Critique : Justice League

VN:F [1.9.22_1171]
Notez ce film
Rating: 2.5/5 (2 votes cast)

Justice League

De Znack Snyder et Joss Whedon

Avec  Ben Affleck; Gal Gadot; Jason Momoa; Ezra Miller; Ray Fisher; Amy Adams; Henry Cavill

Etats-Unis – 2017 – 2h

Rating : …

… il y a quelques notions comme ça, qui ne déçoivent jamais, comme par exemple le concept d’entropie. On vous dira certainement en cas de coup dur « T’inquiète, ça peut que s’améliorer maintenant ! » mais la notion d’entropie sera toujours là pour remettre les choses à leurs places : bien sûr que oui les choses peuvent toujours empirer, elles ne font même que ça. L’entropie demeure une valeur sûre en terme de potentiel déceptif ; elle et l’industrie du cinéma.

Un peu à l’image des débats à propos du dernier Star Wars qui enflamment la Toile ces temps-ci (et où se joue sous nos yeux un débat sur la validité du point de vue de l’auteur pour faire passer ou non la fan-base à passer à l’âge adulte) il n’ y a bien que quelques puristes trop occupés à fignoler leur petite révolution qu’ils préfèrent vendre par tomes séparés plutôt que de mener vraiment, pour refuser de comprendre que si certains irréductibles prennent encore la peine de polémiquer sur les films de super-héros, c’est parce que le registre des super-héros est un outil aussi exceptionnel que les autres pour parler du réel. Une œuvre comme le comic-book d’Alan Moore et Dave Gibbons Watchmen l’avait prouvé en son temps, l’adaptation cinématographique par Zack Snyder également, mais tout le monde n’a peut-être pas fini d’encaisser le choc (ou bien comme on dit dans la profession « reçu le mémo ») et ce n’est certainement pas pour rien si le scénariste Damon Lindelof propose un match-retour avec une adaptation-tv pour HBO – on aurait peut-être préféré le voir sur d’autres trucs mais apparemment il a ses raisons.

Fort de son succès et épaulé par Christopher Nolan, auréolé lui de la prouesse d’avoir rétabli le personnage de Batman à la stature iconique qu’il n’aurait jamais dû cesser d’avoir, Snyder proposait le pari ambitieux de tenir tête à la concurrence Disney qui venait fraîchement d’acquérir, et de dérouler avec succès, les personnages du catalogue Marvel. De Man of Steel à Justice League en passant par le controversé Dawn of Justice, c’est à l’effondrement de cette tentative auquel nous assistons, mais d’où transparaissent des intentions auteuristes qui méritent certainement un peu plus de considération.

Peut-être aviez-vous entendu parler de ce film de super-héros russes vers la fin 2016, en tout cas les fans du genre qui auront eu le courage d’attendre et d’y jeter un coup d’œil l’auront regretté amèrement. Sans vouloir créer d’incident diplomatique, on ressort du visionnage avec l’impression que ce « trailer était un brin longuet mais qu’on irait quand-même peut-être acheter le jeu quand il sortira, pourquoi pas…» (si on a la chance d’être gamer) ainsi que le sentiment de ne plus pouvoir considérer quelqu’un comme Timur Berkmambetov autrement que comme un génie, et ce au sens véritablement noble du terme. L’autre question que la rationalité finissait immanquablement par soulever était  « Est-il possible d’écrire (et de réaliser) un truc encore plus vide, encore plus vain ? ». Les super-héros disais-je nous parlent du réel, car à travers le parcours du combattant dirigé vers le Bien, il y a forcément un décortiquage des apparatus du Mal – et par contraste, il faudrait un autre article entier pour démontrer à quel point SpiderMan : Homecoming est un aboutissement à tous les niveaux : ré-appropriation du personnage, mécanique narrative de précision aussi bien en terme de divertissement que de pertinence, avec justement une mention spéciale pour son contournement des schémas manichéens habituels – aussi oui, il ne faut pas avoir peur de reformuler la question : au XXIe siècle, est-il encore possible de produire une oeuvre SANS ENJEUX ? La réponse est malheureusement oui, et le Wonder Woman de Patty Jenkins sorti cette même année en portait les signes annonciateurs.

