Critique de The Bay

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The Bay

De Barry Levinson

Avec Kristen Connolly, Kether Donohue et Will Rogers

Etats-Unis – 2012 – 1h24

Rating: ★★★★☆

Je suppose que toi aussi le found-footage commence sérieusement à te les briser. Les faux-docus et autres exercices à la première personne de plus en plus t’en touchent une sans bouger l’autre ! Alors oui, filmer avec une webcam au grain dégueulasse, un téléphone portable aux pixels aussi gros que mon poing ou le caméscope familial oldschool trouvé dans le grenier de ta mémé est devenu depuis quelque temps le summum du hype… Mais c’est la crise m’sieurs dames, que voulez-vous ? Alors même que le procédé est réellement passionnant et ouvre de multiples possibilités, on assiste régulièrement impuissants à son nivellement toujours plus par la bas par nombres de faiseurs inutiles mais malins, convaincus d’avoir tout inventé (rappelons tout de même si il est besoin de le faire que le concept était déjà exploité de manière plus ou moins pertinente par Rugerro Deodato dans son mythique Cannibal Holocaust en 1980)  voyant uniquement là une source de bénéfice colossale… de la thune facile somme toute… suivez mon regard… Heureusement, il existe malgré tout encore des artistes honnêtes qui voient dans la technique un véritable lieu de création, d’expression d’un point de vue formel et d’expression tout court. C’est le cas de Barry Levinson, sur lequel je te l’avoue, j’émettais bon nombre de réserves, le bonhomme n’ayant pas jusqu’alors excellé au sein du cinéma de genre, citons tout simplement un Sphère de triste mémoire, sorte de sous-Abyss shooté au Lexomil… Et pourtant mon brave, force est de constater que contre toutes attentes, il nous livre non seulement avec The Bay le found-footage le plus réjouissant et inventif tourné depuis belle lurette, mais aussi un excellent film d’horreur passionnant, tendu et sans concession, aux fulgurances gores particulièrement écœurantes, qui se permet en prime un sous-texte écolo certes convenu mais rentre-dedans et donc grandement louable.

Soit une jeune journaliste qui décide de poster sur Internet une compilation de documents vidéo et sonores montés pour l’occasion, retraçant les événements tragiques et pandémiques survenus le jour de la fête nationale américaine dans une petite ville surplombant un lac. Comme d’habitude, je te le donne en mille : on nous cache des choses, mais moi j’y étais et je dois au monde entier mon témoignage et le résultat de mes recherches !

Barry Levinson est très malin : son interprétation du found-footage, et là se situe sa plus grande qualité, loin de n’être qu’un simple et vain travail de compilation et par la même de dissolution multimédia de la subjectivité, est avant tout un rigoureux effort de montage. Tous les poncifs du genre traînent ça et là, cependant c’est par une construction du récit réellement pensée, alternant point de vue scientifique et vécu d’individus lambdas plongés dans la terreur que le film trouve son équilibre, tantôt extrêmement spectaculaire tout en revendiquant une démarche qui finalement fondamentalement ne l’est pas, tantôt se jouant particulièrement intelligemment d’une frustration sciemment suscitée. Nous pourrions à ce stade tout juste lui reprocher une composition sonore cliché et tonitruante poussant inévitablement aux jumpscares artificiels, curieuses notes dissonantes jaillissant de la tonalité générale tout en justesse de l’œuvre comme autant de partitions bourrines injectées au cœur d’un travail qui visuellement évite pourtant soigneusement bon nombre d’écueils galvaudés du genre. C’est aussi en ne forçant à aucun moment le jeu de l’immersion de manière archétypale que tout cela prend une tournure si profondément immersive : en faisant le choix de faire demeurer le spectateur dans une certaine relation de recul vis à vis de l’objet auquel il est confronté, c’est tout naturellement que la distance avec ce qui se déroule à l’écran va peu à peu s’estomper jusqu’à finalement être réduite à néant. L’horreur de la même manière que l’introduisait Romero dans ces premières œuvres, les plus passionnantes, nait du quotidien le plus confondant donnant tout son sens au concept freudien d’inquiétante étrangeté : celle-ci n’est presque jamais une démonstration de force mais bien au contraire plutôt une discrète voire imperceptible incursion au cœur du réel d’une monstruosité éminemment plausible car non grandiloquente, d’où une angoisse véritable. Alternant intenses séquences de suggestion et monstrations sanglantes bien cradingues, dialectique soutenue par un montage percutant et sans faille ; réussissant la prouesse par les temps qui courent de rendre nombre de ses protagonistes attachants au point que l’on se trouve réellement peiné lorsqu’ils expireront leur dernier souffle de préférence dans des souffrances atroces malgré, il faut l’admettre, une exposition de l’explosion des multiples points de vue de temps à autre un poil maladroite ; Levinson tire définitivement son épingle du jeu déroutant,  déroulant un récit bien plus malin et bien moins déjà-vu qu’il n’y paraît au premier coup d’œil, et surpasse de loin, de très loin, une grosse partie de la production actuelle s’intéressant aux infections hautement contagieuses, ces dernières s’enferrant quasi-systématiquement dans des considérations sociopolitiques parfois embarrassantes car effectuées avec une subtilité pachydermique achevant très vite de les rendre totalement indigestes.

Alors oui, le film a beau s’empêtrer régulièrement dans des effets faciles et prévisibles, les séquences mettant en scène des discussions entre scientifiques même si intéressantes et fondamentalement nécessaires à la narration cassent souvent le rythme général, le discours écolo sous-jacent quoique encore une fois  parfaitement louable prend parfois trop le pas sur le reste et est asséné à coup de masse, ce qui est tu en conviendras très peu agréable… Cependant rien de tout cela ne vient véritablement ternir l’ensemble, généreux, honnête et intelligent qui, pour une fois prend le genre non comme fin en soi mais comme moyen, tout en tentant d’explorer son potentiel au maximum comme avait pu le faire en son temps le chef-d’œuvre de Jaume Balaguero et Paco Plaza, Rec. Rappelons tout de même que le genre a ses limites et qu’à force de trop tirer sur la corde on finit inévitablement par l’user, en d’autres termes peut-être faudrait-il songer à ralentir sérieusement la production, le found-footage, tout comme le torture-porn il y a quelques années, à force de multiples représentants souvent d’une indigence douteuse va vers son essoufflement et risque l’extinction presque totale enfermé dans une réputation peu glorieuse malgré une poignée non négligeable de beaux voire de très beaux efforts dont ce The Bay fait à coup sûr parti.

Naughty Bear

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About Naughty Bear

Esprit vengeur adepte donc de la loi du Talion enfermé dans une peluche : œil pour œil, dent pour dent de préférence marteau au poing (quand il n’a pas les mains occupées à manipuler des cartes à jouer)… tout cela en version nounours bien sûr ! Aimant humblement à philosopher sur toutes formes de monstruosités y compris la sienne »Je sais que je suis une bête, cependant j’ai le droit de vivre non ? »… tout cela en version nounours bien sûr ! Un scanner récemment effectué a pu révéler qu’il possédait en guise de rembourrage des pellicules plein la tête (hardcores si possible), l’écriture s’avère dès lors le seul et unique moyen de les exorciser. Avez-vous déjà vu un nounours armé d’une machette se confectionnant un masque avec le cuir ou plutôt le tissu de ses victimes ? Maintenant, oui.