Critique: La Caravane de l’étrange (intégrale)

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Carnivále (saisons 1 et 2)

De Daniel Knauf

Avec Michael J. Anderson, Nick Stahl, Cléa Duvall, Clancy Brown, Adrienne Barbeau, Tim DeKay et Carla Gallo

États-Unis – 2003/2005 – 24 épisodes de 55mn

Rating: ★★★★★

CARNIVALE (MICHAEL J ANDERSON)

Malgré son interruption, Twin Peaks aura marqué la fiction télévisuelle et beaucoup de chaînes de télévision s’empressèrent d’essayer de récupérer le créneau. Bien que broadcastée sur un tout autre réseau que la série de Lynch, rarement la filiation d’avec l’univers de ce dernier n’aura été aussi revendiquée que dans la création de Daniel Knauf. Si l’univers dépeint s’avère totalement différent, beaucoup d’éléments en place laissent entrevoir la possibilité-même d’une gigantesque préquelle implicite, du fait des éléments surnaturels mis en place (et la présence de Michael J. Anderson accroît certainement ce sentiment de continuité) mais aussi et surtout de la reprise-même de certaines thématiques entamées par Lynch.

Avec un tout petit peu de temps pour se développer, tout cela aurait certainement pris son sens mais la série fût interrompue après à la fin de sa deuxième saison. La raison officielle invoquée fût évidemment la question des audiences, ce qui est un peu bizarre car jamais à aucun moment donné la série ne fléchit en termes de qualité, bien au contraire. Il se peut par contre que Knauf se soit fait serrer les balloches de la même façon que Lynch, car son œuvre à lui promettait en effet une vision de l’Histoire Américaine un peu différente de celle des manuels d’école, abordant nombre de sujets qui fâchent bien avant que ce ne soit à la mode (la Franc-Maçonnerie, le Klu-Klux Klan) avec en prime le spectre de la Bombe Atomique, qui viendra un peu planer sur le tout.

Rust Cohle nous le redira encore aujourd’hui dans True Detective : «  C’est la Sempiternelle Histoire de la Guerre entre l’Ombre et la Lumière » et ceci nous est dit d’emblée en préambule du premier épisode par le biais du personnage d’Anderson (décidément). Cette courte introduction est presque de trop, peut-être une précaution pour ménager le spectateur, il n’empêche – et cela n’engage que moi- le tout premier épisode de Carnivale demeure pour moi un des meilleurs épisodes de série TV tout court. Présentant magistralement nos deux personnages principaux ainsi que leurs univers respectifs, la trame déploie ses enjeux, ouvre des portes tellement pleine de possibilités que dès le début, on ne veut déjà plus la voir se refermer.

L’action se situe aux USA dans les années trente, durant la période de la Grande Dépression ainsi que du Dust Bowl, où pendant des décennies entières le pays fût frappé par des tempêtes de poussière apocalyptiques. Une troupe itinérante recueille le jeune Ben Hawkins tandis que celui-ci enterre sa mère et se fait exproprier dans la même journée. Au même moment en Californie, Frère Justin (Clancy Brown, le Kurgan dans Highlander, gargl) prêtre méthodiste de son état, reçoit le signe qu’attendent sans doute les praticiens de cette noble profession lorsque l’une de ses ouailles vomit devant lui l’argent qu’elle piquait aux quêtes durant la messe. Sujet à des visions qu’il ne peut expliquer autrement que comme des imprécations divines, il décide de mettre sur pied un refuge pour les orphelins et les travailleurs saisonniers. L’épisode se termine sur le mystérieux secret de Ben Hawkins, qui redonnera à une petite fille handicapée l’usage de ses jambes en puisant apparemment dans le vivier des forces vives alentour, asséchant un champ entier de récoltes d’un coup d’un seul. Et avec ceci, la mâchoire ballante de votre serviteur, même après plusieurs visionnages.

Au fur et à mesure que l’intrigue avance, nous faisons connaissance avec cette joyeuse petite troupe : Jonesy le régisseur éclopé, Stumpy qui tient le spectacle de danseuses nues avec sa femme et ses deux filles, Sofie la liseuse de cartes et sa mère paralytique, Ruthie (l’ex-femme de John Carpenter en personne, Adrienne Barbeau) la charmeuse de serpents, le mystérieux Professeur Lodz qui semble le seul à percevoir que Hawkins est spécial et qui commence à rogner sur l’influence de Samson (Michael J. Anderson) l’émissaire attitré de la toute aussi mystérieuse «  Direction ». Ben devenu grouillot, continue d’être hanté par des rêves dont il ne comprend pas le sens (au point de tenter de ne plus dormir ce qui n’arrange pas sa crédibilité auprès de sa nouvelle famille ) mais qui l’entraîneront progressivement sur le chemin de ses propres origines et du lien plus prononcé mais implicite qui le relie en fait à la troupe. Frère Justin de son côté se verra littéralement ravagé par l’incendie de l’orphelinat qu’il avait fondé et la mort des enfants présents, il ne peut plus attribuer une source divine à ses visions puisqu’elles ont générées une tragédie, et entamera un périple d’errance sur les routes. Il attirera au passage l’attention du journaliste Tommy Dolan, qui fera de lui un personnage iconique (un prêtre ayant perdu la foi déambulant de par le monde) mais c’est bien le cadet des soucis de Frère Justin qui, aspiré dans une spirale auto-destructrice, tentera de mettre fin à ses jours. C’est au cours d’un internement dans un asile psychiatrique que l’Homme de Foi se révèlera finalement prêt à embrasser sa nature qu’il commence de mieux en mieux à percevoir, ainsi que son « glorieux destin ». Et c’est pas joli-joli, il y a une scène onirique absolument fantastique où Ben comprend que lui et Justin sont antagonistes, où il le voit distribuer aux fidèles des lames de rasoir en guise d’hostie. Usant de l’influence qu’il a acquise auprès de Nolan, Frère Justin développe sa propre émission radio («  L’ Église Sur Les Ondes ») et entamera d’autant mieux par ce biais la création d’un nouveau Temple, ouvert à tous, y compris aux criminels de la pire espèce, qui constitueront bientôt les rangs de son armée personnelle. Les autres miséreux, à partir du moment où on les héberge et où on les nourrit, se contenteront de voter pour qui on leur dit.

