’il perd le combat, de ramper devant Frazier en le déclarant « the greatest ». Ali perd et ne s’exécute pas. Alors de la vanne incessante que Frazier est très laid, elle se transforme par « Smokin’ Joe est un traitre à la communauté noire pris en charge par des hommes d’affaires blancs, un oncle tom, un idiot sans envergure, sans intelligence et incapable de s’exprimer ». Joe Frazier avait déclaré qu’il aurait accepté de combattre pour la guerre du Viêtnam. Le documentaire relate ensuite la deuxième rencontre entre les deux hommes, Ali gagne cette fois, alors l’année d’après il est décidé de faire la belle. Et la répulsion continue envers Frazier, car pour la promotion du combat, Ali passe son temps à frapper un gorille en caoutchouc. Du statut d’objecteur de conscience, Ali se permet de déclarer « les noirs soutenant Smokin’ Joe sont des traitres, car il représente l’Amérique blanche ». Pourtant Frazier est un prolétaire noir vivant dans un quartier pauvre de Philadelphie ayant travaillé dans les champs à l’âge de 7 ans, par conséquent il est exactement le type d’hommes qu’Ali prétend défendre. Revenons au combat final, car c’est à mon sens le combat du siècle. La dernière demi-heure du documentaire est exclusivement le combat et le sens du noble art prend toute sa portée : c’est un combat à mort que l’on voit, personne ne veut abandonner mais les deux combattants semblent à bout, tels des pantins, c’est leur esprit qui les tient debout. D’ailleurs les intervenants du documentaire les accusent d’inconscience et de stupidité. C’est faux, c’est surtout que ces deux combattants préféraient mourir que de perdre le combat et le documentaire capte cette volonté. On apprend même que Frazier a combattu quasiment aveugle les 4 derniers rounds et la fin du match est digne d’un film hollywoodien. C’est un duel de samouraïs. De ce documentaire, Ali n’en sort donc pas grandi, c’est même tout le contraire. On ira jusqu’à supposer que la maladie de Parkinson prend ses bases dans ce combat, Ali s’évanouissant après l’annonce de la fin de la rencontre.

Ali, le biopic

Michael Mann réalise en 2001 un film traçant la vie du « Greatest » de son titre mondial en 1964, jusqu’à son combat à Kinshasa 10 ans plus tard, avec Will Smith. Le film est articulé en trois parties : l’ascension 1964-1967, la chute 1967- 1971 et le retour en grâce 1971-1974. Il est clair que cela n’intéresse pas l’auteur de Heat de faire cohabiter les deux autres grands hommes noirs de l’époque avec Ali, Malcom X et Martin Luther King. Si la relation amicale avec le premier est traitée, mais de façon rapide (ils se rencontrent, ils s’éloignent, l’un meurt), le second est à peine évoquer (juste la scène de sa mise à mort à Memphis). Ce qui est le plus travaillé est la période « chômage », ces 4 années de galère pour Muhammad Ali, car elle permet pour le réalisateur de réfléchir sur l’âme consciencieuse du héros et d’en faire un portrait existentialiste : peut-il encore jouer ou jouir de son aura ? Doit-il faire profil bas ? Que peut-il attendre de la Nation of Islam ? Par conséquent, Michael Mann avance que le combat n’est pas sur le ring mais ailleurs, Ali l’intéresse, pas le boxeur. C’est peut-être pour cela que Will Smith réalise la meilleure prestation de sa vie, pour ne pas dire la prestation d’une vie, car il en impose surtout en dehors du ring. Malgré cela, un des premiers reproches du film est la qualité moyenne des séquences de combat, pourtant Michael Mann est connu pour son grand intérêt pour la technologie cinéma et Will Smith avait poussé la fonte.

Conclusion

Muhammad Ali est un monstre sacré (et peut-être le dernier monstre sacré du siècle dernier) et comme monstre sacré, il a tout à fait sa place dans le septième art, vu qu’il l’avait déjà dans la culture pop (en 1978 est publié par DC Comics un comic book grand format Superman vs. Muhammad Ali. Le kryptonien est associé au « Greatest » pour empêcher une invasion extraterrestre de la Terre). S’il n’a jamais fait de carrière d’acteur ou de réalisateur, seulement des apparitions dans son propre rôle, la mise en scène est constante autour de lui. En effet, chaque passage télévisuel ou médiatique capté par une caméra est semblable à un débat politique où il s’en sort toujours avec charisme et hauteur, chaque entraînement est une chorégraphie, chaque monologue est une chanson. Muhammad Ali a participé grandement à la réflexion et la conscience d’être noir dans un monde de blancs, voire d’être musulman dans un monde qui ne l’est pas et qui ne fait pas l’effort de comprendre cette religion (Donald Trump qui twitte en hommage du « Greatest »…). Même si la lutte n’est pas terminée, il a fait un grand débroussaillement et je ne sais pas s’il existera un jour des images d’archive d’un sportif aussi importantes que les siennes car elles représentent l’Histoire. La dernière chose que j’aurais à dire, est l’espérance qu’un journaliste sportif pas trop con mette en avant la différence entre un sportif politisé (Ali) et un sportif qu’on politise (Benzema) avec le danger que cela peut provoquer, ajouté au fait que le sport est avant tout un domaine méritocratique (pourquoi la non-sélection de Ben Arfa, meilleur joueur de football français du championnat de football français). Et que la même chose soit comprise pour un sportif pas trop con issu de minorité. Ali ne s’est jamais posé victime, hormis pour le magazine Esquire (La passion de Muhammad Ali, où on le voit transpercé de flèches, tel Saint-Sébastien). Une leçon de sport, une leçon de cinéma (plus précisément de mise en scène), une leçon de vie, une leçon d’humanité. Passe le bonjour à Lemmy, David, Johan, Prince, Papa Wemba, Billy et les autres. Merci pour tout. Repose en paix, The Greatest.

Hamburger Pimp

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About Hamburger Pimp

Rônin durant l’ère Edo au 17ème siècle, mais persuadé de venir d’ailleurs, il fût de l’armée de samouraïs chargée d’exterminer des carcasses à moitié vide de zombies peuplant un domaine proche du mont Fuji, dirigé par un seigneur cannibale. Des victimes revenus en bourreaux peut-on dire. Il fût le seul survivant des sabreurs, blessé par une marque maudite, qui par moments le zombifie le poussant à rechercher de la chair fraîche mais allongeant sa vie considérablement, le rendant encore vivant aujourd’hui. Depuis il traque des zombies à travers le monde et le temps, à bon prix, ce qui l’a poussé à se faire passer pour un dirigeant de société de cinéma spécialisée dans les effets spéciaux gores alors que ce sont les zombies tout juste repassés par sa lame précise. Il lui arrive souvent de récupérer du sang afin de le réinjecter dans la terre d’un bonsaï conservé depuis des siècles. Cet arbre minuscule, pourrait être la clé de son salut face à sa fatalité…