10 réalisateurs dickiens

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Comme pour la plupart des auteurs influents, il existe un adjectif «dickien» pour désigner des œuvres inspirées par les thématiques du romancier de science-fiction Philip K. Dick. Du Monde inverti de Christopher Priest (1974) à Neuromancien de William Gibson (1984), l’influence dickienne se fait rapidement sentir sur les nouveaux écrivains de science-fiction. Depuis la mort de Philip K. Dick en 1982, il existe même un prix littéraire éponyme récompensant les meilleurs romans dickiens. En revanche, pour le cinéma, il faut attendre que l’intérêt général se porte sur des sujets comme les images de synthèse, l’intelligence artificielles et Internet, pour voir déferler dans la deuxième moitié des années 90  le raz-de-marée de films dickiens (Dark City, Matrix, Passé virtuel, etc.) qui va définir la norme de notre cinéma SF actuel.

Au lieu de dresser une liste des films dickiens, nous avons préféré dans cet article présenter dix cinéastes qui ont su englober l’esprit dickien dans leur propre cheminement thématique et non le temps d’un seul film. Bref, des cinéastes plus dickiens que les autres.

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DAVID CRONENBERG

L’ombre du Dieu venu du Centaure plane sur les films dickiens du réalisateur canadien. Dans Vidéodrome (1983) et Le Festin nu (1991), les personnages sont prisonniers d’une réalité altérée, phénomène irréversible provoquée par une forme d’addiction (la pornographie, la drogue). Victimes de visions perturbantes, les Hallucinés découvrent qu’ils sont manipulés par ceux qui pourvoient à leur addiction. Dans son film eXistenZ (1999), qu’il revendique comme son plus dickien, Cronenberg paie son tribut au roman de Dick en citant directement les Perky Pat. Les mondes virtuels s’y emboitent les uns dans les autres dans un jeu communautaire de réalité partagée où l’on peut assembler des restes de carcasses d’animaux mutants pour reconstituer un pistolet. Mais les défenseurs d’eXistenZ se révèlent dans la réalité tangible comme les plus farouche opposants des mondes virtuels (un peu à la manière du policier anti-communiste de L’Œil dans le ciel).

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TERRY GILLIAM

Si l’ex-Monty Python a su développer un univers qui lui est propre, porté par son chef-d’œuvre Brazil en 1985, bien plus proche de Kafka et d’Orwell que de Philip K. Dick (bien que l’imaginaire soit la seule échappatoire à cet univers fortement dystopique), il faut attendre L’Armée des 12 singes (1995), lui-même remake de La Jetée de Chris Marker, pour voir apparaître des similitudes avec les questionnements dickiens. Pour Dick, celui qui a vu Dieu ne peut que passer pour fou auprès de ses semblables. Faisant des allers-retours dans le temps pour sauver l’Humanité, le héros de L’Armée des 12 singes connaît un sort analogue, ne sachant plus s’il voyage dans le temps ou si c’est son cerveau qui a disjoncté. Les troubles de perceptions continueront dans les œuvres à venir de Gilliam, que ce soit le réel qui s’altère sous les effets des diverses drogues prises par un journaliste gonzo (Las Vegas Parano) ou une petite fille orpheline se réfugiant dans un monde imaginaire (Tideland).

 

MAMORU OSHII

Le meilleur représentant du cyberpunk au cinéma cultive également des thématiques dickiennes. Logique puisque le mouvement cyberpunk est par essence dickien. Dès Lamu Beautiful Dreamer en 1984, Oshii enferme les personnages dans un rêve partagé. Avec Ghost in the Shell (1995) et sa suite Innocence (2004), on revient au questionnement de la nature humaine de Blade Runner. Dans une société où la technologie surboote les facultés motrices et intellectuelles de ses utilisateurs, la machine engendre d’elle-même une conscience propre tandis que les humains se demandent s’ils n’ont pas été robot dans une vie antérieure. Enfin, dans Avalon (2001), notre réalité devient un simple niveau dans le jeu virtuel divin auquel s’adonne l’héroïne. A moins que cette dernière ne soit elle-aussi de nature artificielle.

