Critique de Pieta

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Rating: 3.0/5 (1 vote cast)

Pieta

de Kim Ki-Duk

avec Min-soo Jo, Jung-Jin Lee, Ki-Hong Woo, Eunjin Kang, Jae-ryong Cho

Corée du Sud – 2012 – 1h44

Rating: ★★★☆☆

Kim Ki-duk est un réalisateur absolument passionnant : à la fois auteur extrêmement singulier à la mise scène précise et posée et artisan très particulier d’une certaine vision du cinéma de genre, auquel il emprunte de nombreux codes, tout en refusant d’en faire une fin en soi. Il offre à chacun de ses essais des propositions de cinéma intrigantes et souvent fascinantes, tantôt furieusement violentes (ce qui lui valut, il y quelques années, la réputation  »d’enfant terrible du cinéma coréen »), tantôt belles, apaisées et méditatives. Prenons, en guise d’introduction, si tu le veux bien, mon très cher ami, un exemple parmi les plus représentatifs de sa démarche, afin de cerner quelque peu l’artiste, d’autant plus que le Pieta qui nous intéresse aujourd’hui (Lion d’or à la 69ème Mostra de Venise en 2012), entretient des liens relativement étroits avec Samaria, ours d’argent de la meilleur réalisation à Berlin en 2004.

  Yeo-Jin est une jeune fille encore mineure, elle vit avec son père veuf. Celui-ci est flic. Sa meilleure amie, Jae-Young, se prostitue dans le but de financer un voyage en Europe. Yeo-Jin s’occupe de prendre ses rendez-vous, gère ses finances. Lorsque la police fait une descente dans un hôtel où travaille Jae-Young, elle est victime d’un accident et succombe à ses blessures. Yeo-Jin décide afin de faire son deuil de rencontrer un à un les clients de sa défunte amie pour leur rendre leur argent. Mais son père, enquêtant sur des meurtres de prostituées, aperçoit sa fille en compagnie d’un homme dans un hôtel de passe. Il décide de le traquer…

  Débutant sur une chronique très intime de la prostitution adolescente, d’un point de vue totalement naturaliste, sans aucune fioriture, au cœur d’un Séoul rongé par la crise, complètement fantomatique, terne, d’où jaillissent quelques fulgurances sanglantes, le film bifurque dans un second temps, lors d’un second mouvement, dans le revenge movie brutal et radical tout en ne perdant pas sa rythmique si particulière, contemplative, méditative, comme nous la qualifions plus haut, instaurée lors du premier mouvement. La troisième partie voit une réconciliation père/fille sous forme d’un pèlerinage touchant sur la tombe de leur proche disparue au cœur d’une nature somptueusement rédemptrice magistralement mise en valeur par des plans composés comme des toiles de maître. Kim Ki-Duk est un auteur qui n’a pas la prétention de faire du genre et qui ne jette nullement un regard condescendant sur celui-ci, bien au contraire ; il lui fait nombre d’emprunts, mais ce avec parcimonie, allons plus loin, il efface la limite entre cinéma de genre et cinéma d’auteur, réconcilie ces deux frères ennemis.

Notons que cet aspect caractérise particulièrement bien le cinéma coréen, et le cinéma asiatique plus généralement : en extrême-orient on remarque aisément que les genres ne sont pas réellement cloisonnés, bien plus encore, la distinction très occidentale voyant s’opposer cinéma dit  »de genre » et cinéma dit  »d’auteur » n’existe quasiment pas. Pour être plus clair et direct, le genre est ce qu’il doit finalement, à mon humble avis, être : soit un ensemble de conventions, contingentes, totalement artificielles donc, fixées dans un but pratique, nécessaire à un classement, afin de forger différentes identités dont il convient de se réclamer d’appartenir, mais il n’est absolument pas uniquement divertissant, et donc non réflexif, ce qui serait seulement, pour certains, l’apanage du cinéma dit  »d’auteur », bien au contraire.  Le cinéma d’auteur et le cinéma de genre ne sont pas, encore une fois, des fins en soi, et cela, Kim Ki-Duk, comme la plupart de ses compatriotes et voisins japonais, l’a parfaitement bien compris. Après cette longue parenthèse, je te l’accorde volontiers, venons-en donc à Pieta. Tout d’abord, voyons de quoi il s’agit plus précisément.

