Batman: la Tétralogie 90’s

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Si les années 80 ont appartenu à Superman, les années 90 seront celles de Batman grâce à l’immense succès du film de Tim Burton en 1989 qui engendrera trois suites. Pourtant, le super-héros créé par Bob Kane en 1939 pour le compte de DC Comics avait déjà connu les honneurs du grand écran. D’abord par un serial de quinze épisodes datant de 1943 où l’homme chauve-souris, accompagné de Robin, déjouait les plans du Dr. Daka, un espion japonais – Seconde Guerre Mondiale oblige – voulant contrôler les esprits. Ensuite par une adaptation cinématographique en 1967 de la mythique série télévisée pleine de shebam, de pow, de blop et de wizz dans laquelle Adam West et Burt Ward affrontaient en moins de deux heures une grande partie des super-vilains les plus emblématiques de Gotham City (Joker, Pingouin, Catwoman, Sphinx…)

 

Du super-héros gothique…

Si Frank Miller avait déjà modernisé le personnage au milieu des années 80 avec son comics The Dark Knight Returns, le traitement de Tim Burton oscille quant à lui entre les inspirations expressionnistes de la bande dessinée originelle et le goût du kitsch de la série télé. Interprété par l’acteur comique Michael Keaton, qui tenait déjà le rôle principal du précédent film de Burton, Beetlejuice, Batman est opposé pour sa première aventure hollywoodienne d’envergure à son ennemi le plus connu, le Joker. Ce dernier est interprété par Jack Nicholson, acteur génial des années 70 (Easy Rider, Vol au-dessus d’un nid de coucou) dont l’aura de respectabilité artistique lui permet depuis Shining de Stanley Kubrick de délivrer un jeu outrancier proche de Jerry Lewis sans que cela génère la moindre critique. Voyant son nom trôner en tête du générique, Nicholson cabotine dans son costume violet et inaugure une règle – exceptionnelle dans les franchises de super-héros – qui se vérifiera sur les trois autres Batman à suivre. En effet, face à un Bruce Wayne transparent, le super-vilain sera la vraie vedette de chacun des épisodes. Poursuivant dans la veine du cinéma fantastique hystérique de Beetlejuice, Tim Burton agrémente son casting de quelques icones des années 80 (la vamp Kim Basinger, Billy Dee Williams en Harvey Dent qui n’aura pas le temps de devenir Double-Face) mais aussi de l’ancienne figure de la Hammer Michael Gough (dans le rôle du majordome Alfred) et de Pat Hingle qui trouve dans le personnage du commissaire Gordon son rôle le plus populaire. Les deux acteurs seront d’ailleurs les seuls à figurer au casting des quatre volets des années 90. En dépit de son casting de luxe et de ses 400 millions de dollars de recette au box-office, Batman ne brillera aux Oscars que pour ses décors réalisés par Anton Furst qui fait de Gotham City une mégapole futuriste aussi fascinante que celles aperçues dans Blade Runner et Brazil.

Le temps de réaliser son très personnel Edward aux mains d’argent, Tim Burton revient sur la franchise avec Batman : le défi en 1992. Prenant davantage de liberté avec le matériel original que le précédent Batman, ce deuxième volet double les vilains avec l’arrivée du Pingouin (Danny DeVito métamorphosé par les maquillages de Stan Winston) et de Catwoman (dont la tenue ultra-moulante permet à Michelle Pfeiffer de détrôner Kim Basinger de son rang de sex-symbol). Moins trépidant que le premier volet, Batman : le défi est toutefois beaucoup plus empreint de la personnalité de Tim Burton qui transforme cette nouvelle aventure de Batman en un véritable hommage à l’Expressionisme allemand. D’abord par le personnage de l’industriel Max Shreck, inventé pour l’occasion, dont le patronyme renvoie bien évidemment à l’acteur du Nosferatu de F.W. Murnau, chef-d’œuvre gothique que Burton cite à plusieurs reprises par des jeux d’ombres. Ensuite par le personnage du Pingouin dont la tenue évoque fortement celle du Docteur Caligari (une référence déjà présente dans Edward aux mains d’argent où le personnage de Johnny Depp rappelait le somnambule Cesare). Enfin par Gotham City dont les cimes en toiles peintes convoquent celles de Metropolis de Fritz Lang tandis que ses bas-fonds zébrés d’escaliers de secours et de tuyauteries participent au dérèglement architectural de l’univers de Batman, en proie à la même crise de dualité que connait Selina Kyle/Catwoman et dont le super-héros s’éprend tragiquement.