Qui étaient somme toute excusables : après la (les) polémique(s) autour de Dawn Of Justice, on pouvait comprendre la manœuvre et on a été servi : juste un job de préface pour achever de bien poser le personnage sur les rails de la déclinaison sans fin, éloigné autant qu’il l’est possible de toutes formes de prise de risques. Soit. Mais les nouvelles n’allaient pas forcément bon train non plus pour Justice League en cours de réalisation et prévu pour la fin de l’année: Snyder quitte le navire pour raisons personnelles (un véritable drame familial en réalité) mais l’on se console à moitié en sachant que a/ Joss Whedon prend la relève – ça aurait pu être pire à plein de niveaux b/ ce sera lourdingue en salles mais il y aura un director’ cut comme pour Dawn…, c’est une figure imposée supplémentaire du processus de pompage de fric, bref, on s’est déjà plus ou moins fait une raison.

Rien absolument, ne pouvait nous préparer à un tel vide abyssal.

Pratiquement tous les comédiens font peine à voir, les personnages ne savent juste pas quoi se dire, mais par-dessus tout la structure narrative est consternante. Il y a bien une dérive vaguement kitchouille plutôt sympa en ce qui concerne les effets spéciaux de la terraformation (alors justement, plein de bonnes raisons d’aller voir ou revoir l’avant-dernier Takashi Miike, adapté du manga éponyme, pour se laver les yeux) voire même de très belles trouvailles graphiques quand la nature reprend le dessus (qui donnent un peu l’impression que notre Terre aurait mutée mais sans vraiment l’expliquer)(donc voilà, c’est juste joli et puis c’est à peu près tout) ou encore un combat se déroulant dans l’Antiquité qui fait vaguement diversion trente secondes, mais à part ça le sentiment d’être en face d’une bande-annonce étirée ne disparaît jamais et c’est insoutenable : les temps forts et les articulations du récit sont envoyées à la truelle, les répliques et dialogues peinent à faire sens (même dans le cadre hyper-balisé de l’indiciel : « anecdote » – genre rappelle-toi qui tu es –  accompagné de sa variante  « …’tention ça va péter ») les types aux commandes (je ne sais juste tout simplement plus comment les appeler) n’ont gardés que les piliers narratifs indispensables sans être capable d’insuffler une âme au récit ; quelqu’un s’est juste fait la malle avec le sous-texte, c’est aussi simple que ça.

… car il y en avait un, voyez. C’était même la « grande anomalie géniale » de Dawn Of Justice, qui en 5 minutes, arrivait à imiter (et à surpasser l’équivalent d’une dizaine de films d’installation chez la concurrence) pour préparer le futur opus de la franchise, le gros conflit méga-cosmique qui fout les pétoches, réunit tout le casting et où plus rien ne sera comme. C’est que les enjeux esquissés étaient cruciaux : les minions du Grand Adversaire (les Parademons) étaient terrifiants parce qu’ils étaient partout, et surtout c’était Superman qui les commandait. Ici il nous faut donc spoilier un brin sur l’explication du retour de celui-ci : ce qui l’a ramené parmi nous faisant partie de l’outillage du camp adverse, aurait supposément dû le « contaminer » et faire de lui un vassal supplémentaire de l’ennemi. C’est un point important de l’intrigue dont le passage à la trappe  nous oblige dès lors à nous interroger : après avoir été ré-habilité dans le cœur des foules par une mort en martyre, la mascotte NE PEUT DONC PAS ré-apparaître négative, belliqueuse, voire-même un brin critique, car à quoi servait sinon la petite intro au tout  début de Justice League ? Un petit témoignage réalisé par les fans avec un téléphone où l’on demande à Supe ce qu’il préfère chez nous les humains  et où d’ailleurs il a un petit temps d’hésitation avant de livrer une réponse ( !) que d’ailleurs nous ne verrons pas – notez également la perfidie du dispositif de dissimulation et d’enténèbrement : à la menace d’une barbe et d’une coupe de cheveux McGyver accompagnant le costume noir de la résurrection (voir l’animé Superman : Doomsday, ou bien encore tout simplement la saga originale en comics The Death of Superman) tous deux un temps teasés sur la Toile, on oppose une polémique sur la moustache contractuelle retouchée de Cavill – on nous cache tout, mais encore faut-il voir comment, comme disait je ne sais plus qui. Dans la foulée, cette légère oblitération annihile juste carrément la nécessité pour le personnage de Flash de remonter le temps et prévenir Bruce Wayne de la menace fant… future, ainsi que la nécessité de rassembler d’urgence tous nos protagonistes.

