L’art du suspense chez James Wan : The Conjuring

 
 
 

Avec Saw, Dead Silence, Insidious, The Conjuring et Insidious 2, James Wan est devenu le réalisateur de film d’horreur le plus prometteur et intéressant de sa génération. Avec un style formel fortement influencé tout en restant reconnaissable, ce sino-malaisien de 37 piges a su redonner un coup de fouet à l’épouvante. Mixant l’horreur classique à base de vieilles flippantes qui épient derrière les fenêtres et style plus contemporain, il offre des rides horrifiques d’une intensité salutaire à l’heure où le cinéma de flippe semble stagner de plus en plus (tout le monde semble vouloir singer les espagnoles, sans succès).

James Wan joue énormément avec le hors-champs et ses cadrages sont minutieusement travaillés. Nous allons nous intéresser au découpage, au montage et l’importance du choix des cadres dans deux scènes de l’excellent film The Conjuring.

Dans cette scène, le personnage entend un bruit suspect en pleine nuit, mais ne devine pas sa provenance. La caméra balaye alors le décors. Ce mouvement simple et lent souligne le côté imprévisible du danger, il peut surgir de n’importe où ; ce procédé est la pierre angulaire de la construction de la tension chez James Wan.

  Capture 1 scene 1 Capture 2 scene 1

Le personnage commence son investigation. Le cadre est vide en début de plan, le protagoniste entre dans le champ et se place au milieu, il se retrouve enfermé au fond de l’écran, vulnérable, avec un champ de vision limité. Le spectateur quant à lui subit le même stress que le héros, car aucun insert ou indice sur la menace lui est révélé, on reste collé aux basques du personnage. Sur la première photo ci-dessous, l’avant plan est coupé verticalement par un montant de porte à gauche puis à droite, idem pour le premier plan. Sur le plan qui suit (la seconde photo ci-dessous), on retrouve la même profondeur de champ et la même composition avec toujours des lignes qui découpent l’écran. Coincer le personnage au fond du plan dans une superposition de cadres multiplie la sensation d’oppression. De cette manière Wan ne laisse jamais le spectateur passif, le forçant à scruter tous les coins de l’écran et offrant à la menace un grand nombre de portes d’entrée dans le plan :

Capture 3 scene 1 Capture 4 scene 1

Lorsque l’on découvre la provenance du bruit, ce n’est plus le héros qui est au centre du cadre, mais la menace. Une porte grinçante qui s’ouvre, un classique du genre. Il est important de relever que la menace est loin du personnage et du spectateur, tout au fond du cadre. James Wan prépare ainsi sa dose de suspense, car à ce moment il offre un choix à son héros, il n’est plus pris au piège ou vulnérable (et incite encore une fois le spectateur à interagir « Mais non, barre toi ! Mais barre toi putain ! »). Cette distance donne aussi un effet inquiétant, comme si la porte lui demandait de se rapprocher :

  Capture 5 scene 1

James Wan opte pour un champ-contrechamp lors du face à face avec le danger. Un choix classique, si ce champ-contrechamp n’opposait pas le héros à une porte ouverte. Ce qui nous amène à un autre point essentiel de la mise en scène de Wan : les étapes du suspense. Parce qu’il aurait très bien pu garder son « face à face » avec ce qu’il se trouve être derrière la porte, la menace réelle donc, mais le fait de s’arrêter sur ce détail joue avec les nerfs du spectateur :

Capture 6 scene 1

Capture 7 scène 1

Pour passer à l’étape suivante, la confrontation avec la menace, le réalisateur n’utilise pas un découpage avec des cadres posés comme en début de scène, mais une caméra à l’épaule en vue subjective, désormais les yeux du personnage et du spectateur ne font qu’un (ou deux… sauf si vous fermez un œil, ce qui serait possible vu la tension du slip). On avance progressivement vers le point fatidique, paroxysme de la tension et du suspense lorsque le héros pousse la porte :

Capture 8 scène 1 Capture 9 scène 1 Capture 10 scène 1

Pour la scène suivante, nous allons passer en revu un des moments fort du film, la scène où la mère joue à Colin-Maillard avec sa jeune fille, voici l’extrait en question :