 

…au super-héros kitsch

Si un troisième Batman par Tim Burton fut un temps envisagé (avec Johnny Depp dans le rôle de l’Epouvantail), la franchise échoue finalement entre les mains de Joel Schumacher, réalisateur intéressant mais inégal auquel on doit Génération perdue, L’Expérience interdite et Chute libre. Rompant avec les écarts gothiques des épisodes précédents, Batman Forever (1995) s’axe essentiellement sur l’esprit de la série télé des années 60. Ouvertement kitsch et ultra-coloré, pour ne pas dire totalement flashy, ce troisième Batman rompt brutalement avec les choix artistiques de Tim Burton (qui voit pourtant son nom apparaître au générique comme producteur). Remplaçant Michael Keaton dans le rôle du justicier masqué, Val Kilmer compose le Batman le plus crédible de la tétralogie face à un nouveau casting prestigieux : Nicole Kidman en girlfriend nymphomane, Tommy Lee Jones en Harvey Dent/Double-Face complètement hystérique et Jim Carrey – alors en pleine phase ascensionnelle – dans le rôle l’Homme-Mystère. Outre la criante rupture de ton, Batman Forever se démarque par l’arrivée du personnage de Robin (interprété par le jeune premier Chris O’Donnell). Du vigilante solitaire, on passe donc au buddy movie où le mentor Batman doit apprendre à son disciple Robin à apprivoiser ses pulsions vengeresses. Amplifiant, si cela était encore possible, l’aspect caricatural des précédents épisodes, la mise en scène de Joel Schumacher reste soignée bien qu’elle souffre d’un flagrant manque de personnalité (à moins de considérer les plans sur les fesses de Batman et Robin comme une signature). Se voyant reprocher de faire transparaître l’homosexualité de son réalisateur sur des personnages qui ne demandaient rien, Batman Forever se fait descendre par la critique mais son carton au box-office encourage la Warner à rempiler pour un quatrième volet.

En 1997, George Clooney qui, après son rôle du criminel Seth Gecko dans Une nuit en enfer et Sang-froid, cherche à casser définitivement son image du Dr. Ross de la série télévisée Urgences, profite que Val Kilmer soit retenu sur le tournage du Saint pour rentrer dans le costume de Batman. Une nouvelle figure se révélant guère crédible pour ce Batman et Robin, toujours réalisé par Joel Schumacher qui s’acharne à tirer sur la corde du second degré, quitte à casser le filon. Dans le rôle de Mister Freeze, Arnold Schwarzenegger fait peine à voir et récite de son accent autrichien des répliques recelant tous les jeux de mots possibles et imaginables autour de la thématique du froid. Uma Thurman fait son possible pour rendre un tant soit peu crédible son personnage de Poison Ivy (comme une répétition anticipée de son récent « Would you have some Schweppes just me and you ? »), accolée d’un Bane qui fait encore plus rire depuis que Christopher Nolan a dévoilé les premières images de son Dark Knight Rises. Cerise sur le caca, une Batgirl sans intérêt (interprétée par Alicia Silverstone) se joint au duo Batman-Robin tandis que l’agonie du majordome Alfred compose l’axe dramatique principal, noyé sous une avalanche d’intrigues secondaires sans queue ni tête. Bref, un grand fiasco artistique dont la seule vertu est de revoir à la hausse la qualité du précédent Batman Forever. Laissant la franchise exsangue, Batman & Robin enterre le personnage de Batman pour de longues années, laissant le champ libre pour Marvel, l’écurie concurrente de D.C. Comics, de refaçonner le film de super-héros des années 2000 grâce aux efforts conjugués de Bryan Singer (X-Men) et Sam Raimi (Spider-Man). Il faudra attendre que Christopher Nolan reboote la franchise en 2005 sous un angle plus mature avec Batman Begins pour voir le héros de Gotham City retrouver de sa superbe.

 

The Vug

 

 

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About The Vug

Utilisant que très rarement sa soucoupe volante en raison de son mal des transports, The Vug passe ses journées devant la télévision en se gavant de nicotine (l’unique aliment terrien qu’il peut supporter). En attente d’une régularisation de sa situation (ses papiers d’identité n’étant pas reconnus par l’administration), il descend régulièrement au bistrot en bas de chez lui, toujours accueilli par le patron d’un affectueux « Et un p’tit blanc pour le p’tit gris ! ».