Storyteller : H.P. Lovecraft

.

Il est le premier auteur fantastique novateur du XXe Siècle. Pourtant, sa prose volontairement archaïque renvoie à la littérature des deux siècles précédents. Son style, qui touche autant à l’horreur qu’à la science-fiction, sera considéré comme tout un pan autonome de la dark fantasy. Comble d’ironie, cet auteur parmi les plus influents du siècle (de Jorge Luis Borges à Clive Barker, en passant par Philip K. Dick et Michel Houellebecq, ça brasse large) ne sera jamais publié de son vivant, si ce n’est dans les pages de Weird Tales ou Astounding Stories, ces modestes magazines pulp dans lesquels les genres SF et Fantasy vont prendre leur forme définitive entre les années 20 et 40.  Il était donc grand temps que l’on s’attarde un peu sur le cas Howard Phillips Lovecraft (1890-1937), le maître de Providence à la prose riche et désuète mais aux idées narratives révolutionnaires pour l’horreur et la science-fiction, dont la vie et la carrière sont celle d’un homme qui n’aurait pas trouvé son siècle.

 

Décrire l’indicible

Influencé tout autant par l’horreur rampante des récits d’Edgar Allan Poe que l’approche moderne du Merveilleux de Lord Dunsany, H.P. Lovecraft  rédige ses premiers récits dans les années 10 pour une œuvre majoritairement composée de nouvelles. Ecrites dans un anglais d’une autre époque,  le plus souvent à la première personne (le narrateur étant témoin direct ou indirect des évènements extraordinaires qui y sont relatés), ces histoires veulent rompre avec la facilité dans laquelle se complait alors la littérature fantastique (écriture journalistique, pauvreté des intrigues, manque d’originalité), témoignant déjà de la volonté de Lovecraft de s’affranchir du cadre péjoratif dans lequel évolue la littérature qu’il affectionne. Il n’hésite pas d’ailleurs à critiquer ouvertement la concurrence lors d’articles ou de correspondances dans lequel il va théoriser sa façon d’appréhender la littérature et surtout le fantastique moderne.

Un exemplaire du Necronomicon dans la saga "Evil Dead"

Pour Lovecraft, moins on en voit, plus on a peur. Confrontés à tout un bestiaire monstrueux que l’auteur n’aura de cesse de renouveler, les héros lovecraftiens ne mettent à jour que d’infimes parties d’une vérité cachée et inconcevable dont la révélation mène droit à la démence. De Dagon à Dans l’abîme du temps, Lovecraft va uniformiser son univers et l’articuler avec des motifs récurrents comme la célèbre Miskatonic University, université imaginaire d’une ville imaginaire du Massachussetts (Arkham) dans laquelle officie un certain ré-animateur nommé Herbert West, ou, encore plus mythique, le Necronomicon, le grimoire de l’Arabe dément Abdul al-Hazred, que l’on retrouve dans une dizaine de nouvelles et qui va s’imposer dans l’imaginaire collectif comme l’archétype ultime du livre maudit (on en trouve même un exemplaire dans la trilogie Evil Dead de Sam Raimi).

L’horreur de Lovecraft se veut autant suggestive qu’indicible. S’il y a bien de la violence et de la monstruosité dans ses écrits, l’écrivain préfère le plus souvent placer ses intrigues après les faits horrifiques, au lecteur de ré-imaginer cette horreur indicible comme bon lui semble. Ainsi, dans Les Montagnes hallucinées, des scientifiques partent en Antarctique afin d’éclaircir les raisons du massacre barbare qui a décimé l’expédition précédente. On ne pourra se faire une idée des créatures monstrueuses que par les traces et les mutilations horribles qu’ils ont laissées sur leurs victimes. L’exploration de leur cité perdue, conçue à une échelle qui n’inclut pas l’humain, permet d’ajouter de l’étrangeté à ce qui est déjà très étrange.

 

Horreur cosmique

S’il s’est essayé aux exercices d’horreur classique (Herbert West, réanimateur, une histoire de morts qui reviennent à la vie conçue avant tout comme un pastiche du Frankenstein de Mary Shelley) ou de fantastique onirique dans la droite lignée de Poe, la singularité de Lovecraft se cristallise avec ce que l’on va appeler le Mythe de Cthulhu, c’est-à-dire une série de nouvelles (les puristes se disputent encore sur celles qui font partie du cycle ou non) axées sur un bestiaire de créatures gigantesques et ancestrales qui régnaient comme des Dieux sur notre planète il y a des millions d’années. Leurs noms : Dagon, Cthulhu, Azathoth, Yog-Sothoth et bien d’autres encore qui seront définis comme «Les Grands Anciens» … Comme de coutume, Lovecraft se garde bien de les décrire en détail. On sait que Cthulhu a des tentacules mais son gigantisme suffit à faire perdre tous repères aux malheureux qui l’observent de trop près.

