Récap estival des séries-tv : Better Call Saul (saison 3)

 

 

 

Là où le travail d’écriture de Vince Gilligan me fascine vraiment, c’est dans sa façon de composer avec des petits détails pas forcément très marqués, mais qui peu à peu, par accumulation, finissent par constituer une toile de fond discrète mais immanquable. Ce n’est que très progressivement que l’on réalise par exemple de quelle façon à un moment donné Saul Goodman a pu se sentir proche de Walter White, parce qu’il aura peut-être senti qu’ils  portent tous deux en eux une révolte similaire : le plus grand antagoniste dans Better Call Saul et Breaking Bad , c’est avant toute autre chose le système. On nous a très bien montré, dès le pilote de BB, comment en tant qu’ individu Walter White était déjà usé jusqu’à la corde, tandis que le charme de la 1ere saison de BCS reposait pour beaucoup sur les péripéties de Jimmy de galères en galères, mais aussi et surtout sur son dilemme moral de se forcer à jouer selon les règles. C’est de nouveau le retour à l’acceptation des rouages du système qui est maintenant en train de le ronger de l’intérieur en tant que Gene (dans les séquences en noir et blanc qui ouvrent chaque nouvelle saison, à savoir une autre nouvelle identité qu’il s’est créé pour échapper aux répercussions des évènements relatés dans BB) plus précisément la combinaison de la routine répétitive d’un job peu gratifiant et le fait de se retrouver de nouveau spectateur de la valse absurde que représente désormais la justice à ses yeux.  Cette saison 3 est définitivement située sous le signe de la grosse fatigue, et les personnages s’y prennent tous un gros méchant  burn-out, chacun à leur échelle.

Malgré des relations toutes empreintes de respect qui semblent se former avec Gus Fring, Mike n’en demeure pas moins un ancien flic et le fait de se retrouver à la solde d’un trafiquant ne manque pas de le miner. Il y a également quelques petits moments intimistes disséminés ici et là qui tendent à montrer que ce dernier prend énormément sur lui pour ne pas se sentir complètement dépassé par le monde moderne – voir par exemple la courte séquence dans la salle d’attente de la compagnie de Fring. Nacho Varga lui n’en finit pas de se déshonorer à chaque jour qui passe pour le compte de l’irascible Hector Salamanca, l’obligeant à devenir toujours plus violent, à prendre toujours plus de risques sans nulle autre que compensation que d’avoir satisfait l’égo du vieux gangster, égo qui engage déjà la branche de son cartel dans une guerre avec ses rivaux qu’il va probablement perdre mais qu’il compte mener aveuglément de toute façon. Kim Wexler de son côté, est enfin parvenue au stade de reconnaissance qui lui avait si souvent été refusé chez HHM, si ce n’est que ça la démolit physiquement. Submergée de travail elle ne fonctionne plus qu’en mode micro-sommeil, et ce, véritablement au péril de sa vie – je pense que nous avons étés beaucoup à trembler, car d’après ce que nous connaissons de la cosmologie de l’univers de Gilligan, elle n’apparaît pas dans la tapisserie générale future, ce qui promet bien d’être un futur grand moment crève-cœur. C’est également le système qui viendra à bout des dernières résistances de Chuck, lui qui justement avait toujours pensé l’avoir de son côté. Enfin tout naturellement au milieu de tout ça, c’est bien sûr notre personnage principal qui se retrouve le plus affecté par cette saison en enfer.

 

 

De nouveau l’accent sera mis sur des scènes du quotidien, mais sans la loose magnifique et  avec de plus en plus de bonnes raisons pour Jimmy de basculer vers sa « slipping-side », ce qu’il fera, sans arrière-pensées, dans le bureau des assurances pour avocats puis avec son ancienne clientèle de retraités, poussé à bout par les échéances de fin de mois. Alors certes nous renouons avec le charme désuet des salles de bingo mais en beaucoup plus grinçant, car tout ceci est teinté par la bassesse des nombreux stratagèmes que Jimmy met en place pour arriver à ses fins. C’est au milieu de cette tourmente que son alter-ego de Saul Goodman apparaît pour la 1ere fois, par la grâce de deux grands moments de télévision comme seule cette série peut en produire : tout d’abord en tant que simple nom de façade au travers d’un spot publicitaire surchargé de retouches fluorescentes annihilant toutes les frontières du bon goût, puis au cours d’une sortie avec Kim qui là, laisse entrevoir une fracture plus profonde. Attablé dans un bar et avec quelques verres de trop dans le nez, Jimmy cristallise en un instant toute la haine de sa situation présente sur un client du même bar faisant un scandale pour une consommation mal préparée, humiliant le pauvre serveur devant toute la clientèle. En quelques secondes il met sur pied une arnaque avec pour seule intention celle de faire beaucoup de dégâts, et l’on perçoit très très bien qu’il en est absolument capable. Une scène assez sublime où Bob Odenkirk délivre une merveilleuse performance juste en répétant compulsivement des phrases telles que « he’s an asshole » « he needs to get down » d’où transparaît autant la dangerosité du personnage qu’un véritable amour inné pour la justice, que peu de personnages  – hormis peut-être Kim (ainsi que nous autres spectateurs) –  n’ont étés à même de discerner. Il paraît après tout que si l’on répète constamment à quelqu’un qu’il est une ordure, il y a de grandes chances qu’il finisse par le devenir, et de ce côté-là on ne peut pas dire que Jimmy aura été ménagé – voir sur ce point la toute dernière conversation d’avec son frère Chuck, qui risque d’avoir des répercussions absolument cataclysmiques parce que justement ce dernier n’a jamais su voir en son frère autre chose que la somme de ses exactions.

 

Cette 3e saison se termine heureusement en récession de dernière minute, le coup de volant ou de frein in-extremis qui permettent d’éviter le mur mais le mal est déjà fait, quelque chose « a craqué », et sous de nouvelles circonstances favorables bon nombre des qualités de tous nos personnages pourraient bien se retourner dramatiquement contre eux, comme ce fût presque le cas cette saison-ci. Le minutieux travail en amont de Gilligan vient en tout cas de faire la preuve de la densité de toute son amplitude au bout maintenant de 30 magnifiques épisodes, et nous ne sommes encore probablement qu’à mi-chemin de la grande perfection narrative qu’il nous concocte. Nous sommes peut-être bientôt rendus à la configuration de personnages que l’on connaît, et malgré toute mon affection pour Walter White et Jesse Pinkman, eh bien je ne suis pas si pressé que ça de les voir apparaître, même si ce sera sans doute grandiose. Les liens entre Saul, Mike et Gus avaient l’air tellement cimentés que j’ose croire qu’il y a autre chose que des intérêts communs temporaires qui les lient, on a l’impression qu’ils ont traversés ensemble beaucoup d’épreuves pour arriver à cette petite mécanique bien huilée que nous avions découvert dans Breaking Bad aussi j’espère vraiment que Better Call Saul est définitivement en route pour un très très long run, autant que celui des Sopranos, car il promet d’être tout aussi mémorable.

 

Trailer (fausse pub Los Pollos Hermanos) 

 

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