Interview: Amat Escalante (La región salvaje)

 
 
 

Après des études de cinéma entre l’Espagne et Cuba, Amat Escalante retourne dans son Mexique natal (bon, techniquement, il est né à Barcelone…) pour réaliser le court métrage Amarrados qui est récompensé à Berlinade en 2003. Il rencontre Carlos Reygadas et officie en tant qu’assistant réalisateur sur Batalla en el cielo. Les deux hommes deviennent amis et Reygadas aide Escalante à monter son premier film, Sangre. Tourné pour 60 000 $, le film fait parti de la sélection Un certain regard à Cannes. En 2008, il filme Los Bastardos qui suit le parcours chaotique de deux immigrants mexicains à Los Angeles qui finissent par séquestrer une mère de famille accro au crack. Escalante retourne à Cannes avec Heli, l’histoire d’un garçon et de sa jeune soeur confrontés, malgré eux, au trafic de drogue qui ronge le Mexique. Le film est récompensé du Prix de la mise en scène.

Grâce à son cinéma sans concession (aussi bien au niveau des sujets traités que de leur violence), Amat Escalante, s’il est loin d’être aussi célèbre que certains de ses compatriotes qui ont fait leurs trous à Hollywood, est pourtant un habitué des festivals et affiche même un palmarès impressionnant. Son dernier film, La region salvaje, ne fait pas exception puisse que le cinéaste s’est vu décerné le Lion d’argent du meilleur réalisateur à la dernière Mostra de Venise. Un mois après l’Etrange Festival, Amat Escalante est de retour à Paris dans le cadre de la 4ème édition du festival Viva Mexico où il vient donc présenter La region salvaje, sa première incursion dans le fantastique, et où nous avons eu la chance de le rencontrer.
 

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Quels sont les réalisateurs qui vous ont inspiré ?

Amat Escalante: Ils sont nombreux. Le premier réalisateur qui m’a vraiment marqué, quand j’avais 15 ans, c’est assez commun mais c’est Kubrick. Plus tard, je me suis intéressé au cinéma de Herzog et de Fassbinder. Ces cinéastes que j’admire ont certainement influencé mon cinéma mais de manière inconsciente. Los bastardos a été comparé à Orange Mécanique à sa sortie et je suis très heureux et fier de cette comparaison mais j’évite de trop penser à d’autres films quand je réalise les miens.

La region salvaje est le premier de vos films qui inclut des éléments fantastiques. Etait-ce une envie de longue date de réaliser un film de ce genre ?

Amat Escalante: Oui, j’ai toujours aimé le cinéma fantastique, notamment des films d’horreurs ou de science-fiction tels queRobocop, Terminator ou encore Possession de Zulawski et les films de Cronenberg. J’ai déjà eu l’occasion de réaliser un court métrage horrifique pouvant se rapprocher de Blood Feast, d’Hershell Gordon Lewis, qui nous a quittés récemment. Je pense même que mes autres films peuvent être considérés comme des films d’horreur, mais avec une approche réaliste. J’aime beaucoup la tension qui se dégage de ce cinéma et j’essaie de retrouver la même intensité.

Je pense par exemple à William Friedkin dont on pourrait dire que tous ses films sont des films d’horreur, et pas seulement L’Exorciste.

Amat Escalante: Oui, des films comme French Connection ou La chasse sont très réalistes mais partagent la même tension que le cinéma d’horreur. J’ai pu retrouver cela dans le Twentynine Palms de Bruno Dumont. Après, le genre fantastique nécessite d’avoir un certain budget selon ce que l’on veut montrer. J’ai toujours pris en compte les contraintes budgétaires pour choisir les sujets auxquels je voulais m’attaquer et, évidemment, le réel coûte moins cher. Arrivé à mon quatrième film, j’ai pu enfin envisager de raconter une histoire impliquant des effets spéciaux.

 

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La Region Salvaje

 

Le travail avec les effets spéciaux a-t-il été difficile ?

Amat Escalante: Non, du moins pas pour moi ! Il y avait déjà des effets spéciaux dans mes autres films mais là, c’était un peu différent avec les CGI. Le travail sur le plateau doit juste être plus précis mais j’ai pu bénéficier de l’expérience et du talent d’Yvan Jensen, le directeur des effets visuels. C’est surtout en post production que le plus gros du travail a été fait.

La créature est très réussie et très impressionnante. Quels étaient vos références pour son design ?

Amat Escalante: Je n’avais pas de références précises en tête. Nous avons d’ailleurs exploré d’autres idées très différentes. Au départ, elle ressemblait plutôt à une raie et usait de chocs électriques, telle une anguille, pour stimuler ses partenaires. A d’autres étapes, elle fusionnait avec eux mais cela ne semblait pas très naturel. Le design a évolué pour favoriser le réalisme et une forme de sensualité, très visuelle, via tous ses tentacules qui apparaissent comme autant d’organes reproducteurs.

Elle m’a évoqué les écrits de Lovecraft ou encore les hentaïs où les pieuvres sont également associées à la sexualité.

Amat Escalante: Je n’ai pas lu Lovecraft et je ne suis pas vraiment familier des mangas non plus. C’est donc indépendant de ma volonté même si j’ai déjà croisé ce type d’illustrations. Nous voulions proposer quelque chose d’original mais, tout a déjà été un peu fait et ces formes s’inscrivent certainement dans l’inconscient collectif. Même si elles sont assez différentes, je rapprocherais plutôt ma créature de celle de Possession.

La region salvaje est un film très mystérieux. Pourtant, la créature apparaît dès les premières images.