LA CARAVANE DE L'ETRANGE

Dans son brillant ouvrage consacré à Twin Peaks, « La Main Gauche de David Lynch » Pacôme Thiellement explicite à merveille la nature de ce lieu mystérieux qu’est la Black Lodge (La Loge Noire), ce portail entre les mondes où l’Agent Cooper finira possédé par Bob l’esprit maléfique : ce lieu de perversion et de déshumanisation où certains personnages semblent s’y déplacer comme à l’envers et dont la scénographie-même ressemble à celle d’un plateau-télé s’avérait justement être une métaphore de l’industrie télévisuelle de la part de Lynch, qui attendait juste d’être un peu plus prononcée (mais qui le sera peut-être bientôt car comme vous le savez, Twin Peaks revient). Je disais moi-même un peu plus haut qu’à bien des égards, Carnivale faisait office de gigantesque installation pour l’univers de Lynch au travers de quelques parallèles : si on ne connaît pas encore la nature réelle des Prophètes / Antagonistes ( Ben et Frère Justin) si ce n’est qu’ils se coursent les uns les autres depuis la Nuit des Temps semble-t-il (Hank Sccuder étant le père de Ben ; Beljacov -la Direction, celui de Justin) on remarque qu’ils ont tous un peu les yeux noirs quand ils activent leurs pouvoirs, mais bon il n’ y a pas que dans Twin Peaks que ça a été repris, et si on croit Fox Mulder, ainsi que Giorgo Tsoukalos, tout ça ce serait la faute à des extra-terrestres et donc spontanément nous n’aurons peut-être pas la volonté de tenir compte de ce paramètre.

Là où ça se recoupe un peu plus c’est que l’on retrouve dans la série de Knauf cette exploration de l’espace scénique, l’ancêtre donc du plateau-télé, et ce de manière un peu plus frontale que chez Lynch, qui encore une fois n’a peut-être pas eu le temps d’aller au bout de sa démonstration. Sofie expliquera à Ben la profession de foi de toute troupe qui se respecte, définissant le public comme des somnambules auxquels les artistes de foire « ouvrent les yeux », ce qui nous donne une idée du Côté Lumineux de la Force si vous me passez l’expression. Même si celui-ci n’en est pas moins égratigné au passage, car après tout le spectacle permet à la femme de Stumpy Dreyfuss d’arrondir les fins de mois avec quelques passes, il n’empêche que plus encore que l’ esprit de groupe c’est l’ Esprit de Famille qui régit l’essentiel de leur vie ( c’est très bien montré dans l’épisode très Twilight Zone dans la ville de Babylone avec la démonstration de la « Justice des Forains »). Un peu comme le Ying et le Yang, il y a toujours un peu de Mal dans le Bien et un peu de Bien dans le Mal : du côté du Versant Obscur, Frère Justin utilise la scène pour un tout autre type de représentation, celui de la Contestation. Même si l’on ne connaît encore que très peu ses desseins à long-terme, on sait qu’ils ne sont pas dotés des meilleures intentions. Et pourtant. Si au cours des deux saisons on effleure en surface seulement la Franc-Maçonnerie et le Klu-Klux-Klan comme d’éminents terreaux fondateurs de l’ Histoire de l’ Amérique, Frère Justin est le seul à rentrer dans le tas en soulevant abondamment la question des élites capitalistes déjà bien tentaculaires. Et quand l’Église l’obligera à leur octroyer le final cut de ses sermons, il déchirera ces derniers à l’antenne. Manœuvre politique certes, qui nous ferait presque ainsi confondre un véritable esprit de subversion d’avec un fond plus belliqueux qui ne reconnaît aucune autorité supérieure, les coulisses de Frère Justin sont bel et bien celles de la Propagande, n’en doutez pas, dont l’un des rouages les plus connus ne l’oublions pas, n’est autre que le processus de Diabolisation d’un Bouc Émissaire – et encore, je vous laisse découvrir comment il traite ses femmes de ménage, y a un côté très show-biz là-dedans aussi. Frère Justin fera de la faucille son instrument de Mort (en opposition à la dague de Ben) et ses miracles à lui se font toujours dans le sang, mais ne faites pas dire non plus ce que je n’ai pas dit.. !

 carnivale 1

 

Je ne rentrerais pas davantage dans les détails, disons que si dans la première saison Ben subissait un peu son Destin, il évolue tout à fait progressivement dans la seconde pour se révéler contre toute attente un adversaire avec lequel il faut compter. Les personnages secondaires vous le verrez également ne sont absolument pas laissés à la traîne. Daniel Knauf avait prévu initialement un run en six saisons aussi le moins que l’on puisse dire c’est que nombre de questions sont laissées en suspend. Mais qui sait, avec l’engouement que génèrera peut-être la 4e saison de American Horror Story, et surtout le retour imminent de Twin Peaks, HBO se décidera peut-être à rentrer de nouveau en lice en ce qui concerne les programmation baignant un peu dans le surnaturel..

 

                                                                                                                                                                                        Nonobstant2000

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