"The Call of Cthulhu" d'Andrew H. Leman (2005)

De nouvelles en nouvelles, Lovecraft va étoffer son panthéon monstrueux qu’il va répartir à travers le monde. Cthulhu sommeille quelque part dans les profondeurs des mers néo-zélandaises tandis son culte reste alerte, des rites vaudous de la Nouvelle-Orléans aux traditions des Eskimos du Groenland. Des cités « cyclopéennes » (comme aime à les décrire Lovecraft) où l’homme n’a pas sa place sont découvertes au fond des mers, au Moyen-Orient, en Antarctique, en Australie, faisant de l’exploration un thème récurrent de l’œuvre lovecraftienne. Par son aspect globe-trotter (même si une grande partie des histoires se déroule  dans l’Est des Etats-Unis), Lovecraft va faire de ses Grands Anciens la partie immergée de toutes les croyances surnaturelles de l’Humanité. Sorcières, démons, vampires, mauvais génies, créatures mythologiques… Tout ceci n’est que la lointaine descendance d’un culte qui remonte bien avant l’apparition de l’Etre Humain sur Terre.

Mais Lovecraft va encore plus loin. Non content de trouver une origine plutôt singulière à nos croyances et superstitions, l’écrivain fait basculer la littérature fantastique toute entière avec la dimension cosmique apportée par la nouvelle L’Appel de Cthulhu. Dans cette histoire, nous apprenons que ces abominations que sont les Grands Anciens viennent tout simplement du fin fond du Cosmos ! Une idée simple qui relève de la SF classique mais qui va considérablement trancher avec la dichotomie chrétienne Bien/Mal de l’horreur traditionnelle. Avec Lovecraft, l’Etre Humain perd sa nature divine, il n’est plus une créature de Dieu devant lutter contre des forces démoniaques. Il est désormais tout seul, tout nu, tout petit, devant une immensité intersidérale prête à l’engloutir sans compassion. Bref, avec Lovecraft, l’Etre Humain est perdu dans le vide et le chaos qui l’entourent, tributaire des forces titanesques et incompréhensibles qui régissent l’Univers. C’est ce qu’on appelle l’Horreur cosmique.

"Die Farbe" de Huan Vu (2010), une adaptation allemande de "La Couleur tombée du ciel"

Le nihilisme de Lovecraft, qui rejette en bloc l’humanisme du Siècle des Lumières (le racisme de Lovecraft, qui ne retiendrait que les Anglo-saxons blancs, est devenu aussi célèbre que son œuvre), donne à son athéisme une portée particulièrement anxiogène. Dieu n’existe pas mais les prédateurs monstrueux qui, eux, fourmillent dans l’Univers (La Couleur tombée du ciel) ou se meuvent autour de nous, dissimulées de notre perception en évoluant dans d’autres dimensions (De l’au-delà), font partie intégrante de l’équilibre même de l’Univers, celui-ci n’étant que le résultat des éléments en conflit qui le composent. Pour Lovecraft, l’Existence n’est que lutte et survie. Et l’Humain n’a aucune chance dans ce combat à moins de se réfugier dans la folie. Autant donc directement se prosterner devant les Grands Anciens et les vénérer comme des Dieux. Se mettre à genoux devant l’Invicible, n’est-ce pas ce que font les Hommes depuis qu’ils existent ?