Amat Escalante: Il y avait une volonté, sans trop en dévoiler, de montrer aux spectateurs à quoi ils avaient affaire. Malgré cette part de mystère, le reste du film est traité de façon réaliste, la créature intervient assez tard dans le film mais il fallait qu’elle soit crédible et s’intègre naturellement dans le film. Aussi, c’était important de sentir cette présence dès le départ, cela permettait de mieux l’ancrer dans notre monde.

 

Vous êtes également scénariste de vos films.

Amat Escalante: Oui, mais je travaille accompagné  lors de l’écriture. J’ai co-écrit La region salvaje avec Gibran Portela. J’ai besoin que quelqu’un m’aide pour m’aider à structurer et à mettre en forme mes idées, que cela ressemble à un scénario. Mais je pars toujours de mes propres idées. Je me verrais mal adapter un roman par exemple.

On retrouve dans La region salvaje le même plan que celui qui introduit Heli, à savoir un top shot sur des victimes attachées dans un camion. Ce changement de point de vue peut surprendre, vous qui restez généralement à hauteur d’homme.

Amat Escalante: C’est vrai que ces deux plans présentent des similarités, autant dans la forme que dans l’action. Dans les deux cas, il est question de prendre le point de vue de la menace. Celle-ci apparaît même directement dans le plan d’Heli avec l’apparition du pied du ravisseur dans le champ qui vient écraser le visage de l’acteur. Dans La region salvaje, le plan est beaucoup plus large, comme si l’action était guettée par le monstre depuis le ciel, c’est aussi une façon de rappeler sa présence sans le montrer.

 

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Heli

 

Vous tournez souvent avec des acteurs non-professionnels.

Amat Escalante: J’ai également rencontré des acteurs professionnels durant le casting. Mais c’est vrai que, comme pour Heli etLos bastardos, mon dernier film est essentiellement interprété par des débutants, du moins au cinéma, puisque les deux actrices, par exemple, étudiaient l’Art dramatique. Eden Villavincecio, qui joue le frère infirmier, avait déjà joué dans quelques films. J’aime trouver de nouveaux visages et je pense que cela a un effet sur les spectateurs en leur donnant l’impression que ces personnages existent vraiment.

Votre film parle de sexualité et, vu votre approche frontale de la mise en scène, avez-vous été tenté de filmer de vrais actes sexuels comme ont pu le faire récemment Gaspard Noé ou Lars Von Trier ?

Amat Escalante: Non, je n’en voyais pas l’utilité et j’aurais été mal à l’aise vis-à-vis de mes acteurs. Souvent, il s’agit juste d’inserts avec d’autres personnes. Mes plans n’impliquaient pas de montrer les pénétrations. En revanche, j’aime beaucoup le cinéma de Gaspard Noé et sa façon de faire des choses qu’on a encore jamais vu ailleurs, de nous faire partager des points de vue inédits.

Vous partagez avec lui le même rapport à la temporalité. Vous n’hésitez pas à étirer vos scènes.

Amat Escalante: C’est une chose qui revient souvent quand on me parle de mes films. Certaines personnes les trouvent même trop lents. Pourtant, ça n’est pas volontaire, je laisse simplement l’action se dérouler. Cela vient aussi sûrement du fait que je n’aime pas multiplier les plans comme on peut nous l’apprendre en école de cinéma. Je préfère trouver d’autres façons d’appréhender les scènes.
 

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Los Bastardos


 

En tant que réalisateur, vous préférez poser des questions plutôt qu’apporter des réponses.

Amat Escalante: Mes films sont ambigus et cela suscite souvent les interrogations mais je choisis juste des sujets qui me touchent. J’ai l’impression qu’on dit que mes films sont politiques avant tout parce qu’ils sont réalistes. Je montre le monde tel que je le vois et cela peut être considéré comme une démarche politique en soit. Même si j’aime traiter des tabous de la société mexicaine, je n’envisage vraiment pas mes films en fonction de telle ou telle question que je pourrais poser. Alors apporter des réponses, ça serait bien trop prétentieux, ou on tombe dans le cinéma de propagande.

Vous avez tourné Los bastardos à Los Angeles mais cela restait un film mexicain. Pourriez-vous imaginer réaliser un film pour Hollywood ?

Amat Escalante: J’ai vécu en p.artie aux Etats-Unis lorsque j’étais plus jeune et j’y ai effectivement tourné Los bastardos mais j’ai encore beaucoup à dire sur le Mexique. Il s’y passe vraiment beaucoup de choses en ce moment. Comme je disais, j’aime partir de ce que je connais et ce que je connais le mieux c’est mon pays. Je ne ressens pas non plus l’envie de diriger des acteurs célèbres ou de raconter une histoire qui ne serait pas la mienne. Après, je ne sais pas comment les choses évolueront non plus et je ne suis fermé à aucune éventualité.

 

Propos recueillis par HollyShit.

Merci à Ophélie Surelle et le festival Viva Mexico.

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About HollyShit

C’est un endroit extraordinaire dont le nom s’affiche fièrement à front de colline (le « O » est à Alice Cooper et le « Y » à Hugh Hefner !) : cité des anges où tout le monde a un sexe, Mecque où les juifs sont bienvenus, usine à rêve désormais spécialisée dans le recyclage … Les étoiles tapissent ses trottoirs à défaut de pouvoir percer les nuages de pollution. Sous son soleil paradisiaque, la neige y tombe pourtant toute l’année, importée directement de Colombie. Là-bas, les nourrissons tètent du lait au silicone et les mexicains rêvent d’avoir des guatémaltèques pour récurer leurs toilettes. Ce pays sera ici représenté par un émissaire qui n’y a jamais foutu un pied et qui signe « Clém’ » à la pointe du stylet de sa palette graphique.