Critique de Johnny s’en va-t-en guerre

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Johnny Got His Gun

De Dalton Trumbo

Avec Timothy Bottoms, Kathy Fields, Marsha Hunt, Jason Robards et Donald Sutherland

Etats-Unis – 1971 – 1h51

Rating: ★★★★★

Jeune américain envoyé par son pays dans les tranchées de la Première Guerre Mondiale, Joe Bonham termine la guerre dans une situation abominable : un tir de mortier lui a fait perdre ses bras, ses jambes et son visage. Ne sachant que faire de cet homme-tronc anonyme qui ne fait que dodeliner de la tête, les médecins concluent que le cerveau du mystérieux patient végétatif a également subi des dégâts irréversibles. Mais il n’en est rien. Prisonnier de son propre corps, Joe essaie de comprendre ce qu’il lui est arrivé. Mais comment reprendre contact avec la réalité lorsqu’on se retrouve privé de ses sens, de ses mouvements et de ses facultés naturelles de communication ? Entre souvenirs, fantasmes et rêves, Joe tente de trouver une issue pour retrouver le monde extérieur.

Si Johnny s’en va-t-en guerre est sa seule et unique œuvre en tant que réalisateur, Dalton Trumbo était précédemment connu à Hollywood comme un scénariste talentueux et respecté avant de faire les frais du maccarthysme et d’être blacklisté pour ses opinions politiques à la fin des années 40. Il faudra attendre 1960 avec l’étiolement de la chasse aux sorcières communistes et  les succès conjugués de Spartacus de Stanley Kubrick et Exodus d’Otto Preminger pour que le scénariste retrouve enfin sa légitimité d’antan. A la fin des années 60, il se lance avec le producteur Bruce Campbell dans l’adaptation de son sulfureux roman Johnny Got His Gun pour un film initialement destiné au cinéaste surréaliste espagnol Luis Bunuel.

Paru durant les premiers jours de la Deuxième Guerre Mondiale, le livre de Trumbo était un violent réquisitoire contre l’obscurantisme du système militaire tout en décrivant la Première Guerre Mondiale comme la « dernière des guerres romantiques », empreinte de l’exaltation du siècle précédent, ignorant encore les boucheries mécanisées qui vont changer définitivement la manière de penser la guerre. La Première Guerre Mondiale répond ainsi à celle du Vietnam, toujours en cours au moment où Dalton Trumbo se fait à l’idée de réaliser lui-même Johnny s’en va-t-en guerre. Avec sa réflexion qui, en définitive, va s’étendre sur trois guerres pour autant de générations sacrifiées, l’ultime film de Trumbo ouvre les portes d’un nouveau cinéma de guerre, à la lisière du fantastique par sa propension à faire de l’imaginaire la seule échappatoire possible devant l’horreur du monde (Abattoir 5, L’Esprit de la Ruche, Requiem pour un massacre…) tout en prolongeant la monstruosité humaniste initiée par Freaks de Tod Browning.

Film introspectif, Johnny s’en va-t-en guerre alterne le noir et blanc et la couleur pour distinguer la réalité du monde imaginaire de Joe. Par le travail inspiré du directeur de la photographie Jules Brenner, il en résulte un effet étrange, comme si le film avait été tourné sur deux époques éloignées dans le temps. Marquées tout autant par le cinéma muet (Griffith, Vidor, l’Expressionnisme allemand dans son ensemble) que le réalisme poétique des années 30  (Vigo, Renoir), les séquences de l’hôpital retrouvent l’alchimie atmosphérique des Sentiers de la gloire de Stanley Kubrick, un autre film de guerre accusateur qui se passe à la même période (la Première Guerre Mondiale), au même endroit (la France) et qui traite du même sujet (l’unilatéralité aveugle et meurtrière d’une hiérarchie militaire engoncée dans sa stupidité). Quant aux séquences mentales, difficile d’ignorer Bunuel qui a collaboré avec Trumbo aux premières moutures du scénario. D’un Jésus passeur d’âmes aux commandes d’un train hurlant dans la nuit à la monstrueuse parade où l’on s’imagine phénomène de foire pour gagner sa vie, le film multiplie les images surréalistes fortes, voire horrifiques (l’attaque du rat sur le lit confondue avec l’enlèvement des points de sutures du visage) pour reconstruire la réalité telle que peut la percevoir Joe. Une réalité forcément biaisée par les souvenirs, les rêves, les sentiments et tout ce qui peut bien se passer dans un cerveau humain isolé du reste du monde.

Au-delà du traitement sur la perception de la réalité, le film de Trumbo parle avant tout du vieillissement de l’esprit et de la mort de l’âme, quand les idéaux s’envolent face aux leçons cruelles apportées par la vie. Si le jeune Joe Bonham est si motivé de s’en aller-t-en guerre, c’est parce qu’il croit en trois choses : l’amour de sa fiancée Kareen qui attend son retour, la bienveillance de Dieu et la confiance aveugle qu’il place dans sa nation. Trois croyances qui vont voler en éclat lorsque la quête mentale du héros s’achève, lui qui tente de retrouver dans son monde imaginaire la canne à pêche perdue qui faisait la fierté de son père. Il la retrouvera dans le lac de son enfance, gisant aux côtés des Indiens noyés vivants par les pionniers de l’Ouest. Les grandes nations se nourrissent de massacres et la guerre n’est que le résultat d’un mensonge des vieux fait aux jeunes pour qu’ils acceptent de les perpétrer. Une fois cette ultime leçon apprise, la mort s’attend dans la solitude totale. Fritz Lang disait que ce n’est pas la mort qui effraie les gens mais la souffrance. Johnny s’en va-t-en guerre en est une illustration puissante.

The Vug

 

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About The Vug

Utilisant que très rarement sa soucoupe volante en raison de son mal des transports, The Vug passe ses journées devant la télévision en se gavant de nicotine (l’unique aliment terrien qu’il peut supporter). En attente d’une régularisation de sa situation (ses papiers d’identité n’étant pas reconnus par l’administration), il descend régulièrement au bistrot en bas de chez lui, toujours accueilli par le patron d’un affectueux « Et un p’tit blanc pour le p’tit gris ! ».