Un film en un plan: The Blade

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La Chine, au Moyen-Age. Amené à reprendre la forge familiale, le jeune Ding-On  apprend de son maître qu’il a en fait été adopté et que son père était en réalité un valeureux guerrier, mort tragiquement en affrontant jusqu’au bout un tueur à gages local impitoyable. Malgré les avertissements de ce dernier, le jeune homme décide de se venger, bien qu’il n’aie aucune expérience particulière dans l’art du combat.

Avec The Blade, remake implicite d’une figure mythique des productions Shaw Brothers, The One-Armed Swordsman, Tsui- Hark déplace quelque peu le cadre de son intrigue, et pour cause, en greffant sur cette quête de vengeance une histoire de triangle amoureux. Le récit est en effet relaté du point de vue de Siu Ling, la fille du maître-forgeron, la tête pleine de contes de fées et qui s’amuse à semer la discorde entre Ding On et son meilleur ami Tête d’Acier, le vainqueur étant celui à qui elle se donnera pour épouse. Le côté bleuette sert paradoxalement de cadre à l’intrigue, mais sa confrontation aussi bien avec la trame principale (l’histoire de Ding On) que la retranscription sans fioritures des conditions de vie médiévales témoigne au contraire d’une volonté d’en finir avec la romance, voire même de la piétiner littéralement, tant le dénouement de celle-ci s’avère au final absolument glauquissime. Le film date de 1995, Tsui Hark est alors un réalisateur confirmé en pleine fleur de l’âge et chaque plan témoigne d’une hargne viscérale à tordre le cou à toutes les conventions une par une et  sans ménagement.

THE BLADE

Car oui, un des sempiternels débats auxquels nous avons tous étés confrontés au moins une fois, plus ou moins à notre corps défendant puisque c’était généralement accoudé à un comptoir à des heures tardives, et dans des états que la morale réprouve : le terme « talent » n’ayons pas peur des mots, a toujours été quelque peu galvaudé. Pire, on associe la notion de « génie », de «  virtuose » à quelque chose d’abstrait, voire de surnaturel. On pense à Mozart, alors qu’on oublie qu’il était fils de musicien, et que le fait d’avoir été sensibilisé très tôt aux arcanes classiques de la musique y soit certainement pour beaucoup dans son approche de la composition. Mais l’exemple qui me semble le plus approprié concernant Tsui Hark serait  davantage Picasso. Le catalan fou était lui aussi fils de peintre, et à vingt ans il maîtrisait déjà toutes les ficelles de la peinture classique, très bien. Le cubisme vient effectivement de la tentative d’appliquer des solutions picturales à une théorie scientifique (montrer un objet sous toutes ses facettes simultanément) mais surtout d’une notion que l’on a tendance à négliger, et qui pourtant continuera de définir la démarche artistique de Picasso bien après le cubisme : l’audace. Et même plus que ça, plus qu’une ruée dans les brancards de la part d’un petit malin, c’est la ré-appropriation absolue de tous les schémas narratifs assujettis à la subjectivité et à l’intention de l’artiste, et qui fera dire aux historiens que Picasso «  ne cessa jamais de ré-inventer la peinture ». Et, oui, cela passe parfois par un dérouillage en règle de quelques conventions. L’exemple le plus fameux concernant Picasso toujours, qui se met en tête de faire de la gravure, et qui demande conseil à un professionnel. Sous les yeux ébahis de celui-ci,  il s’acharnera à faire systématiquement le contraire de ce qui lui avait été expliqué.

L’approche de Tsui Hark me semble définitivement similaire, où le film apparaît comme un maelstrom bouillonnant de sensations contradictoires, dû à des choix presque contre-nature de certains outils dans des situations où l’on ne les attendrait pas spontanément, ni même de plein-gré. Le montage se révèle très rapidement complètement frénétique, vouloir mettre un chiffre sur le nombre de plans qui nous sont balancés dans les yeux serait se mettre volontairement en danger d’implosion – la plupart s’avérant qui plus est des plans-serrés dont le rythme et l’enchaînement ne semble basé que sur des effets de rupture permanents (changements d’axes et d’ échelle de plan à la seconde, pour des séquences d’actions un peu plus longues que la normale) rajoutons à cela un emploi appuyé des bichromies et on se retrouve rapidement avec le sentiment d’avoir eu le cerveau passé au mixer. L’usage décalé des plans-serrés semble même une marque de fabrique pour Tsui Hark au point que cela déteint sur toute la mise-en-scène: il y a beau y avoir des scènes à l’air-libre, on a l’impression d’être toujours dans des espaces confinés, on respire difficilement, et dès que le rythme s’accélère un chouilla, on se voit repoussé dans un coin du plan par telle ou telle lignes de force d’un élément du décor qui nous oblige à rentrer la tête dans les épaules. Très peu d’aération disais-je, car même en plein-air le plan déborde, même si réduit à quelques éléments (des cavaliers, des fumigènes, mais qui au final prennent toute la place, semblant même vouloir mordre sur les bords du cadre ou en tout cas le défier de près) et dès que l’action démarre, l’espace se déploie au contraire horizontalement à l’infini, pour mieux renforcer la tension des confrontations – le terme « collisions » serait d’ailleurs peut-être plus juste.

Mais donc, et c’est là où je voulais en arriver, c’est juste sublime.

Cet enchaînement de débrayages se justifie à merveille par  l’environnement brutal de la Chine médiévale  qui forcément en vient à imprégner les actions du héros, lui-même passablement sous tension et brouillon dans sa technique de combat balbutiante, mais d’où l’efficacité et la maîtrise finissent par s’extraire à force de tourbillonnements rageurs. C’est le cas également pour Tsui Hark qui, du chaos, fait soudain surgir une grammaire toute nouvelle.

 

 

                                                                                                          Nonobstant2000

 

* l’auteur de ces lignes tient à dédicacer spécialement cet article au Docteur Devo, créateur du site Matière Focale, temple de la critique-ciné gonzo, et s’excuse encore humblement de l’emploi abusif (mais avant tout respectueux) de certaines de ses terminologies

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