Quand Aviator rencontre Shining

 
 
 

En revoyant Aviator de Martin Scorsese un court dialogue a attiré mon attention, un dialogue faisant le lien entre le film de Scorsese et le Shining de Stephen King.

La scène en question :

Aviator

 

Le dialogue à retenir est celui-ci :

Howard Hughes: Would you give me that job?

La vendeuse de cigarettes: I’m off in a half an hour.

Howard Hughes: Well, I’m in room… 217.

La vendeuse de cigarettes: See you there.

Room 217 … Au-delà du fait que ce numéro de chambre a très certainement interpellé plus d’un spectateur connaissant le passage phare du bouquin de Stephen King, ce qui m’a davantage interrogé était de savoir si cette référence était volontaire ou non de la part de Scorsese et s’il était possible d’approfondir davantage cet élément au-delà de la simple référence.

Intéressons nous de plus près à ces deux personnages, Howard Hughes interprété par Leonardo Di Caprio et la vendeuse de cigarettes interprétée par Josie Maran.

 

AVIATOR  2

PHOTO 3

J’ai repris en main mon bouquin de Shining pour y sélectionner quelques passages. En voici un extrait, page 15 (version poche, éditions « J’ai Lu ») :

« Mr Watson a fait faillite et, en 1915, il a vendu l’Overlook. Par la suite, l’hôtel a changé de mains trois fois, en 1922, en 1929 et en 1936. Il est resté inoccupé jusqu’à la fin de la deuxième guerre mondiale, époque à laquelle Horace Derwent, le millionnaire inventeur, pilote, producteur de cinéma et homme d’affaires, l’a acheté et l’a entièrement rénové. »

« Le millionnaire inventeur, pilote, producteur de cinéma et homme d’affaires », une transposition évidente d’Howard Hughes chez ce personnage d’Horace Derwent, l’un des propriétaires de l’Overlook dont la description dans les lignes suivantes indique « Tout ce qu’il touche semble se transformer en or … à l’exception de L’Overlook. Il y a englouti un million de dollars avant même d’en ouvrir les portes. D’une ruine vétuste il en a fait un palace », référence probable au tournage du film Hell’s Angels pour lequel Hughes dépensa des sommes astronomiques, repoussant sans cesse la date de sortie.

Si l’on s’en tient aux dates, cette scène se déroule peu avant la sortie du film Hell’s Angels en 1930. L’âge de la vendeuse de cigarettes à laquelle s’adresse Howard Hughes doit être approximativement d’une vingtaine d’années.

 

shiavi

 

Extrait du livre Shining au sujet de Mrs Massey (la femme de la chambre 217) concernant son décès au sein de l’hôtel, page 38 (version poche, éditions « J’ai Lu ») :

« La femme, c’était une vieille pouffiasse qui avait au moins soixante piges ». 

Le récit se déroule en 1977 et cette femme est morte cette même année, deux mois avant l’arrivée de Jack Torrance à L’Overlook. Ainsi, l’âge de Mrs Massey à cette date était compris (pour prendre une fourchette assez large) entre 65 et 70 ans, ce qui correspond à cette description d’une femme âgée « d’au moins soixante piges ».

PHOTO 5PHOTO 6

 

Sur ces deux photos (de piètre qualité) apparait Horace Derwent (à droite, sur la première photo) dans le téléfilm Shining : Les couloirs du temps (1997) réalisé par Mick Garris et supervisé par Stephen King lui-même afin d’obtenir une retranscription fidèle de son livre (non satisfait de l’adaptation faite par Stanley Kubrick). Pour l’auteur, ce personnage est donc une transposition d’Howard Hughes à travers son passif ainsi que dans sa mégalomanie et ses ambitions démesurées.

PHOTO 7

 

Image cette fois-ci tirée du film de Stanley Kubrick. Si le réalisateur a délibérément pris des distances vis-à-vis du roman, l’homme à droite, assis près de ce mystérieux personnage costumé, pourrait être Horace Derwent. Tout deux sont mentionnés dans le livre comme ayant vécus des années auparavant à l’Overlook.

Extrait, pages 343 -344 (version poche, éditions « J’ai Lu ») :

« Devant Derwent et la fille en pagne, Roger, à quatre pattes, gambadait grotesquement, aboyant et trainant derrière lui sa longue queue flasque ».

PHOTO 8 

Mais ces similitudes ne s’arrêtent pas là. Cette brève mais marquante discussion entre Hughes et la vendeuse se déroule au Cocoanut Goove, où se tient un bal.

Extrait, page 442 (version Poche, Editions « J’ai Lu ») :

« Et voilà qu’il se retrouvait maintenant dans la sale du dancing. Le grand lustre brillait de tous ses feux et des couples tournoyaient, certains déguisés, d’autres pas, sur une musique qui avait la sonorité douce d’un orchestre de l’après guerre. »

La scène du bal au Cocoanut Groove dans Aviator:

PHOTO 9

Scène du bal dans le Shining de Kubrick:

PHOTO 10

Le seul détail qui aurait pu empêcher de pousser un peu plus loin cette analyse est que le Cocoanut Groove (qui est une salle rattachée à l’Ambassador Hotel) ne porte bien évidemment pas le nom d’Overlook et ne se trouve pas dans le Colorado mais en Californie. Et pourtant, là encore un détail du roman fait le lien entre ces deux localisations.

Extrait, page 16 (version poche, éditions « J’ai Lu »):

« Lorsque le déficit atteignit trois millions, Derwent vendit l’hôtel à un groupe de spéculateurs californiens ».

Si cette observation semble plus fortuite, elle démontre à quel point l’interprétation peut-être poussée à son paroxysme, tout comme le fait que l’Ambassador Hotel ait lui aussi été le lieu d’un événement macabre au même titre que ceux conjurés dans l’Overlook puisque Robert F.Kennedy y fut assassiné en 1968.

Syndrome Room 237 ? Très certainement, le perfectionnisme de Martin Scorsese aidant aussi à ce genre de spéculations. Dans tous les cas, comme le suggère le morceau « I’ll Build a Stairway to Paradise » (Je vais construire un escalier pour le paradis) interprété dans cette scène par Rufus Wainwright, un escalier a bel et bien été construit entre les deux œuvres, de manière consciente ou inconsciente.

Nico Darko

Partager cet article
  • Facebook
  • Twitter
  • RSS
  • email

About Nico Darko

Depuis sa rencontre nocturne avec un lapin géant lui prédisant la fin du monde s’il ne lui filait pas son portefeuille, Nico Darko a décidé qu’il était temps pour lui de se calmer sur une certaine boisson à base de malt et de houblon. Désormais, il se consacre à sa nouvelle passion pour les emballages alimentaires de marque péruvienne, mais il lui arrive aussi de vaquer à des occupations bien plus banales comme participer à des tournois de bowling avec son coéquipier Jeff Lebowski ou discuter littérature avec son ami Jack Torrance (dont il n’a d’ailleurs pas eu de nouvelles depuis l’hiver dernier).