Lovecraft Legacy

Avec la longue nouvelle Dans l’abîme du temps (1936), Lovecraft continue d’agrandir sa mythologie en créant une nouvelle race de monstres, la Grande Race de Yith, en conflit avec les Grands Anciens. Ces êtres sans corps, capables de voyager dans le temps et d’ «habiter» les êtres vivants, attendent patiemment dans le futur le moment de reconquérir la Terre. Mais le décès de Lovecraft en 1937 met un terme à la construction de son œuvre. D’autres poursuivront pour lui en s’appropriant les bases qu’il a posées pour approfondir le Mythe de Cthulhu. Car, une autre des particularités de Lovecraft est d’avoir réussi à se constituer un réseau de «fans» de son vivant par le seul vecteur des magazines pulp aussi bien parmi ses confrères écrivains (Robert E. Howard, le papa de Conan) que de lecteurs qui deviendront plus tard des références de la littérature fantastique moderne (Robert Bloch, Fritz Leiber) et qui, chacun de leur côté, apporteront leur pierre à l’édification du Mythe de Cthulhu. En fidèle gardien du temple, August Derleth (c’est lui le premier à avancer la notion d’un Mythe de Cthulhu), le jeune éditeur et ami de Lovecraft, redoublera d’effort après sa mort pour diffuser et promouvoir l’œuvre du maître. Fouillant les archives de Lovecraft, complétant des textes laissés inachevés, Derleth fonde en 1939 la maison d’édition Arkham House, nommée bien évidemment en hommage à la ville imaginaire du Massachusetts. Le travail de Derleth n’est donc pas à minimiser car il a largement contribué à la reconnaissance de Lovecraft comme le premier auteur moderne de la littérature fantastique américaine du XXe Siècle.

Si l’influence de Lovecraft est immédiate sur la littérature fantastique, il faut attendre les années 60 pour voir apparaître les premières adaptations cinématographiques. Le premier à ouvrir la marche est Roger Corman avec La Malédiction d’Arkham en 1963, vendu en son temps comme le mélange d’un poème d’Edgar Allan Poe (Corman est alors dans sa période Poe avec Vincent Price bien que le poème en question ne soit cité que deux fois dans le film) et de L’Affaire Charles Dexter Ward, une variation originale de Lovecraft sur le thème du vampirisme et de l’immortalité.

Refusant les dialogues, avare en moments d’action, la prose de Lovecraft se veut descriptive et suggestive. Adapter Lovecraft au cinéma réclame donc aux scénaristes qui souhaitent s’atteler à cette tâche (longtemps jugée impossible) de faire preuve d’un sens de l’imagination hors du commun pour extrapoler les concepts thématiques sous-jacents et surtout inventer de toute pièce les trois quarts de l’intrigue. L’exercice est ultra-périlleux et ils sont nombreux à s’être cassé les dents sur le sujet. On recense ainsi plus d’une centaine de films, inspirés de près ou de loin par les écrits de Lovecraft, la plupart étant d’une qualité médiocre. Difficile donc mais pas impossible non plus puisqu’une poignée de réalisateurs vont réussir à retranscrire la singularité de l’univers lovecraftien.

Viol extra-planaire dans "Aux portes de l'au-delà" de Stuart Gordon (1986)

.

Lovecraft au cinéma

Si l’on excepte le cas particulier d’Evil Dead de Sam Raimi, qui ouvre la branche du fantastique lovecraftien, c’est-à-dire non basé sur un écrit de Lovecraft mais qui en a néanmoins plusieurs composantes, le premier réalisateur à réellement s’approprier Lovecraft avec maestria est Stuart Gordon avec son combo Re-Animator (1985) et Aux portes de l’au-delà/From Beyond (1986). Epaulé par son fidèle collaborateur Brian Yuzna, Gordon surfe sur la voie du gore frénétique d’Evil Dead, prêt à surenchérir dans l’insolence et la provocation. Des zombies à poil qui trainent dans les labos de la Miskatonic University de Re-Animator à l’extase extra-dimensionnelle générée par l’excitation de la glande pinéale (ce machin dans notre cerveau qui serait « notre troisième œil ») d’Aux portes de l’au-delà, Gordon et Yuzna rajoutent une dimension sexuelle inédite et une tonalité un brin potache (la tête séparée du corps prête à offrir un petit cunnilingus n’est pas étrangère au succès de Re-Animator) qui n’a plus rien à voir avec le sérieux de Lovecraft bien que l’ambition d’une science-fiction horrifique originale (surtout dans Aux portes de l’au-delà) reste intacte. Si Yuzna poursuivra dans cette veine d’un cinéma lovecraftien décomplexé (La Fiancée de Re-Animator, Society), Gordon revient en 2001 avec Dagon, l’une des adaptations les plus fidèles de Lovecraft, production espagnole qui croise la nouvelle Dagon à celle du Cauchemar d’Innsmouth (renommée Imbocca, fonds espagnols obligent). L’histoire suit un touriste américain qui se perd dans un village de pêcheurs vouant un culte à Dagon. Du fond de la mer, le monstre à tentacules viole les pauvres femmes qui viennent se perdre à Imbocca pour générer une nouvelle race de mutants, mi-humains, mi-poissons qui prolongeront son culte. Pour Gordon, c’est l’occasion rêvée de mettre en scène l’assaut par les villageois mutants de l’hôtel miteux dans lequel réside le héros (en gros, le cœur de l’intrigue du Cauchemar d’Innsmouth) mais surtout, de toucher du doigt l’essence même de l’esprit lovecraftien tout en conservant intacte sa mythologie. Enfin, en 2005, avec l’épisode La Sorcière de la série Masters of Horror, Stuart Gordon entérine définitivement son amour de Lovecraft et, s’il préfère l’horreur réaliste depuis quelques années (King of the Ants, Stuck), le cinéaste n’a jamais abandonné l’idée de se remettre à Lovecraft à nouveau.