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ANDREW NICCOL

Avec The Truman Show (1998) et Bienvenue à Gattaca (1997), ce jeune scénariste néo-zélandais se positionne en valeur sûre du cinéma SF des années 90. Dans le premier, lointainement inspiré du Temps désarticulé, un homme découvre que, depuis sa naissance, toute sa vie n’a été qu’une mise en scène pour les besoins d’une émission de télévision. Dans le second, un jeune ambitieux doit falsifier ses données biométriques dans un monde dystopique construit sur l’obsession de la perfection génétique. Retrouvant l’atmosphère des romans SF des années 50, les histoires imaginées par Andrew Niccol restent en phase avec les questionnements contemporains (avancée de la génétique, émergence de la télé-réalité). Moins brillants que les deux premiers, Simone (2002) traite de l’utilisation d’acteurs virtuels dans une production hollywoodienne tandis que le récent Time Out imagine un monde figé dans l’Eternité où le temps de vie à remplacer l’argent.

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ALEJANDRO AMENÁBAR

Ce réalisateur espagnol s’impose dans son propre pays avec Ouvre les yeux en 1997. Influencé par Total Recall et Ubik, le film raconte l’histoire d’un playboy défiguré par un accident de voiture tentant de reconquérir celle qu’il aime. Mais des troubles dans sa perception de la réalité vont lui prouver qu’il ne fait que rêver, son corps étant cryogénisé dans une entreprise spécialisée dans les mondes virtuels à destination de patients riches. Sa « réalité » n’est donc qu’un rêve raccordé à ses souvenirs. Si par la suite Alejandro Amenábar ne reviendra pas à la science-fiction, il appliquera le même traitement dickien à son film d’épouvante, Les Autres (2001), où il fait de l’Au-delà un univers parallèle d’une tangibilité désespérante pour son héroïne qui doit comprendre qu’elle ne fait plus partie du monde des vivants.

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CHRISTOPHER NOLAN

S’il démarre son œuvre dans le Film Noir, Christopher Nolan incorpore déjà des éléments dickiens dans Memento (2000). Souffrant d’un traumatisme cérébral qui lui empêche de se rappeler ce qu’il vient de faire, le héros doit se fier aux indications qu’il s’adresse à lui-même par des inscriptions sur des bouts de papiers et des clichés polaroïd mais aussi par des tatouages qui recouvrent son corps. Mais comment être sûr de son propre passé lorsque l’on doit reconstruire continuellement le présent ? Plus direct, Inception (2010) s’impose comme l’un des exercices dickiens les plus réussis. Un espion industriel doit implanter une idée dans le subconscient de sa victime. On élabore alors une succession de mondes oniriques comme autant de strates mentales pour attendre son objectif, chaque monde influant sur celui qui le succède. La toupie qui ne s’arrête pas de tourner renvoie au gimmick de la pièce de monnaie de la fin d’Ubik (dont l’influence se fait une nouvelle fois sentir), laissant la fin ouverte à toutes les interprétations possibles.

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CHARLIE KAUFMAN

Scénariste des débuts cinématographiques de Spike Jonze et Michel Gondry, Charlie Kaufman partage avec Philip K. Dick un certain goût de l’autofiction dans sa quête de la compréhension de sa propre existence. Sauf que le ton est bien plus léger, voire surréaliste. Dans la peau de John Malkovich (1999) imagine ainsi un portail menant directement dans la tête du célèbre acteur américain. Le héros marionnettiste essaiera de tirer partie de cette situation pour régler ses problèmes personnels. Adaptation (2002) voit le scénariste se perdre lui-même dans les méandres du monde qu’il tente de construire alors qu’il est en panne d’inspiration. Dans Eternal Sunshine of the Spotless Mind (2004), un mec largué choisit de faire comme son ex, c’est-à-dire faire disparaître les douloureux souvenirs de son amour perdu. Mais le couple se reforme lors de retrouvailles prenant des airs de première rencontre. Enfin, Synecdoche, New York (2008) présente un metteur en scène de théâtre (encore une fois un avatar de Charlie Kaufman) souhaitant reconstituer une simulation de vie artificielle avec l’aide d’acteurs dans une maquette de ville.