Abandonné à la naissance, Kang-do est un homme solitaire, il n’a ni famille, ni ami et vit dans un quartier miteux de Séoul destiné à être définitivement rasé. Son métier : recouvreur de dettes. Il ne semble ressentir ni pitié ni compassion. Il menace et mutile froidement les ouvriers ayant cédé à l’emprunt. Le quotidien morne et ultra-violent de Kang-do va se trouver profondément bouleversé lorsqu’il rencontre une étrange femme : celle-ci ne cesse de le suivre, de lui  »faire des offrandes »… Qui est-elle ? Il ne l’a jamais vu. Quelques jours passent et celle-ci vient finalement lui rendre visite, elle lui annonce alors qu’elle est sa mère et le supplie de lui pardonner son abandon. Refusant dans un premier temps cette terrible nouvelle, Kang-do va se laisser progressivement submerger par le doute…

Difficile d’évoquer Pieta sans révéler le twist final, quand bien même celui-ci est relativement prévisible, Kim Ki-duk ne le posant pas comme étant un but, une énigme qu’il convient de résoudre. Le mystère, et peut-être la réponse à cette énigme, réside bien plus dans sa démarche et dans sa construction, que dans son résultat à proprement parler, j’espère n’être pas trop obscur cher lecteur… D’ailleurs peut-être te conseillerais-je de revenir à cet article après avoir vu le film, sa compréhension n’en sera, je le souhaite fort, que plus aisée, car ici je m’efforcerai tout de même de ne pas te spoiler.  Tout d’abord, parlons de forme, et, je dirai, que c’est la que le bât blesse un chouïa, la mise en scène de Kim Ki-duk apparaissant assez confuse et surtout, pour la première fois, blindée de tics parfois très irritants, à l’image de ces petits changements de focale soudains et systématiques lors des séquences de tension. De même, beaucoup de cadres apparaissent approximatifs, fragiles, frôlent parfois curieusement l’amateurisme…

A côté de cela, la photo est, pour sa part, particulièrement soignée, terne, sale, elle rend compte avec brio d’une répugnante apocalypse sociale en marche, d’une destruction progressive d’une humanité ouvrière disparaissant progressivement sous la poussière, le béton et la tôle, vivant dans de véritables bidonvilles à l’orée d’une ville certes, tout aussi monochrome, mais plus moderne et plus riche, qui l’a définitivement oubliée. C’est littéralement un climat d’asphyxie sociale que Kim Ki-duk dépeint, ces minuscules taudis desquels on ne peut fuir, suscitant indéniablement un sentiment de claustrophobie, où les hommes vivent entassés avec toute leur famille et leur machine dont ils sont devenus les esclaves ainsi que les victimes, car c’est par elles que Kang-do procède à ses actes de mutilations barbares. En cela, Pieta distille une angoisse palpable, parfois insupportable. Le premier mouvement procède donc d’une chronique sociale au moins aussi dépressive et cruelle que son anti-héros taciturne, le quasi-mutisme des personnages étant, par ailleurs, chez Kim Ki-duk, un élément récurrent, rappelons simplement à ce sujet l’Ile et Bad Guy en passant par Locataires ! Les séquences de mutilations, d’une froideur tétanisante, quasiment entièrement hors-champ, sont pour leur part brillamment assénées et s’avèrent particulièrement difficiles.

