Interview de Ben Wheatley

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A l’occasion de sa venue à l’Étrange Festival 2013, nous avons pu à nouveau rencontrer le réalisateur britannique Ben Wheatley. Toujours aussi disert, l’auteur de Kill List et Touristes nous a livré quelques clés de son nouvel énigmatique nouveau film, English Revolution aka A Field in England, audacieux western psychédélique en noir et blanc sur fond de Révolution Anglaise.

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A Field in England se déroule durant la Première Révolution Anglaise. Pourquoi avez-vous choisi d’aborder cette période historique ?

Je me suis intéressé à ce sujet en lisant pas mal de livres d’Histoire et j’ai réalisé que la civilisation occidentale moderne trouvait le début de ses fondements durant cette période. La Première Révolution Anglaise annonce l’arrivée de la démocratie en Europe mais aussi la mise en place d’un système bancaire, monétaire et salariale dont nous continuons à faire les frais aujourd’hui. Cette révolution a démarré parce que le Roi est parti dans des guerres coûteuses et mal menées qui ont mis à jour son incompétence. C’est toujours le cas actuellement. L’argent est dépensé n’importe comment, c’est la récession, tout le monde est perdu. Le sujet était fascinant et nous avons voulu prolonger cette idée en faisant un film qui serait le prequel de mes trois premiers. Les personnages de Down Terrace, Kill List et Touristes sont confrontés à des vieilles choses qui prennent naissance dans A Field in England.

Le film parle également d’alchimie.

A cette période, on commençait à faire la distinction entre la magie qui relevait du religieux et celle qui relevait de la science. L’alchimie est une magie ancestrale qui était alors considérée comme une science. La plupart était des charlatans ou de simples pourvoyeurs de drogues mais quelques-uns ont contribué à l’avènement du monde moderne. C’était des types qui passaient outre les superstitions de leur époque et qui cherchaient dans ces connaissances ancestrales de quoi se forger leur propre science. Magie et science sont deux modes de pensée différents mais ils allaient alors de pair. Un gars célèbre comme John Dee était considéré comme un grand alchimiste de son époque mais c’était pourtant la même personne qui a poussé à construire des bibliothèques et des universités. Ils étaient magiciens mais ils étaient aussi des scientifiques.

A Field in England marque un changement dans votre style esthétique.

Il y a déjà des regards caméra et des ralentis dans Touristes. Il y a également des effets de montage similaires dans Down Terrace. Par contre, A Field in England inaugure nos premiers travellings sur rails que l’on va certainement développer davantage dans les prochains films. Pour le noir et blanc, mon directeur de la photographie Laurie Rose et moi-même voulions retrouver l’esprit des docu-fictions qui passaient à la télévision britannique dans les années 60 et 70 comme La Bataille de Culloden et La Bombe de Peter Watkins ou Winstanley de Kevin Brownlow. Nous voulions expérimenter avec le noir et blanc mais nous sommes arrivés à la même conclusion que tout le monde. Je ne vais donc rien apprendre à personne mais sans couleur, on se concentre mieux sur les visages, les yeux et les textures.

Comment avez-vous abordé l’aspect expérimental du film ?

Le film fonctionne sur plusieurs niveaux. On peut le lire simplement comme l’histoire de personnages qui prennent de la drogue et on voit ce qu’ils voient. On peut aussi voir le film comme une reconfiguration mentale du personnage de Whitehead cherchant à comprendre ce qui est en train de lui arriver. Lors de la séquence psychédélique, des éléments de l’histoire reviennent et se déforment dans sa tête tandis qu’il est en train de se transformer. Nous avons également pris en compte le fait que l’histoire se situe avant l’invention du cinéma, dans un monde où les lois du cinéma n’existent pas. Qu’aurait été le film si l’on avait filé une caméra aux personnages ? Partant de cette idée, nous avons pu expérimenter et faire ce que nous voulions.

"Ce sont les mêmes qui sont partis en Amérique pour devenir des putains de cow-boys!"

Quelle a été votre approche pour la musique du film ?

On peut diviser ça en trois. Il y a d’abord la musique traditionnelle, celle que les personnages auraient pu jouer avec des instruments de leur époque. Il n’y avait pas de système d’enregistrement à cette période. Les types devaient donc passer leur temps à chanter pour propager et faire survivre ces airs. Pour l’aspect psychédélique, la deuxième partie du travail a consisté à retravailler ces sons traditionnels par un traitement électronique. Pour finir, nous cherchions une musique pour iconiser les personnages comme des cow-boys tout en gardant un point de vue anglais. Ces types portaient déjà des chapeaux, comme les cow-boys, et je ne crois pas que cela soit une coïncidence. Ce sont les mêmes qui sont partis en Amérique pour devenir des putains de cow-boys. Tout ça, c’est le début de l’Amérique. Vous savez, je suis né dans une ville de l’Essex qui s’appelle Billericay. Les Pères pèlerins sont passés par Billericay avant d’aller en Amérique. Le Mayflower est parti avec des gens de Billericay. On pourrait penser que quelque chose s’est perdu mais historiquement, la Grande-Bretagne et l’Amérique, c’est la même chose.