"The Whisperer in Darkness" de Sean Branney (2011)

D’autres cinéastes vont préférer s’appuyer sur le cinéma comme matériau pour contourner l’impossibilité supposée d’adapter Lovecraft au cinéma. Notons le cas singulier du film fauché allemand Die Farbe de Huan Vu (2010) qui adapte La Couleur tombée du ciel, une nouvelle où un extraterrestre intangible, qu’on ne distingue que par la couleur étrange qu’il émet, s’écrase près d’une ferme en vampirisant sur un large rayon toutes les formes de vie, végétales comme humaines. Il repartira dans l’espace non sans avoir semé mort et désolation. Dans Die Farbe, la monstration passe logiquement par la couleur. Il suffit donc pour son cinéaste de concevoir son film en noir et blanc et de rajouter une couleur violette en post-production sur les corps possédées par l’entité extraterrestre. Un procédé ouvertement cinématographique qui passe outre la fameuse difficulté de faire du Lovecraft au cinéma tout en nous rappelant à chaque image que l’on est forcément dans un film.

Encore plus meta est l’approche des deux réalisateur américains Andrew Leman et Sean Branney. En 2005, ils choisissent d’adapter L’Appel de Cthulhu comme si le film avait été produit directement dans la foulée de la parution de la nouvelle, soit 1928. Leur Call of Cthulhu devient donc un film muet qui aurait été réalisé à la toute fin des années 20. Le cinéma muet étant l’un des plus elliptiques qui soit, Leman et Branney peuvent ainsi s’affranchir des difficultés narratives imposées par l’adaptation de la nouvelle, et ce, à grand coups d’intertitres, le temps d’un moyen-métrage de 47 minutes. Dans la même logique, ils poursuivent en 2011 avec The Whisperer in Darkness, une version à la Universal Monsters (les années 30 donc) de Celui qui chuchotait dans les ténèbres, une nouvelle parmi les plus brillantes de Lovecraft où d’heureux élus sont invités par une intelligence extraterrestre à voyager à travers l’espace. Seule condition : on doit impérativement séparer le cerveau du reste du corps pour connaître les joies du Cosmos.

"The Thing" de John Carpenter (1982)

La Trilogie de l’Apocalypse : un triptyque lovecraftien

Pourtant, le sommet du cinéma lovecraftien demeure La Trilogie de l’Apocalypse de John Carpenter, composée des films The Thing (1982), Prince des ténèbres (1987) et L’Antre de la folie (1994), qui s’approprie littéralement les réflexions et les thématiques de l’auteur sans adapter directement l’un de ses récits. Remake du premier vrai film d’horreur cosmique de l’histoire du cinéma La Chose d’un autre monde (1951), The Thing se veut avant tout comme une ré-adaptation de la nouvelle originale Who Goes There ? de John W. Campbell, paru en 1938 dans Astounding Science-Fiction. Outre le fait que la nouvelle fut écrite dans la foulée de la mort de Lovecraft et qu’elle soit parue dans la nouvelle mouture d’Astounding Stories, l’influence de Lovecraft est manifeste sur le récit de Campbell qui semble combiner le mystère de l’expédition massacrée des Montagnes hallucinées (qui se passe dans les deux cas en Antarctique) au motif de l’extraterrestre sans forme de La Couleur tombée du ciel. Comme on est déjà revenu plusieurs fois sur le site sur ce chef-d’œuvre ultime (Aux origines de l’horreur , Monsters Under the Bed ) qui prolonge à la fois la folie de l’horreur cosmique d’Alien et du cinéma purement lovecraftien d’Evil Dead, passons directement au film suivant.

