Her / Under The Skin, étude en effet miroir

 
 
 
 

Attention SPOILERS: si vous n’avez pas vu Her et Under The Skin, vous lisez cet article à vos risques et périls!

Certains films, bien que contemporains, semblent se répondre, proposant une variation sur un même thème, une réflexion similaire à sujet équivalent. C’est le cas  de Her de Spike Jonze et de Under The Skin de Jonathan Glazer.

 

Conteurs d’histoire sans parole

 

Cannonball des Breeders, 100% de Sonic Youth,  Feel the Pain de Dinosaur Jr, Shady Lane de Pavement, Sabotage des Beastie Boys, It’s Oh So Quiet de Bjork, Spike Jonze est de ceux qui ont façonné l’imagerie proto-grunge et rock alternatif des 90’s, souvent influencé de la culture skate dont il est issu, mais aussi electro (Da Funk de Daft Punk, Electrobank des Chemical Bros), cultivant déjà son goût pour le détail bizarre, l’absurde. C’est donc assez naturellement que ses premiers travaux de longs métrages (Dans la peau de John Malkovich, Adaptation) soient la mise en image d’un univers aussi fou et étrange que celui de Charlie Kauffman. Pourtant, quand il devient aussi son propre scénariste (Max et les Maximonstres,  Her), il continue à cultiver des mondes imaginaires, des époques fantasmées, des rêves sur pellicule. Et dans les rêves, la parole n’est pas nécessaire, elle est souvent eludée, raccourcie. Son expérience de vidéaste de clip lui a appris à narrer des histoires sans parole, par la force des images, du montage et du sens même de la chanson illustrée.

A son instar, Jonathan Glazer a lui aussi acquis son expérience de conteur sans parole à travers ses travaux de vidéaste de clip, mais aussi dans la pub, autre domaine où l’efficacité de la narration des images est primordiale. Karmacoma de Massive Attack, Universal de Blur, Karma Police de Radiohead, hommages vibrant à Kubrik, Lynch et Carpenter, Glazer aime à citer les cinéastes qui l’influencent. Travelling long dans des couloirs ou sur des routes, il aime suivre ses personnages, suivre leur mouvement. Ses premiers longs métrages, Sexy Beast et Birth, un polar et un drame romantique, sont de facture classique, à l’image de ses clips, souvent esthétiquement soignés mais assez convenus dans la mise en scène. Under The Skin marque donc un vrai tournant, autant dans son travail de scénariste que dans celui de réalisateur.

 

Corps sans voix & voix sans corps

 

A quelques mois d’intervalle sont donc sortis deux films, tous deux donnant à Scarlett Johansson, les deux rôles les plus intéressants de sa carrière, celui d’un OS romantique dans Her et celui d’une bombe sexuelle d’un autre monde dans Under The Skin.

Pour Her, l’actrice est littéralement invisible du film, elle n’en est pas pour autant absente, elle est bien au contraire omniprésente. Tournée à la base par Samantha Morton, la voix de Johansson a été ajoutée en post prod. A l’écoute du timbre sexy de la belle américaine, rendu reconnaissable par son grain si particulier, on comprend aisément le choix de changement de casting (même si on aime beaucoup Samantha Morton qui a décidément bien du mal à faire son trou). L’un des coups de maître de Jonze tient justement dans cette omniprésence, de construire son personnage de femme idéale au fur et à mesure, au détour de quelques dialogues, quelques détails ultra réalistes la personnifiant, ancrant son personnage dans la tête de son spectateur. Cette caractérisation lui permet alors de faire des scènes sans dialogue avec musique extradiégétique, comme des clips dans le film, où l’on perçoit sans paroles les sentiments liant Théodore et son OS. Même sans corps, Jonze nous fait tous tomber amoureux de Samantha, jouant sur le grain singulier de Scarlett, doux et sexy.