En Angleterre, le film est sorti simultanément sous tous les formats (cinéma, télé, vidéo, numérique). Pouvez-vous nous expliquer cette démarche ?

A Field in England est un tout petit film et il n’aurait jamais bénéficié d’une grosse sortie en salle. Le but d’un film est de trouver son public. Quand un film comme Skyfall est projeté sur 600 écrans disséminés sur tout le territoire, il est sûr de trouver son public. Mon film devait sortir sur trois ou quatre écrans. Il y beaucoup de personnes qui auraient aimé voir ce film mais qui sont simplement trop loin des salles qui le projettent. Puis, nous avons vu comment Kill List a fonctionné lors de sa diffusion à la télévision. Des millions de personnes l’ont vu à ce moment là. Lors de sa sortie au cinéma, Kill List  a été vu par, je ne sais pas, quelque chose comme 60 000 spectateurs et on a du vendre 50 000 DVD. A tout casser, on arrive à 150 000 spectateurs. Mais ça reste rien du tout par rapport aux millions de personnes qui l’ont vu à la télé et qui l’ont fait rentrer dans la culture populaire. Les gens m’en parlent encore, même sur Twitter. Ça aide le film à rester vivant et on commence à se demander pourquoi il a fallu attendre deux ans pour en arriver là. Alors pour A Field in England, on s’est dit : « Merde ! On n’a qu’à le sortir comme on veut. Des millions de gens pourront le voir et ça fera un buzz pour pousser le film dans la conscience populaire ». C’est ce qu’on a fait et ça a marché. La presse a parlé de ce que nous faisions et ça nous a permis d’élargir la sortie cinéma à 60 écrans. Quand on pense à quel point ce film est étrange et difficile, on se dit que l’on n’aurait pas capté toute cette attention si l’on était resté cantonné aux pratiques habituelles.

 

"IGH" de J.G. Ballard : le prochain projet de Ben Wheatley

Votre prochain film est l’adaptation du roman d’anticipation High Rise (IGH en français) de J.G. Ballard.

Je suis un fan de Ballard. J’ai adoré Crash. Personne n’avait fait ça avant lui, c’était dingue. J’avais cru comprendre qu’il existait déjà un projet d’adaptation du bouquin il y a deux ans (ndlr : Vincenzo Natali devait le réaliser). Puis j’ai fini par appeler mon agent pour savoir qui détenait les droits. J’ai rencontré le producteur Jeremy Thomas quelques jours plus tard. Il a vu Touristes puis il nous a donné son aval. La version de Natali était ancrée dans le présent. Avec ma scénariste Amy Jump, nous avons voulu revenir à l’esprit du bouquin en le situant en 1975, quand ces infrastructures futuristes étaient massivement construites. D’ailleurs, regardez où nous sommes (ndlr : le Forum des Images au Forum des Halles de Paris). Ça été construit quand ? Dans les années 70, 80 ? Ça ressemble plus au futur que le futur lui-même. Et puis, je suis né en 1972. J’aurai pu être un des enfants du bouquin. Nous faisons partie de cette génération qui a grandi avec la prolifération urbaine décrite par Ballard. J’ai trouvé que c’était un point de vue intéressant.

Pas trop de pression à suivre David Cronenberg dans cette « Trilogie de Béton » de Ballard ?

Naaaaan ! Il faut pas raisonner comme ça. Ceci dit, c’est intéressant quand on constate que Frissons et le roman IGH sont sortis la même année. On pourrait penser que Frissons est influencé par Ballard mais je pense que ces idées d’immeubles communautaires leur sont venues simultanément. De toute façon, Ballard s’accorde parfaitement à l’univers de David Cronenberg et je trouve que sa version de Crash est tout à fait juste. Pour notre part, on va essayer de coller au plus près du bouquin. Pas mot à mot non plus mais on veut rester fidèle à la vision de Ballard. Nous sommes en train de faire le storyboard et de penser les designs. Ça va être un nouveau palier pour moi. Le film a un plus gros budget, avec un casting international. Mais ça restera quand même un film atypique.

 

 

Propos recueillis par The Vug

 (Un grand merci à Xavier Fayet de l’Étrange Festival et Benjamin Gaessler de Wild Side Vidéo)

 

 

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About The Vug

Utilisant que très rarement sa soucoupe volante en raison de son mal des transports, The Vug passe ses journées devant la télévision en se gavant de nicotine (l’unique aliment terrien qu’il peut supporter). En attente d’une régularisation de sa situation (ses papiers d’identité n’étant pas reconnus par l’administration), il descend régulièrement au bistrot en bas de chez lui, toujours accueilli par le patron d’un affectueux « Et un p’tit blanc pour le p’tit gris ! ».