On retrouve encore une fois le personnage relégué au fond du plan, mais il n’est plus pris au piège par des cadres, au contraire, l’espace est vaste autour de lui. Ici James Wan ne se servira pas de sa caméra pour rendre son héroïne vulnérable, mais d’un accessoire : le foulard qui lui bande les yeux. Le personnage est carrément aveugle face au danger. Mais toutefois, notons que la composition du plan reste tout de même ludique pour le spectateur (« Bon, ça va venir des escaliers ? De derrière la porte ? Derrière le personnage ? Du placard sombre à droite ? ») :

Capture 1 scène 2

Lorsque la mère poursuit, on passe immédiatement en vue à la troisième personne. Par ce procédé, Wan offre un temps d’avance au spectateur sur l’héroïne, puisqu’il est témoin direct de ce qui se passe devant elle alors que cette dernière tâtonne prudemment, complètement aveugle. La cadre est une nouvelle fois découpé verticalement à droite, juste à côté du personnage, pour laisser une option possible au jump-scare. Le réalisateur offre aussi par la même occasion un angle mort pour le spectateur et fait ainsi monter le suspense d’un cran :

Capture 2 scène 2

Capture 3 scène 2

Comme lors de la première scène exposée plus haut, une fois la menace dévoilée à l’écran, elle occupe le centre du cadre : Une armoire hyper flippante extrêmement bien mise en valeur par la lumière du jour transperçant les vieux carreaux de la fenêtre. Wan joue avec un contraste qui met à mal encore une fois le spectateur, alors que l’héroïne sourit, pensant avoir trouvé sa fille, la menace quant à elle fait un pas en arrière plan. La porte de l’armoire s’ouvre :

Capture 4 scène 2

Capture 5 scène 2

Le point culminant de la peur arrive lorsque tout à coup, James Wan inverse le procédé qu’il avait mis en place jusqu’à présent. Depuis le début de la scène le spectateur avait un temps d’avance, son champ de vision était large, il pouvait anticiper le danger. Mais lorsque le personnage s’avance vers l’armoire, sans avoir les mêmes informations que le spectateur, Wan resserre son cadre sur le visage souriant de la mère en optant une fois de plus pour une caméra à l’épaule, comme si nous marchions à l’envers (et à l’aveugle) vers le danger.

Capture 6 scène 2 Capture 7 scène 2

Arrivée dans la zone rouge, l’héroïne se jette dans la gueule du loup. James Wan choisit un plan simple et direct, ce n’est plus le cadre qui est vecteur de flippe à présent, mais tout simplement la situation dans la quelle la mise en scène nous a conduit jusqu’à présent. Le réalisateur ne lâche rien, lors du dernier plan, il laisse son personnage faire face à la menace, jouant avec les attentes du spectateur pour un hypothétique jump-scare :

Capture 8 scène 2

Capture 9 scène 2BHOUUU !

James Wan applique une mise en scène classique. Ce n’est pas son inventivité ou son originalité qui le font sortir du lot, mais bel et bien sa compréhension des codes et sa faculté de réussir à se mettre dans la peau du spectateur pour jouer de ses attentes. Cela n’a pas été traité dans cet article, mais le travail sur le son joue grandement sur l’efficacité de son cinéma. Beaucoup de sons graves ou stridents « à l’ancienne », de quoi saigner des oreilles en salle. Avec The Conjuring, James Wan vous fait peur simplement avec la musique ajoutée sur le logo des producteurs en début de bobine. Il vous laissera un peu respirer en milieu de métrage, tout comme dans Insidious, avec quelques blagues et légèretés, mais ça sera pour mieux vous replonger dans les enfers dans la dernière demi heure.

Gutbuster

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Gutbuster est un fantôme, un esprit frappeur s'amusant à effrayer les gens dans leur quotidien. Infligeant des tortures mentales abominables, le bougre s'amuse à intervertir les dvd dans des mauvaises pochettes, ouvrir les boites de figurines ou encore régler les radio-réveils sur NRJ. Il peut aussi s'amuser à pirater votre compte Amazon pour commander des livres de Berbard-Henri Levy ou le dernier film en date de Franck Dubosc. Tremblez, cinéphiles du monde entier, Gutbuster veille au grain pour vous faire trembler d’effroi !