Pour Under The Skin, c’est le corps de l’actrice qui est mis en lumière, son personnage est quasi-mutique, sa principale caractérisation étant d’être un objet de désir, un physique, un appât pour attirer ses victimes dans son piège. Bien que jamais définie explicitement  comme telle dans le film, on sait tout de même d’elle qu’elle n’est pas humaine, elle n’en a que l’apparence. Pourtant, elle appâte ses proies en leur parlant, dans une situation où l’homme se trouvant sollicité par une si belle femme  ne peut refuser une proposition de sexe. Le seul qui refuse d’ailleurs, c’est le nageur, préférant tenter de sauver une femme de la noyade plutôt que de gaudrioler avec la belle, détournant littéralement son attention d’elle, le seul qui ne rentre pas dans la maison – vaisseau de son plein gré.  Le seul qui ne bénéficie pas de la lente danse de Scarlett sur fond noir, marchant sur un sol miroir au son d’une musique lancinante et étrange. Ces séquences sont un motif fort du film, symbolisant la mort des proies, l’étape finale de la tache de Scarlett qu’elle répète inlassablement.

 

Inanimé et sentiment humain

 

Les deux films mettent en scène des entités “inanimées”, dans le sens latin du terme, dépourvues d’une âme. Samantha, l’OS de Her, de part l’amour qu’elle éprouve pour Théodore pose la question des sentiments d’une Intelligence Artificielle, sa capacité à s’émouvoir et à aimer. Et si elle ressent et exprime des émotions, cela pose la question de son humanité. Pour Théodore, et le monde dans lequel il évolue, cette idée d’une Humanité, définie non seulement par l’intelligence mais aussi par les sentiments ressentis, existe. Samantha est sa petite amie, bien qu’elle ne soit qu’une voix, et la plupart des gens de son entourage (son collègue, sa pote de fac) semblent adhérer au concept, faisant la connaissance de Samantha sans aucun préjugé. Seule son ex-femme Catherine est choquée par cette relation, rendant par la même Samantha davantage réelle, comme une sérieuse rivale la remplaçant dans la vie de Théodore.

Ressentir de l’empathie comme définition de l’humanité, tel est le postulat de base d’Under The Skin. Le personnage de Johansson est définie comme non humaine et incapable de ressentir la moindre émotion au départ, exécutant sa tâche inlassablement et sans s’émouvoir. Pourtant, la rencontre avec le personnage joué par Adam Pearson, l’homme au visage déformé, sa solitude, sa douleur, bouleversera cette routine. “ Laura” lui permet de la toucher dans la voiture, elle se déshabille entièrement devant lui, puis le laisse vivre. Cette empathie la fait basculer dans l’humanité, elle ressentira dès lors un panel d’émotions humaines, la peur, la fatigue, la tristesse. Elle est condamnée à être traquée, à la merci des hommes, victime de ce physique qui jadis lui permettait de chasser, devenue oripeaux des plus viles convoitises.

 

Société moderne et individualisme

 

Ce qui est aussi frappant, c’est la manière dont chaque film traite au final d’un même sujet: la solitude dans la société moderne. Pour Jonze, cela passe par notre repli vers les nouvelles technologies, leur avancée et intrusion rapide dans nos habitudes, dans nos besoins, qui séparerait de plus en plus les gens, réduirait les interactions sociales réelles.

Pour Jonathan Glazer, c’est un constat amer. Tel un mal sociétal, cette solitude pesante semble inéluctable dans une vie rythmée de routine. En un sens, la solitude même de Laura fait partie de son taf et c’est elle qui pousse les victimes à la suivre. C’est aussi la solitude forcée d’un pauvre être qui la changera fondamentalement.

Spike Jonze et Jonathan Glazer ont tous deux livré cette année leur meilleur film, et donné par la même occasion ses deux meilleurs rôles à Scarlett Johansson. Forts de leur expérience de vidéastes de clips, les deux cinéastes ont tous deux joué de leur capacité à mettre en scène des histoires sans paroles, livrant de superbes moments de cinématographie. Chaque réalisateur a de surcroît pris sa plume pour écrire le scenario de son film et mener sa réflexion sur l’Humanité à travers le non-humain, l’humanité définie à travers les émotions et sentiments ressentis.

 

Retrouvez nos critiques de Her et dUnder The Skin

Lullaby Firefly

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About Lullaby Firefly

Créature assemblée par les mains expertes d’un obscur savant fou d’origine bavaroise à l’accent tranchant comme un scalpel, Lullaby Firefly profite chaque année de la nuit d’Halloween pour s’illustrer dans quelques macabres méfaits, comme le vol de sucettes et le racket d’oursons en gélatine. Oubliant souvent sa tête dans le frigo, rempli de restes de villageois qu’elle affectionne particulièrement, elle se rend régulièrement dans la clinique du Docteur Satan pour un petit rafistolage express, secret de son éternelle jeunesse.