Critique : Dear White People

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Dear White People

De Justin Simien

Avec Tyler James Williams, Tessa Thompson, Kyle Gallner, Teyonah Parrish, Brandon Bell, Dennis Haysbert

Etats-Unis – 2014 – 1h48

Rating: ★★★★★

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La faculté de Winchester est une université classique américaine : avec ses départements d’art, d’économie, de journalisme ou de sciences politiques ainsi que ses différentes « maisons » (comprenez ces lieux de vie, ces résidences avec cantine et dortoirs). Elle semble être l’endroit idéal de la formation des jeunes esprits américains. Mais dans la résidence Amstrong/Parker, accueillant quasi-exclusivement des étudiants noirs, où Samantha White vient d’être élue présidente, un pavé est jeté dans la mare : la création d’une émission radiophonique intitulée Dear White People

Dernièrement, en France et dans le reste de l’Occident, il y eût la question du genre via la comédie ou le drame, notamment aux Césars 2014 avec L’inconnu du lac, La vie d’Adèle ou le triomphe de Les garçons et Guillaume, à table ! Voilà maintenant l’autre question actuelle et centrale du monde occidental : le racialisme, associé ou non, au socio-culturel. Dans ce postulat on peut caser par exemple la question de l’Islam dans l’hexagone. D’ailleurs, en France, le traitement de cette question a donné Bande de filles ou Qu’Allah bénisse la France. Et aux Etats-Unis, cela fait longtemps qu’on réfléchit à comment être noir dans un monde de blancs, car ils ont un président noir depuis sept ans. En effet, les trois-quarts des américains sont blancs et ils peuvent reprendre, ou non, ce refrain de la chanson de rap de Young Jeezy « My president is black ». L’élection d’Obama n’a pas supprimé le racisme aux Etats-Unis, premier point de discorde entre les blancs et les noirs de l’université. « Quand Obama fut élu, il y eut un véritable soupir de soulagement. Les gens pensaient que l’on avait enfin mis fin au racisme et mis derrière nous toute l’histoire ségrégationniste de notre pays, finalement ils se réveillent et réalisent que c’est faux » clame le réalisateur Justin Simien. Entre l’apprenti journaliste noir et gay, la star en herbe Youtube simili-Nicki Minaj avec ses perruques tissés ses lentilles bleues (au même surnom que la P.A.W.G/Whooty suprême…), les blancs fils et filles à papa revendiquant la discrimination positive comme avancé de la société américaine (« vous ne pouvez plus vous plaindre »), le golden boy noir, la métisse qui n’assume pas son côté blanc ou encore la vieille querelle entre le doyen de l’université noir et le président de l’université blanc issus de la même promotion, l’affrontement culturel (qui va dorénavant remplacer l’affrontement des classes sociales et prouver une énième fois qu’il n’y a pas d’affrontement de civilisations) va détonner comme une partie d’échecs (comme Fièvre à Colombus de John Singleton en moins violent et moins sanglant réalisé vingt ans plus tôt).