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RICHARD KELLY

Venu du cinéma indépendant, ce jeune cinéaste s’intéresse dans ces deux premiers films aux répercussions des phénomènes quantiques sur le comportement des individus. Dans Donnie Darko (2001), un adolescent perturbé échappe à la mort (le réacteur d’un avion s’écrase dans sa chambre) grâce à l’intervention d’un lapin imaginaire qui lui annonce la fin du monde. Evoluant dans un segment de réalité alternative, le jeune homme choisit d’accepter son destin et finit par mourir pour rétablir le cours normal des évènements. Film-choral, Southland Tales (2006) décrit quant à lui l’influence que provoque une faille dans le continuum espace-temps sur un groupe d’individus. Par la suite, le choix de Richard Kelly d’adapter Richard Matheson (dont les thématiques d’altération de la réalité ne sont éloignées de celles de Dick que par leur approche minimaliste) avec The Box se révélera des plus cohérents.

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SATOSHI KON

Réalisateur japonais d’animation, décédé en 2010, Satoshi Kon s’intéresse aux troubles de la perception dès Perfect Blue (1997) où une chanteuse de J-Pop schizophrène finit par confondre rêve et réalité. Si elle ne livre pas les clés de sa parfaite interprétation, la série Paranoia Agent (2004) présente un monde étrange où un mystérieux garçon en rollers surgit du néant pour agresser des personnes qui ont pour point commun d’être acculées psychologiquement dans leur propre existence. Evoquant tout autant L’Œil dans le ciel, Le Dieu du Centaure et Ubik, le générique final de chaque épisode présente les protagonistes de la série endormis autour d’une peluche géante. La réalité présentée dans la série peut éventuellement apparaître comme un rêve partagé entre des consciences ayant survécu à l’holocauste nucléaire qui ravage la Terre dans le générique du début. Mais la véritable œuvre dickienne reste Paprika (2006) où une machine permettant d’enregistrer les rêves provoque un imbroglio de rêves encastrés les uns dans les autres qui finit par pénétrer le monde réel. A moins que les personnages ne soient encore en train de rêver.

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DUNCAN JONES

Avec Duncan Jones, fils du chanteur David Bowie, on atteint les limites des gimmicks dickiens. Dans son premier film Moon (2009), l’employé solitaire qui veille dans la base lunaire découvre qu’il n’est qu’un clone de l’original que l’on remplace tous les trois ans. Dans Source Code (2011), c’est l’esprit d’un soldat mort que l’on envoie dans les dernières minutes emmagasinées par la conscience d’une victime d’un attentat terroriste. Devant trouver qui a posé la bombe, le héros revit l’attentat de manière répétée jusqu’à réussir sa mission. Moon et Source Code mettent tous deux en scène des personnages modestes dont la conscience est manipulée par une puissante corporation industrielle ou militaire. Mais, au-delà des efforts fournis par Jones pour réaliser des films dickiens respectables, le résultat reste assez schématique, manquant de personnalité car écrasé sous le poids de ses influences.

The Vug

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About The Vug

Utilisant que très rarement sa soucoupe volante en raison de son mal des transports, The Vug passe ses journées devant la télévision en se gavant de nicotine (l’unique aliment terrien qu’il peut supporter). En attente d’une régularisation de sa situation (ses papiers d’identité n’étant pas reconnus par l’administration), il descend régulièrement au bistrot en bas de chez lui, toujours accueilli par le patron d’un affectueux « Et un p’tit blanc pour le p’tit gris ! ».