Filmo-Express: David Cronenberg

 

Avec la sortie de A Dangerous Method et l’annonce de Cosmopolis, adaptation du roman de Don DeLillo, David Cronenberg est toujours dans la course. Du cinéma bis au festival de Cannes, il a patiemment construit une filmographie cohérente basée sur l’étude de ce qui fait l’humain et de ce qui le rend vivant. Soit une œuvre monumentale pour le cinéma fantastique moderne qui méritait bien une Filmo-Express.

 

STEREO (1969)

Rating: ★★★☆☆

Sous la forme d’un compte-rendu d’une expérience scientifique menée par le Dr. Stringfellow sur un groupe de personnes présentées comme télépathes, le premier long-métrage de David Cronenberg, encore étudiant, relève du cinéma expérimental. Film en noir et blanc dont les images muettes sont commentées par plusieurs voix-off, Stereo dénonce les dérives d’un sectarisme scientifique visant à briser toute individualité, les télépathes étant amenés à former une nouvelle entité cybernétique. Si Cronenberg n’a pas encore des aspirations de cinéaste (Stereo comme le film suivant, Crimes of the Future, ne sont que des récréations artistiques), il développe déjà de nombreuses thématiques que l’on retrouvera dans sa filmographie ultérieure : fascisme scientifique, mutations, addictions, sexualité…

CRIMES OF THE FUTURE (1970)

Rating: ★★☆☆☆

Comme Stereo, Crimes of the Future a été tourné dans la faculté de Toronto, complètement déserte durant la trêve estivale. La couleur s’invite désormais à l’image mais Cronenberg continue sur un film sans dialogue commenté par une voix off, celle d’Adrian Tripod, successeur du directeur disparu de la Maison de la Peau, une clinique pour patients victimes de maladies dermatologiques. Formant un diptyque avec le film précédant, Crimes of the Future est encore plus hermétique et tortueux, mettant en parallèle une supposée fin du monde avec l’état mental fortement déséquilibré de son protagoniste. Restent une photographie et une composition du cadre extrêmement soignées. Pour les fans purs et durs.     

FRISSONS (SHIVERS) (1975)

Rating: ★★★★☆

Dans une luxueuse résidence, un parasite transforme les habitants en êtres assoiffés de sexe. Après quelques années dédiées à la télévision, David Cronenberg réalise son premier «vrai film» de cinéma avec Frissons qui revisite à sa manière La Nuit des morts-vivants de George A. Romero. Les zombies sont ici détournés de leurs besoins anthropophages, poussant les corps dépossédés de leur volonté vers une orgie générale et perpétuelle. Ainsi, sexe et gore se côtoient avec une provocation encore inédite pour l’époque. Pour Cronenberg, le personnage principal de Frissons demeure le parasite, sorte de phallus rampant passant de bouche en bouche pour assurer sa survie. Car la lutte entre les espèces reste une donnée essentielle du vivant dans l’univers, ce qu’illustre ce film avec une extraordinaire originalité. A noter la présence au casting de Barbara Steele, actrice mythique du cinéma gothique des années 60, pour une fameuse scène de baignoire.

RAGE (RABID) (1977)

Rating: ★★★★☆

En prenant pour héroïne Marylin Chambers, l’actrice porno du film culte Derrière la porte verte, Cronenberg revisite la figure du vampire sous un angle une nouvelle fois inédit : les canines sont remplacées par un appendice situé sous l’aisselle qui vient pomper le sang des malheureux mâles tombés sous le charme de la prédatrice insatiable. Les victimes sont ensuite prises d’une rage meurtrière et contagieuse, propageant le mal dans une ampleur apocalyptique. Dans la foulée de Frissons, Rage poursuit donc sur la voie du film de contamination à la Romero, faisant cette fois-ci ouvertement référence à The Crazies.