Sam Neill attend l'Apocalypse dans "L'Antre de la folie" (1994)

Plus subtil, Prince des ténèbres fait de Satan une entité extraterrestre réduite à l’état d’un liquide vert tournoyant sur lui-même depuis cinq millions d’années dans un cylindre découvert au Moyen-Orient par les premiers Chrétiens. La religion chrétienne y est décrite comme une tromperie faite à ses propres fidèles. Ce n’est pas au retour du Christ qu’elle prépare mais bel et bien au réveil de Satan sur Terre, lorsque la science pourra prouver qu’il existe vraiment. A l’instar des questionnements quantiques sur la matière et l’antimatière, Carpenter fait par analogie de Satan l’anti-Dieu alors que la religion et la science parviennent à s’accorder. Une idée d’horreur cosmique encore plus vertigineuse que The Thing d’autant que Carpenter rajoute ci et là des détails proprement lovecraftiens. D’abord le livre de la Confrérie du Sommeil, l’ordre secret de la religion catholique qui se prépare depuis des millénaires à affronter Satan, où l’on décrit le Diable comme un dieu maléfique en sommeil. On y lit « Celui qui dort depuis si longtemps va bientôt se réveiller », ce qui n’est pas sans rappeler la litanie du Necronomicon sur Cthulhu : « N’est pas mort ce qui à jamais dort et au cours des ères peut mourir même la Mort ». Les clochards schizophrènes qui attendent le retour de Satan font bien évidemment penser aux adorateurs secrets de Cthulhu, que Lovecraft reléguait déjà au rebut de l’Humanité. Carpenter enfonce le clou avec l’idée d’avertissements en provenance du futur qui parasitent les rêves des protagonistes, ce qui rappelle la fuite dans l’avenir des ennemis des Grands Anciens, la Grande Race de Yith. Quant à Satan lui-même, on ne verra bien évidemment pas grand chose si ce n’est une main sortant d’un miroir. S’il n’est pas le plus évident, Prince des ténèbres est le film lovecraftien et d’horreur cosmique le plus pertinent qui soit.

Plus frontal, L’Antre de la folie est une déclaration d’amour à H.P. Lovecraft. Par son titre déjà (In the Mouth of Madness en VO), qui pourrait être l’intitulé d’une histoire inédite du Mythe de Cthulhu, le film évoque Lovecraft à chaque scène, faisant de Sutter Cane, l’écrivain à succès dont les récits vont rendre l’Humanité complètement folle et provoquer sa extinction, un double fantasmé de Lovecraft. Hobb’s End, la ville extra-dimensionnelle dans laquelle il réside, a toutes les caractéristiques mystérieuses de la petite ville lovecraftienne par excellence même si le film multiplie à outrance les exemples de bizarrerie de ses habitants. Certains passages de l’œuvre de Cane sont même des quasi-reprises de textes de Lovecraft, notamment Des rats dans les murs. Conclusion lovecraftienne logique de l’histoire : le héros découvre ce qui se cache derrière la réalité de son monde et sombre dans la folie. Sur une veine semblable, on citera Cigarette Burns (La Fin absolue du monde), un épisode de la série Masters of Horror, qui constituerait presque un nouvel épisode en soit de la saga apocalyptique de Carpenter.

Comme dit Stuart Gordon, le cinéma fantastique n’a toujours pas fini de faire le tour de l’œuvre et des thématiques de Lovecraft. Près d’un siècle plus tard, on ne peut que vérifier ce constat. L’abandon de l’adaptation des gargantuesques Montagnes hallucinées par Guillermo del Toro, les emprunts évidents de La Cabane dans les bois ou l’agnosticisme pessimiste pris par la franchise Alien Prometheus en sont des preuves toutes récentes. Lovecraft aura su traduire mieux que quiconque toutes les angoisses existentielles et primitives de l’Humain face à ce grand vide sans fin qu’est l’Univers, un grand vide qui ne fait que nous conditionner dans nos propres croyances et qui continue d’inspirer les jeunes auteurs du cinéma de genre.

The Vug

Partager cet article
  • Facebook
  • Twitter
  • RSS
  • email

About The Vug

Utilisant que très rarement sa soucoupe volante en raison de son mal des transports, The Vug passe ses journées devant la télévision en se gavant de nicotine (l’unique aliment terrien qu’il peut supporter). En attente d’une régularisation de sa situation (ses papiers d’identité n’étant pas reconnus par l’administration), il descend régulièrement au bistrot en bas de chez lui, toujours accueilli par le patron d’un affectueux « Et un p’tit blanc pour le p’tit gris ! ».