Battle Royale : le film japonais si transgressif qu'il fut interdit
Interdit, censuré, invisible dix ans aux États-Unis : retour sur Battle Royale de Kinji Fukasaku, choc fondateur du survival adolescent.
Le 16 décembre 2000 sort au Japon un film qui va faire de ses cinquante ans passés le prétexte à une dernière colère. Battle Royale, de Kinji Fukasaku, jette quarante-deux collégiens sur une île, un collier explosif au cou, et leur donne trois jours pour s'entretuer jusqu'à ce qu'il n'en reste qu'un. Le postulat suffit à comprendre pourquoi le film a mis dix ans à traverser le Pacifique. Il aura fallu attendre 2010 pour qu'il obtienne une sortie officielle aux États-Unis, la Toei ayant refusé pendant plus d'une décennie de le céder à un distributeur américain par crainte des procès et de la controverse, dans un climat encore marqué par l'affaire Columbine et les accusations portées contre des films comme Natural Born Killers, comme le rappelle Looper.
Un vieux cinéaste de guerre face à une jeunesse qu'il ne reconnaît plus
Fukasaku n'a rien d'un provocateur de commande. Né en 1930, il a quatorze ans quand il travaille dans une usine de munitions bombardée par l'aviation américaine, contraint avec ses camarades de dissimuler les corps de ceux qui ne s'en relèvent pas. Cette expérience, il la dit lui-même à l'origine de son attirance pour le roman de Koushun Takami publié en 1999, qu'il adapte avec son fils Kenta Fukasaku au scénario. Le budget reste modeste, environ 4,5 millions de dollars, et le casting relève du parcours du combattant : près de 6 000 jeunes acteurs auditionnent, 800 suivent un entraînement physique, 42 seulement décrochent un rôle, parmi lesquels Tatsuya Fujiwara, Aki Maeda, Tarō Yamamoto, Masanobu Andō et, dans le rôle du professeur Kitano, Takeshi Kitano lui-même, alors déjà cinéaste reconnu.
Le film obtient au Japon une classification R15+, rarissime à l'époque, et son existence finit par être évoquée jusqu'au Parlement japonais, où un député interroge le ministre de l'Éducation sur son contenu. Fukasaku, interrogé sur ses intentions, s'en défend avec une pudeur presque déroutante : il refuse de parler d'avertissement ou de leçon de morale, préférant dire qu'il adresse simplement des mots à la génération suivante. Selon Kenta Fukasaku, son père voulait surtout rappeler à un Japon amnésique le souvenir de la guerre, et sa méfiance de toujours envers les adultes qui avaient menti à sa génération.
Une mise en scène qui refuse de détourner le regard
Ce qui frappe, revu aujourd'hui, ce n'est pas seulement la violence, c'est son montage : chaque mort s'accompagne d'un carton indiquant le nom de l'élève et le nombre de survivants restants, comme une comptabilité administrative appliquée à un massacre scolaire. Fukasaku alterne les scènes d'action brutale, tournées caméra à l'épaule au cœur d'une forêt réelle, et des flash-back sur la vie de classe d'avant l'île, quand ces enfants n'étaient encore que des enfants. Ce montage entre carnage et tendresse est la vraie signature du film : il refuse le confort du survival pur en rappelant sans cesse que les bourreaux et les victimes partageaient, quelques semaines plus tôt, la même salle de classe.
Le film a remporté trois prix aux Japan Academy Film Prize, dont celui du meilleur montage, une reconnaissance technique qui confirme que cette construction millimétrée n'est pas un hasard de production mais un choix d'auteur assumé jusque dans les détails les plus glaçants, comme cette scène d'ouverture où une survivante ensanglantée sourit face aux caméras des médias.
L'onde de choc : interdictions, censures et refus de distribution
Au-delà du Japon, Battle Royale s'est heurté à des obstacles très concrets. En Allemagne, le film a été inscrit sur la liste des supports jugés dangereux pour la jeunesse, ce qui a entraîné l'interdiction de sa vente et la confiscation des exemplaires en circulation, une mesure levée seulement des années plus tard. En Corée du Sud, sa diffusion télévisée a longtemps été proscrite en raison de sa violence graphique. Aux États-Unis, la sortie DVD elle-même a été repoussée après un fait divers survenu à Sasebo, où une collégienne avait tué une camarade de classe, l'actualité rattrapant brutalement la fiction. Le film n'a jamais été formellement interdit sur le sol américain, mais son absence de sortie en salles pendant dix ans a suffi à en faire un objet de légende, cherché en import et en copies pirates par toute une génération de cinéphiles avant sa ressortie officielle par Anchor Bay en 2010.
Ironie de l'histoire : cette clandestinité forcée a nourri le mythe plutôt que de l'étouffer. Quentin Tarantino, dans une liste de ses films préférés sortis entre 1992 et 2009, a résumé ce statut d'objet de culte inaccessible par une formule restée célèbre.
Si un film a été fait depuis que je fais des films et que j'aurais aimé avoir fait, c'est celui-là.
Un héritage qui va bien au-delà du survival
C'est ce statut d'œuvre culte, longtemps invisible aux États-Unis, qui explique l'ampleur de son influence différée. Quand Hunger Games sort en 2012, la parenté thématique, adolescents forcés à s'entretuer sous l'œil d'un pouvoir autoritaire, saute aux yeux d'une partie de la critique, même si Suzanne Collins a toujours affirmé ne pas avoir lu le roman de Takami avant d'écrire le sien. Tarantino lui-même s'en est agacé publiquement, jugeant que la saga américaine devait beaucoup plus au film japonais qu'elle ne le reconnaissait. On retrouve aussi la marque de Battle Royale dans l'esthétique de Kill Bill, que Tarantino tournera avec plusieurs interprètes du film, dans la mécanique de jeu mortel collectif popularisée bien plus tard par Squid Game, et jusque dans le vocabulaire du jeu vidéo, où le terme même de « battle royale » est devenu le nom d'un genre entier.
Vingt-six ans après sa sortie japonaise, le film continue d'être redécouvert. En France, il a fait l'objet d'une édition Ultimate 4K Ultra HD chez M6 Vidéo, comme le détaille HDNumérique, et reste accessible à la location en VOD sur plusieurs plateformes. Ce qui rend Battle Royale increvable n'est pas seulement son choc initial, c'est la lucidité amère de son regard : un vieux cinéaste qui a vu la guerre broyer son adolescence choisit, à la fin de sa vie, de filmer des adultes qui sacrifient leurs enfants, et de laisser au spectateur le soin de décider si c'est une mise en garde ou un constat d'échec.