FAST COMPANY (1979)

Rating: ★★☆☆☆

Parenthèse motorisée dans la filmographie de David Cronenberg, Fast Company suit les membres d’une équipe de course de dragsters rongée par des conflits d’intérêts. S’il est à première vue très éloigné des thématiques habituelles du réalisateur, le film présente des individus n’existant que par leurs machines, celles-ci devenant le prolongement physique des egos surdimensionnés de leurs pilotes. Avec John Saxon en manager véreux, Fast Company vaut surtout pour ses séquences de caméra embarquée sur de bolides dépassant les 350 km/h. Le reste manque de bruit et de fureur.

CHROMOSOME 3

(THE BROOD) (1979)

Rating: ★★★★☆

Sous l’effet d’une thérapie psychanalytique révolutionnaire, une femme matérialise ses pulsions refoulées sous forme de petits humanoïdes qui partent assassiner les proches qu’elle déteste. Avec Chromosome 3 (un titre français qui claque mais qui reste hors propos), Cronenberg fait glisser le thème de la maternité des liens du sang vers ceux de l’esprit. Prise dans son délire de persécution, Nola Carveth détruit sa famille au profit des excroissances narcissiques qui sortent de sa chair, se transformant ainsi de mère en reine (au sens entomologiste du terme). Une mutation est un processus autant physique que psychique, ce que Cronenberg confirme magistralement avec ce film d’horreur encore plus original que Frissons et Rage.

SCANNERS (1981)

Rating: ★★★★☆

Les effets secondaires des traitements thérapeutiques hasardeux continuent d’engendrer des mutants. Dans Scanners, un médicament pour faciliter les grossesses transforme des fœtus en êtres doués de télépathie et de télékinésie. Devenus grands, ces X-Men sans costume s’affrontent dans une lutte fratricide pour dominer le monde. Après Chromosome 3, Cronenberg passe de la mère à la progéniture. Cette dernière est avide d’utiliser pleinement ses superpouvoirs pour installer sa suprématie dans la hiérarchie du vivant. Les têtes explosent, les rythmes cardiaques s’affolent et les systèmes informatiques se font hackés par la seule force de la volonté. Le règne de la Nouvelle Chair est désormais imminent.

VIDEODROME (1983)

Rating: ★★★★★

La réalité n’est qu’une histoire de perception. C’est ce que découvre un directeur d’une chaîne de télé porno en regardant Vidéodrome, programme bizarre capté illégalement. Le réel se déforme sous l’action d’une tumeur au cerveau qui transforme James Woods en magnétoscope vivant, devant faire face à l’établissement d’un nouvel ordre mondial. Avec Vidéodrome, David Cronenberg signe un film atypique dans le cinéma fantastique où les effets spéciaux de Rick Baker donnent vie à tous les délires visuels. De l’écran transformé en bouche géante à la cassette vidéo se contorsionnant de plaisir, le film questionne le pouvoir de la télévision, de la modification sur la perception du monde qu’elle amène. Par la mutation de l’esprit, c’est tout l’individu qui change, la tumeur devenant ainsi un nouvel organe pour les générations mutantes à venir. Film hallucinatoire, Vidéodrome fait fusionner la chair avec l’objet dans des ébats traumatisants, s’inscrivant comme une sorte de branche érotique du cyberpunk sur laquelle on pourrait également placer Tetsuo de Shinya Tsukamoto.

DEAD ZONE (1983)

Rating: ★★★★★

Sorti d’un coma de cinq années suite à un accident de voiture, Johnny Smith acquiert le don de voir l’avenir et le passé des personnes qu’il touche. Plus sa faculté se développe, plus sa santé décline. Mais lorsque Johnny découvre que le candidat politique dont il a serré la main a pour objectif de déclencher l’holocauste nucléaire, il devra se sacrifier en martyr solitaire pour sauver le monde. Adaptation du roman de Stephen King, Dead Zone est une parenthèse commerciale produite par le nabab italien Dino De Laurentiis. Le film montre toutefois la capacité de Cronenberg à sortir de son monde pour s’approprier celui d’un autre. L’exercice est réussi et Dead Zone reste l’un des meilleurs films fantastiques des années 80.