Car au-delà de la citation d’un des personnages pour le jeu, les échecs sont des pions noirs contre des pions blancs sur un plateau, un damier noir et blanc. Cela nous rappelle le système binaire si cher et si omniprésent dans le monde occidental, tout en suggérant la dualité en chacun de nous, que l’on remarque surtout chez les personnages noirs. En France ce seraient les enfants d’immigrés, qui ont parfois ce sentiment, ajouté à une sensation d’écartèlement. C’est la problématique de la perception de soi face à la perception qu’ont les autres de soi : du cliché des cheveux noirs fascinant les blancs, de la drogue démocratisée, du noir écrivant des vannes et des rimes ou des petits noms sexy que les blancs donnent aux noirs (barre chocolatée), la solution serait le dépassement de soi. La réponse filmique est d’abord humoristique avec la catégorisation OoftaNez Refait100%  tiré d’un manuel de survie fictif. « Entouré de blancs, j’avais l’impression d’être une représentation étrange de l’homme noir. Et dans la communauté noire, je me suis toujours demandé  quel type de noir je devais être. Comment survivre culturellement ? Comment trouver sa place dans un monde où personne ne vous ressemble ?» rapporte le jeune metteur en scène américain.  La réponse devient dans un second temps alors flou avec la tentation afrocentriste, ethnocentriste ou la pose contestataire black panther, pouvant amener au racisme anti-blanc ou racisme de gauche. Ce phénomène, réel, prend de l’ampleur médiatique et nourrit les groupuscules d’extrême droite ou conservateurs. Mais « les noirs ne sont pas racistes, ils ont des préjugés » (à méditer…) rétorque l’héroïne Samantha White. De plus un blanc un peu noir (Tarantino, Eminem ou le récent buzz de Machie Gun Kelly avec son clip Till I die) a toujours été perçu plus cool qu’un noir un peu blanc (Condoleezza Rice ? Colin Powell ?), dit grossièrement le bounty. Cela ramène, à mon sens, au contexte social que tous les personnages sont des noirs de classe moyenne, comme Barack Obama, qui pourraient passer pour des bountys en puissance, mais finalement on se rend compte que ce sont les plus revendicatifs. Ils ne sont pas dans la situation de la classe populaire « de nigger (le noir qui a des chaînes d’esclave) à nigga (le noir qui a des chaînes en or) » et sont pourtant les premiers attristés du mandat non réformiste et non révolutionnaire d’Obama alors que son élection fût révolutionnaire. Et cela provoque que Sam fasse un remake de Naissance d’une nation de D.W Griffith (intitulé Renaissance d’une nation  avec des blancs maquillés en blanc immaculé à la manière des clowns ou des mimes, en plus Sam ajoute qu’elle a dû se taper aussi le visionnage d’Autant en emporte le vent). D’ailleurs, nous sommes dans l’avènement de la classe moyenne : en politique, en culture (même dans le hip hop avec des gars comme Kanye West ou Drake, en jazz c’était Miles Davis) ou dans les médias, ils ont pris les commandes en écartant les vieilles familles bourgeoises et aristocratiques ou l’ampleur oligarque des démocraties occidentales. Par conséquent on a droit à une tirade humoristique pour critiquer la série Cosby Show (faite par un personnage noir, on frise le blasphème), famille noire bourgeoise…

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Et cette  classe moyenne noire n’a pas vraiment connu le racisme frontal, comme les jeunes des banlieues de France, notamment les trois terroristes (ou extrémistes religieux au choix) de Charlie Hebdo et de l’Hypercasher… Alors peut-il avoir de la méfiance comme à l’époque où « où on lynchait les noirs aux Etats-Unis et on lâchait les chiens sur les basanés en France» (de là je me permets l’analogie des gens prétendant au retour du régime antisémitiste de Vichy, « l’ambiance des années 30-40 », à chaque antisémite en France n’ayant aucun rapport)? « Il y eut comme une explosion de mini agressions, de racisme accidentel ou intentionnel qui capta l’attention du public, tel que certaines célébrités blanches qui tentent de ressembler grossièrement aux célébrités noires. Le racisme accidentel est beaucoup plus dans l’air du temps. » avance Justin Simien. Le racisme aux Etats-Unis n’est donc plus frontal, plutôt latent ou par intermittence voire sur des situations particulières (bavures policières récentes), de même qu’en France. Le long-métrage réfléchit alors sur les formes filmiques de frontalité et de transversalité (comprenez de biais ou de côté). Pour ce qui est de la frontalité, nous sommes en quelque sorte dans un style Yasujiro Ozu : en effet, il y a beaucoup de plans des personnages face caméra, notamment lorsqu’ils regardent la télévision ou sont face à leur webcam ou leur écran d’ordinateur et même lorsqu’ils se parlent entre eux. Cela donne même des rapports dominant/dominé dans les rares scènes de couples mixtes (Sam ordonnant à son petit copain blanc de « se mettre à genoux », la petite copine blanche de Troy dans la même position) tout en soulignant la fausse harmonie des couples se ressemblant (Troy et Coco, Sam et son camarade activiste). Pour la transversalité, qui comme la frontalité rejoint la symbolique du jeu d’échecs, c’est le jeu des espaces de l’université. Ce sont  les différents déplacements des personnages pouvant rappeler Elephant de Gus Van Sant, des déambulations dans une enceinte scolaire restent une idée proprement anglo-saxonne. Citons ensuite les habitations des étudiants comme forme de transversalité : que ce soit Troy qui s’enferme dans sa salle de bains ou change de chaîne de télévision quand il réalise que son nouveau voisin entend peut l’entendre (studios concomitants), Sam dans sa chambre ou dans le studio de la radio, ou bien encore Coco faisant ses vidéos Youtube. Troisièmement, il y a un lieu qui définit très bien la transversalité : le réfectoire de la résidence Amstrong/Parker, qui est l’autre point de départ des conflits universitaires. En effet, ce lieu de restauration et de repas devient tour à tour un lieu de débat public et politique, un lieu de justice et d’accusation enfin un lieu de sentence, notamment par des panoramiques rapides lors de plan moyens ou américains. Pour finir, la transversalité est aussi la présence des nouvelles technologies (apparitions à l’écran de sms, de mail ou d’appels téléphoniques) ou bien la forte présence du motif de l’escalier. Ajoutons le travail costumier des personnages, en citant le metteur en scène : « Sam White et sa bande ont un genre digne de friperies militaires des années 60, style Angela Davis. Troy s’habille BCBG, comme tout garçon qui a de l’argent et du style. Coco a un style qu’elle pense être approprié vis-à-vis des gens qui l’entourent ». C’est la dichotomie existant entre ce que l’on (nous) raconte et ce que l’on ressent…