  Le second mouvement s’attelle à décrire la relation ambiguë, touchante, mais parfois malsaine, qui s’installe entre les deux personnages principaux, peut-être le segment le plus faiblard du métrage, le plus poseur, poussant le pathos de manière souvent tellement grotesque qu’il en devient carrément risible, là où Kim Ki-duk, jusqu’alors, au travers de son cinéma, avait su brillamment éviter cet écueil, ici, il semble plonger tête baissée dans un auteurisme lourd et maladroit, pas dénué de certaines qualités malgré tout, mais tellement didactique qu’il en devient souvent gênant.

  En réalité, c’est l’ultime mouvement qui lui permet enfin d’exploser, de faire pleinement démonstration de son grand talent. Je ne rentrerai pas, tu le comprendras, dans les détails narratifs afin de ne pas te révéler la part la plus fascinante du récit, toujours est-il que l’exercice de Kim Ki-duk sombre définitivement dans le revenge movie (la vengeance étant un des thèmes chers à l’auteur, nous parlions plus haut de Samaria, mais il n’est pas le seul), plus encore, dans une autopsie de ce sous-genre, dans un jeu diabolique, parfaitement mené, sur ses codes. Le recours soudain au genre lui permet un propos plus profond, moins artificiellement provocateur, bien plus subversif qu’il ne l’était jusqu’alors.

Enfin l’histoire de Kang-do prend aux tripes, pose de réelles questions morales, vient remettre en cause un système où les relations humaines sont régies et pourries par l’argent qui engendre nécessairement la violence. Kim Ki-duk joue sur les apparences et nous offre un ultime tour de bobine à la fois jubilatoire et déstabilisant où la vengeance est une illusion qui mène à la rédemption, où nous nous retrouvons irrémédiablement incapables de nous identifier à qui que ce soit, où nos rassurants repères manichéens se brouillent et finissent par complètement nous abandonner, conférant ainsi tout son sens à sa très belle affiche, qui, loin de n’être qu’un énième pastiche religieux un poil bourrin mais plutôt amusant (tout comme, encore une fois, l’était celle de Samaria), illustre en même temps à merveille la plus insidieuse subversion de la dernière demi-heure.

Alors, non, Pieta n’est certainement pas l’oeuvre la plus aboutie de Kim Ki-duk comme beaucoup l’ont écrit, ce n’est pas non plus une ode à la violence complaisante, un pamphlet social racoleur, vain et vulgaire comme ont pu dire d’autres : il faut lui reconnaître un juste milieu. Le dernier Kim Ki-duk manque effectivement de subtilité dans sa première partie, change de ton sans aucune fluidité (ce qui n’était pas le cas dans ses précédents travaux), s’avère parfois trop didactique pour être honnête, mais, tout cela est loin de réduire à néant ses qualités indéniables, l’aspect véritablement passionnant et fondamentalement réussi de l’ultime partie autant sur le fond que sur la forme. Pour une fois, peut-être que le genre aurait dû prendre le pas sur son pendant d’auteur ; l’inscription dans un récit codé, que Kim Ki-duk gère à merveille dans son final, aurait certainement permis une plus grande unité tout au long du métrage et, aussi et surtout, une plus grande pertinence  du propos.

 

Naughty Bear

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About Naughty Bear

Esprit vengeur adepte donc de la loi du Talion enfermé dans une peluche : œil pour œil, dent pour dent de préférence marteau au poing (quand il n’a pas les mains occupées à manipuler des cartes à jouer)… tout cela en version nounours bien sûr ! Aimant humblement à philosopher sur toutes formes de monstruosités y compris la sienne »Je sais que je suis une bête, cependant j’ai le droit de vivre non ? »… tout cela en version nounours bien sûr ! Un scanner récemment effectué a pu révéler qu’il possédait en guise de rembourrage des pellicules plein la tête (hardcores si possible), l’écriture s’avère dès lors le seul et unique moyen de les exorciser. Avez-vous déjà vu un nounours armé d’une machette se confectionnant un masque avec le cuir ou plutôt le tissu de ses victimes ? Maintenant, oui.