LA MOUCHE (1986)

Rating: ★★★★★

En état de grâce artistique, David Cronenberg livre un troisième chef-d’œuvre du cinéma fantastique avec ce remake de La Mouche noire de Kurt Neumann (1958). Encore plus que The Thing, La Mouche transcende son modèle, lui donnant de nouvelles résonnances propres aux années Sida. Suite à une téléportation malheureuse qui fait fusionner son corps avec une mouche, Jeff Goldblum mute de manière horrible sous les yeux de celle qu’il aime et qui attend un enfant de lui. L’acteur trouve ici son meilleur rôle, arrivant à traduire la mutation également mentale que subit son personnage. Mélo gore, La Mouche demeure le sommet horrifique de la carrière de David Cronenberg. Son cinéma peut désormais explorer d’autres voies.

FAUX-SEMBLANTS

(DEAD RINGERS) (1988)

Rating: ★★★★☆

Film de transition, Faux-semblants annonce l’arrivée du film psychologique cronenbergien. Par la magie d’effets spéciaux une nouvelle fois très remarquée, Jeremy Irons endosse les rôles de Beverly et Elliot Mantle, deux frères jumeaux, gynécologues réputés qui partagent tout dans la vie. L’arrivée d’une patiente dont s’éprend Beverly met à mal le lien fusionnel unissant les deux frères qui vont sombrer dans la folie. Hormis une séquence onirique où Geneviève Bujold sépare les deux frères avec ses dents, David Cronenberg délaisse le cinéma fantastique au profit de la dimension insolite du thème de la gémellité. Entre drame et film d’horreur, Faux-semblants trouve son équilibre perturbant dans une mise en scène froide, quasi-chirurgicale pour décrire la descente aux enfers de ses personnages. Son succès critique permet à David Cronenberg d’être enfin considéré comme un cinéaste contemporain important, bien au-delà du cadre du cinéma fantastique.

LE FESTIN NU (1991)

Rating: ★★★☆☆

David Cronenberg s’attaque à l’inadaptable Festin nu de William S. Burroughs, œuvre littéraire culte de la Beat Generation, écrite dans les années 50 au Maroc sous l’emprise de diverses drogues dures. Le pari est risqué mais Cronenberg s’en sort plus ou moins en fictionnalisant la vie de l’écrivain américain, mêlant biopic et fantasmagorie. Après avoir abattu sa femme en jouant à Guillaume Tell, William Lee/Burroughs se réfugie dans l’Interzone, un pays d’Afrique du nord où il est contraint de rédiger des rapports pour le compte d’un cafard géant. Lee commente ses étranges aventures dans ce qui deviendra Le Festin nu. Une pirouette habile qui permet à David Cronenberg de divaguer sur les aspects déviants de la vie de Burroughs tout en livrant un film hallucinogène où les machines à écrire sont vivantes et où l’on se fait sodomiser par des insectes géants. Se rapprochant des hallucinations cauchemardesques de Vidéodrome, Le Festin nu n’est peut-être pas à la hauteur des attentes espérées mais il reste cependant un travail intéressant dans l’œuvre de Cronenberg.

M. BUTTERFLY (1993)

Rating: ★★★☆☆

En Chine, dans les années 60, un expert-comptable français tombe amoureux de Song Lilling, une diva qui va remettre sa vie en question. David Cronenberg retrouve Jeremy Irons pour son premier film hors-genre et questionne, à partir d’une histoire vraie, le thème de la féminité en jouant sur la relation ambigüe liant un homme à un travesti, campé tout en délicatesse par John Lone (Le Dernier empereur). Toutefois, comme Le Festin nu, M. Butterfly souffre d’un exotisme factice et de lenteurs qui donnent à cette romance insolite un ton ampoulé.

