Critique de Mister Babadook

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The Babadook

De Jennifer Kent

Avec Essie Davis, Noah Wiseman, Daniel Henshall

Australie – 2014 – 1h33

Rating: ★★★★★

Autant te le dire immédiatement, cela n’était pas gagné ! De nos jours, il faut se battre si l’on veut pouvoir apprécier pleinement un film d’horreur en salle dans de bonnes conditions. C’est malheureusement bien souvent pratiquement impossible, tout du moins si nous sommes en présence des fameux six ou sept fauteurs de troubles que tu connais très certainement, qui, dès les premières minutes et jusqu’à la dernière, discutent de leurs vies absolument passionnantes, envoient des textos, pouffent de rire comme des otaries bourrées au moindre événement qui les dérange, crachent sur le film parce que, traduisons-le en des termes cinéphiliques, il n’y a pas de jumpscare (sur cela j’y reviendrai plus tard). Ils mériteraient, tu en conviendras avec moi, d’être persécutés par une entité malfaisante jusqu’à la fin de leurs jours qui viendrait pourquoi pas, quotidiennement, les fesser à coup de pelle ! Petit coup de gueule passé, venons-en à ce qui nous intéresse aujourd’hui ! Mister Babadook est le premier métrage ultra prometteur de la réalisatrice australienne Jennifer Kent, principalement financé par un site de crowdfunding, et auréolé de quatre prix au dernier Festival International du Film Fantastique de Gérardmer : le prix du jury, le prix de la critique, le prix du public, et le prix du jury jeune (le grand prix ayant été raflé par l’excellent Miss Zombie de Sabu).

Sur le chemin qui les mène à la maternité, Amelia et son mari sont victimes d’un terrible accident de voiture. Ce dernier n’en réchappe pas… Elle, accouche de Samuel. Six années ont passé… Amelia lutte pour ramener à la raison son fils devenu complètement incontrôlable, souffrant constamment de terreurs nocturnes peuplées d’horribles monstres. Son amour pour lui est mis à rude épreuve. Quand un livre de contes étrange et malsain intitulé ‘Mister Babadook‘ se retrouve mystérieusement dans sa bibliothèque, Samuel est convaincu que le ‘Babadook’ est la créature qui ne cesse de le hanter, de le harceler, dans ses cauchemars. Ses visions prennent une tournure de plus en plus inquiétante, il devient très instable, imprévisible et violent. Amelia commence peu à peu à sentir elle aussi une présence malveillante rôdant autour d’elle et réalise peu à peu que Samuel est peut-être réellement en danger.

Premier coup et quel sacré putain de coup asséné par Jennifer Kent ! Cela fait un bon bout de temps que l’horreur n’avait pas été aussi bonne, maîtrisée, intelligente. Horreur avant tout psychologique et laissant vagabonder notre imagination, plus vicieuse, pernicieuse, insidieuse qu’une quelconque horreur graphique, elle pénètre très lentement le quotidien, puis envahit d’un coup d’un seul tous les pores de l’âme des protagonistes et en même temps la nôtre. L’ambiance est magistralement posée, glauque au possible, cotonneuse, mais implacable, la réalisatrice sait endormir notre vigilance pour mieux, au détour d’un couloir, nous faire subir une apparition souvent discrète mais profondément déstabilisante.

