Scream : la farce sanglante de Wes Craven qui a ressuscité le slasher
Comment Wes Craven et Kevin Williamson ont retourné les codes du slasher contre lui-même en 1996, et relancé tout un genre moribond.
Décembre 1996. Le slasher agonise depuis la fin des années 1980, usé par ses propres suites médiocres. C'est dans ce cimetière que Wes Craven, déjà auteur des Griffes de la nuit et de La Colline a des yeux, pose une caméra, un téléphone qui sonne et un masque en latex blanc acheté en gros dans une boutique de farces et attrapes. Le résultat s'appelle Scream. Il rapportera plus de 103 millions de dollars aux États-Unis et au Canada pour un budget de 14 millions, d'après les chiffres compilés sur la page de référence du film. Mais l'argent n'est que la partie visible : Scream a changé la grammaire du genre en le retournant contre lui-même.
Un fait divers glaçant, un scénario vendu en quelques jours
Tout part d'un épisode réel. En 1994, le scénariste débutant Kevin Williamson passe une soirée seul chez un ami et tombe sur un reportage télévisé consacré au « Gainesville Ripper », le tueur en série Danny Rolling, qui avait assassiné cinq étudiants de l'université de Floride en août 1990. L'angoisse d'être seul dans une maison, couplée à ce document, lui donne l'idée d'un tueur masqué qui appelle ses victimes avant de les traquer. Le script, d'abord titré Scary Movie, déclenche une guerre d'enchères entre studios avant d'être acheté par Dimension Films, la branche horreur de Miramax.
Craven, de son côté, vient de refuser une nouvelle incursion dans l'univers de Freddy Krueger. Il accepte Scream à condition de pouvoir casser les codes plutôt que les répéter. Le casting assemble une jeune garde alors en pleine ascension, Neve Campbell, Courteney Cox, David Arquette, Skeet Ulrich, Matthew Lillard, Rose McGowan et Jamie Kennedy, autour d'un nom déjà installé, Drew Barrymore, mise en avant sur l'affiche et dans les bandes-annonces. Le twist tient précisément là : la star accepte de jouer Casey Becker, la victime de l'ouverture, plutôt que l'héroïne Sidney Prescott. Un public habitué à voir les têtes d'affiche survivre jusqu'au générique se retrouve piégé dès les dix premières minutes.
Craven, l'art de tuer avant même d'avoir présenté ses personnages
La séquence d'ouverture, une dizaine de minutes construites quasiment en temps réel autour d'un appel téléphonique qui dégénère, est un cours de mise en scène. Craven y déploie tout son savoir-faire de vétéran du genre : cadrages qui isolent Casey dans l'espace de sa propre maison, montage qui fait durer l'attente plus que l'attaque elle-même, partition anxiogène de Marco Beltrami. Le masque du tueur vient de la gamme « Fantastic Faces » du fabricant américain Fun World, un modèle que l'entreprise rebaptise elle-même « GhostFace » avant la sortie du film, tandis que les personnages de la fiction lui donnent le surnom de « Father Death ». Une banalité de catalogue devient ainsi, en quelques semaines, une icône aussi reconnaissable que le hockey de Jason ou le couteau de Michael Myers, comme le retrace SlashFilm.
Le cinéma qui se regarde filmer
Ce qui distingue Scream de ses prédécesseurs, c'est son rapport ironique à sa propre généalogie. Le personnage de Randy Meeks (Jamie Kennedy), cinéphile de la bande, énonce en pleine fête les « règles pour survivre à un film d'horreur » (ne jamais dire « je reviens tout de suite », ne jamais avoir de rapports sexuels, ne jamais boire ni se droguer) tout en regardant Halloween à la télévision, dans la pièce même où le tueur va frapper. Le film sait qu'il est un slasher, ses personnages aussi, et c'est cette conscience partagée qui crée la tension plutôt que de la désamorcer.
Le critique Roger Ebert, qui lui accorde trois étoiles sur quatre à sa sortie, résume ce mécanisme par une image devenue elle-même culte :
Scream se déconstruit lui-même ; c'est comme ces boîtes de conserve qui chauffent leur propre soupe.écrit-il dans sa critique publiée sur RogerEbert.com. Le film absorbe les codes qu'il manipule au lieu de simplement les appliquer, ce qui lui permet d'être à la fois une comédie sur le genre et un authentique film qui fait peur, sans que l'un n'annule jamais l'autre. Sur ce point précis, l'article s'arrête volontairement : l'identité du ou des tueurs, nouée dans le dernier acte, ne regarde que ceux qui n'ont pas encore vu le film.
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L'onde de choc : un genre ressuscité, une décennie redessinée
Le succès commercial est immédiat et disproportionné pour un film d'horreur sans star installée au générique final, Barrymore ayant disparu dès la dixième minute. Il relance une franchise de six films à ce jour, dont un reboot en 2022 et une sixième entrée en 2023, et surtout tout un genre : la vague de slashers adolescents qui suit, Souviens-toi... l'été dernier en 1997 (coécrit par Williamson lui-même), Légende urbaine en 1998, doit directement son existence à la preuve que Scream vient d'apporter au box-office. Le film inspire même sa propre parodie, la franchise Scary Movie, qui reprend jusqu'à son titre de travail originel.
Trente ans après sa sortie en salles le 20 décembre 1996, Scream reste la démonstration qu'un genre jugé mort n'a souvent besoin que d'un regard neuf sur ses propres clichés pour renaître. En France, le film reste disponible à la location ou à l'achat en VOD (Apple TV, Canal VOD, Rakuten TV, Orange VOD notamment, selon le comparateur AlloCiné), ainsi qu'en édition Blu-ray. De quoi vérifier, près de trois décennies plus tard, que le premier coup de fil de Ghostface n'a toujours rien perdu de son effet.