CRASH (1996)

Rating: ★★★★☆

Nouvelle adaptation audacieuse avec cette relecture du roman culte de l’auteur de SF, J.G. Ballard, premier volet de la Trilogie de Béton. L’orgasme s’atteint dans des accidents de voitures, le véhicule devenant objet érotique, la tôle froissée se fondant dans les chairs meurtries. David Cronenberg attenue la pornographie du livre sans pour autant aseptiser son propos. Peuplé de personnages aussi désincarnés que les voitures qu’ils conduisent, Crash figure parmi les films les plus dérangeants du réalisateur.

EXISTENZ (1999)

Rating: ★★★☆☆

Dernier film de fantastique en date pour David Cronenberg, eXistenZ explore les mondes virtuels, suivant le mouvement de nombreux films SF de la fin des années 90 (Matrix, Passé virtuel). A l’aide d’un pod se branchant dans un orifice placé sur la colonne vertébrale, les joueurs sont directement projetés dans une dimension fantasmée. Mais un groupe de terroristes opposé à la technologisation de l’homme va rendre la partie mortelle. Film-bilan brassant quelques grands thèmes du réalisateur (fusion corps/machines, objets vivants, addiction, altération de la perception du réel), eXistenZ est une œuvre dickienne qui, en dépit de sa réflexion sur la fascination du virtuel, n’atteint pas le degré d’excellence de Vidéodrome.

SPIDER (2002)

Rating: ★★★☆☆

Taillé sur mesure pour Ralph Fiennes, le scénario de Patrick McGrath tiré de son propre roman permet à David Cronenberg de plonger son cinéma dans les images mentales d’un schizophrène. Ce dernier réassemble ses souvenirs pour reformer le puzzle de sa propre histoire, dont certains éléments sont altérés par le refus d’assumer sa culpabilité. S’il livre un film plaisant, David Cronenberg arrive un peu tard après le brillant Mullholland Drive de David Lynch.

A HISTORY OF VIOLENCE (2005)

Rating: ★★★★☆

Un père de famille sans histoire devient le héros de la ville après avoir neutralisé des criminels. La notoriété de son exploit lui vaut d’être reconnu par une bande de gangsters venus mettre au grand jour son passé enfoui de tueur. Délaissant définitivement ses thématiques habituelles, David Cronenberg opère avec cette adaptation de la bande dessinée de John Wagner et Vince Locke un virage réussi vers le film noir. Traitant de la duplicité et de la violence enfouie en chaque individu, A History of Violence amorce la collaboration fructueuse entre le réalisateur canadien et l’acteur Viggo Mortensen qui redonne un nouvel élan à sa carrière après Le Seigneur des anneaux.

LES PROMESSES DE L’OMBRE

(EASTERN PROMISES) (2007)

Rating: ★★★★☆

Prenant pour cadre la mafia russe de Londres, Les Promesses de l’ombre mélange film de gangsters, thriller et mélo. Naomi Watts cherche à trouver l’identité d’une prostituée décédée tandis que Viggo Mortensen, bras droit du Diable, se bat tout nu dans un hammam. Au-delà des enjeux de l’histoire, Cronenberg s’attache avant tout aux rapports de domination tout en jouant sur l’ambigüité sexuelle de ses personnages. La mise en scène du réalisateur canadien atteint ici ses lettres de noblesse bien que l’on finisse par remarquer le sentimentalisme qui est en train de gagner son œuvre.

 

The Vug

 

 

 

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About The Vug

Utilisant que très rarement sa soucoupe volante en raison de son mal des transports, The Vug passe ses journées devant la télévision en se gavant de nicotine (l’unique aliment terrien qu’il peut supporter). En attente d’une régularisation de sa situation (ses papiers d’identité n’étant pas reconnus par l’administration), il descend régulièrement au bistrot en bas de chez lui, toujours accueilli par le patron d’un affectueux « Et un p’tit blanc pour le p’tit gris ! ».