Mais, ne nous y trompons pas, ici, nul jumpscare irritant des familles, non, pas de réaction corporelle artificielle à une agression sonore ou visuelle tout aussi artificielle, la créature ne jaillit jamais de la pénombre, elle frappe trois fois dans un tonnerre sourd, déambule dans la maison doucement en faisant craquer les lames du parquet, se détache des ténèbres avec une certaine retenue, s’approche sans un bruit de ses victimes avant de leur sussurer d’étranges onomatopées ‘Ba…ba…dook…dook…’. Le travail sur le son est, à cet égard, absolument brillant, le silence est autant une composition savamment orchestrée que les quelques partitions crissantes et les bruitages angoissants proférés par la créature ; cela est conjugué à une mise en scène économe, inventive et viscérale, qui fait la part belle aux apparitions certes rares mais vraiment bizarres d’un monstre extrêmement inspiré et soigné, à mi-chemin entre l’expressionnisme allemand de Murnau à Lang en passant par Wiene (Le Cabinet du Docteur Caligari m’est régulièrement venu à l’esprit pendant le visionnage et notamment lorsque Amelia fait la lecture du livre à son fils, et plus tard lorsqu’elle le redécouvre, séquences belles, envoûtantes, mais aussi cauchemardesques, mises en scène avec grande intelligence, s’abreuvant allègrement du cinéma muet), et les délires magiques de Méliès. A ce dernier, nombre de séquences sont empruntées et dans certaines, le Babadook se glisse, contamine le merveilleux de la manière la plus étrange qui soit. Clin d’oeil supplémentaire à l’auteur du Voyage dans la lune, qui est d’ailleurs bien plus que ça car entrant dans la cohérence narrative et réflexive de Mister Babadook, Samuel joue au magicien, présente quelques tours à sa mère. Ajoutons que, fort de cette filiation complètement assumée à l’expressionnisme, l’univers qui entoure les personnages est autant d’espaces mentaux qui traduisent avec une justesse parfois sidérante leurs sentiments, il est l’expression de leurs états d’âme.

Retour donc aux origines du cinéma comme nous venons de l’exprimer il y a de cela quelques lignes, mais également retour aux origines de l’individu : votre serviteur s’explique. Mister Babadook est un conte très sombre dont l’ensemble des ressorts merveilleux sont pervertis ; plus clairement et précisément écrit, le merveilleux est à chaque seconde mis à mal par son pendant horrifique. Kent s’amuse avec un sadisme raffiné, qui force le respect, à nous rappeler à notre enfance dans ce qu’elle avait de plus malsain, à nous confronter à nos peurs originelles, primales, même les plus enfouies, l’inquiétante étrangeté freudienne somme toute. Au-delà de la thématique attendue du deuil, elle nous invite à réexpérimenter entre autre chose notre peur du noir et de ce qui pourrait s’y cacher, nos angoisses oedipiennes, et, l’horreur absolue peut-être, notre crainte de ne pas être aimé par nos parents, crainte qu’elle pousse dans ces ultimes retranchement, l’infanticide. En cela la première œuvre de Kent se révèle d’une profondeur abyssale, un gouffre sans fond d’une cruauté hallucinante, elle fait le choix de ne se laisser aller à aucune concession vis à vis du spectateur, ne cherche jamais à le caresser dans le sens du poil, ceci expliquant probablement son actuel relatif échec en salle.

Mister Babadook tient assurément du morbide, il n’est pas toujours agréable à recevoir tant il triture avec talent nos entrailles, fait peur, ne le fait peut-être pas au sens où tu l’entendrais par exemple d’un James Wan pour ne citer que lui, mais à sa manière, singulière et inédite, toute aussi pertinente, peut-être même plus encore à certains instants me semble-t-il, grave quelque chose sur notre rétine, dans notre esprit et au cœur de nos tripes qui fera à coup sûr du chemin, et ce longtemps, bien longtemps après la projection.

 

Naughty Bear

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About Naughty Bear

Esprit vengeur adepte donc de la loi du Talion enfermé dans une peluche : œil pour œil, dent pour dent de préférence marteau au poing (quand il n’a pas les mains occupées à manipuler des cartes à jouer)… tout cela en version nounours bien sûr ! Aimant humblement à philosopher sur toutes formes de monstruosités y compris la sienne »Je sais que je suis une bête, cependant j’ai le droit de vivre non ? »… tout cela en version nounours bien sûr ! Un scanner récemment effectué a pu révéler qu’il possédait en guise de rembourrage des pellicules plein la tête (hardcores si possible), l’écriture s’avère dès lors le seul et unique moyen de les exorciser. Avez-vous déjà vu un nounours armé d’une machette se confectionnant un masque avec le cuir ou plutôt le tissu de ses victimes ? Maintenant, oui.