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Finissons par noter l’excellente bande originale hip hop jazzy. Ce qui nous renvoie au fait que ce que les blancs ont facilement assimilé des  noirs occidentaux restent la culture la plus élitiste qui soit avec le jazz, ou la culture de masse la plus basique avec le hip hop. C’est-à-dire connaître Miles Davis d’un côté, Jay-Z d’un autre, associé au fantasme de la beauté noire suffirait à la paix sociale entre noirs et blancs. Mais ce n’est pas le cas (quid de la riche littérature noire), reprenons à nouveau des propos du réalisateur toujours dans le même sentiment des citations précédentes : « Cela fait très longtemps que je n’ai pas entendu dans un film sur la culture noire de la musique classique ou vu des références à des films tournés avant 1975 (…) Le cinéma d’auteur américain est en grande majorité représenté  et fait par des blancs. Cela ne représente pas les Etats-Unis ni le goût des américains. On devrait avoir des gens de couleur et des minorités dans tous nos films. J’aimerais que les spectateurs puissent en parler, se voir eux-mêmes et se retrouver d’une manière un peu différente ». D’autant qu’il est véridique que de nombreuses soirées « ethniques » sont organisés à travers les Etats-Unis, dans les facultés ou en fête privée, les noirs ne sont pas les seuls visés. Il y en a même eu une à l’université de Darmouth une semaine avant le tournage (avec incidents) et une autre en Arizona deux jours après la première à Sundance. Et vous avez tous été témoin de la non-nomination d’actrice, d’acteur, de scénariste, de réalisatrice ou réalisateur issus de la minorité noire (c’est un mexicain qui a tout raflé, le seul latino nommé…) malgré la présence en meilleur film de Selma d’Ava DuVernay (première femme noire à gagner un prix de réalisation à Sundance, première femme noire à être nommée en réalisation aux Golden Globes) aux Oscars 2015, quand 12 years a slave a presque tout raflé l’année dernière… En aparté hexagonale, on peut citer les récents de faits de la non-distribution en salles parisiennes de Banlieue 13 Ultimatum, le cas malheureux du film réalisé par Spike Lee, Miracle à Santa Anna, produit par TF1 mais non distribué en salles françaises et diffusé sur la chaîne numéro un française à trois heures du matin ou le refus de l’exploitation en salles françaises du succès outre-Atlantique Think like a man (les raisons avancées : avec sept personnages principaux noirs sur huit, le spectateur français ne pourrait s’identifier…). Mais au final, le film nous dit que la couleur idéale aux Etats-Unis, reste le vert, la couleur du billet du dollar américain, « ce qui est plus vendeur que des noirs incultes, ce sont les blancs racistes débiles ».

Les noirs occidentaux sont des métis culturels.

Cet article est dédicacé aux mémoires  de Trayvon Martin, Michael Brown, Eric Gardner et Tamir Rice.

Hamburger Pimp

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About Hamburger Pimp

Rônin durant l’ère Edo au 17ème siècle, mais persuadé de venir d’ailleurs, il fût de l’armée de samouraïs chargée d’exterminer des carcasses à moitié vide de zombies peuplant un domaine proche du mont Fuji, dirigé par un seigneur cannibale. Des victimes revenus en bourreaux peut-on dire. Il fût le seul survivant des sabreurs, blessé par une marque maudite, qui par moments le zombifie le poussant à rechercher de la chair fraîche mais allongeant sa vie considérablement, le rendant encore vivant aujourd’hui. Depuis il traque des zombies à travers le monde et le temps, à bon prix, ce qui l’a poussé à se faire passer pour un dirigeant de société de cinéma spécialisée dans les effets spéciaux gores alors que ce sont les zombies tout juste repassés par sa lame précise. Il lui arrive souvent de récupérer du sang afin de le réinjecter dans la terre d’un bonsaï conservé depuis des siècles. Cet arbre minuscule, pourrait être la clé de son salut face à sa fatalité…