C’était un point important, qui aurait certainement généré moulte drama et rebondissements, mais si vous me passez l’expression, on reste encore de la cadre de la péripétie. On a dit sous-texte un peu plus haut, parlons donc un peu thématique, et plus précisément adversité, puisque c’est bien cela qui fait le plus défaut : les Parademons, encore une fois, mais ce coup-ci pour de vrai. Normalement, c’est juste de la chair à canon avant de s’attaquer au Gros Boss mais ceux-ci n’en demeurent pas moins redoutables, et ça prendra sons sens plus tard mine de rien. Leur vraie particularité étant  de se nourrir d’émotions, et de la peur en particulier, d’emblée nous tenons-là une belle métaphore pour la description des mécanismes de la tyrannie. D’un coup de salto arrière quantique, tout cela nous est présenté d’emblée à l’ouverture du métrage et temporise du même coup la violence tant controversée de Batman dans l’épisode précédent : une scène habituelle pour le héros de suspendre un criminel dans le vide, mais cette fois non pas pour faire impression (ni laisser libre court à des pulsions vaguement sadiques) mais bien pour appâter un adversaire plus important. Notre vigilant est réhabilité dans l’instant, plus tard il fera même de l’humour.

La quête des Mother-Box, les instruments de terraformation, tout ceci apparaît comme secondaire, voire complètement anecdotique et les motivations de Steppenwolf l’antagoniste ne sont jamais vraiment complètement explicitées, hormis donc cette petite histoire de quête d’instruments de pouvoir datant de la nuit des temps, on est au ras du basique. Quid également de ses liens avecDarkseid, le vrai méchant de l’univers DC dont le Thanos de l’univers Marvel est effectivement une copie. Créé par Jack Kirby dans ce qui reste à ce jour son chef-d’œuvre ultime, The Fourth World, l’autre phénomène qui caractérise ce sombre personnage est la volonté de mise-en-place de ce qu’il appelle  « The Anti-Life Equation ». Pour se faire une idée, jetons un petit coup d’œil à l’une des seules ré-appropriation vraiment dignes du concept, que nous devons au scénariste Grant Morrison au cours du « mega-event » de 2008, Final Crisis.

Le postulat-même des Parademons, et son application sur les foules (soit véritablement une parabole  des « dictatures par la peur ») aurait dû nous préparer à la réalité de la menace que devrait censément véhiculer les antagonistes, même si nous n’en sommes vraiment qu’à l’introduction de cet univers. Si il n’avait été même que simplement esquissé, autant dire que le destruction-porn du 1er Avengers passerait pour de la gnognotte sans même prendre la peine d’aller aussi loin dans la violence. La gravité de la menace, par le biais d’une grève des enjeux, demeure absolument ce qui donne à l’ensemble cette tonalité de semi clip-vidéo, mais surtout de gros combat de figurines. Peut-être que je me trompe, peut-être que les pistes énoncées trouveront leur place dans de futurs épisodes, quoi qu’il en soit il semble que quelqu’un, quelque part, aie pensé qu’il y avait déjà là un matériau trop sensible, ou bien pas assez divertissant, pour les audiences contemporaines qui une fois tous les cinq ou sept ans, se retrouvent forcées d’avoir à choisir entre la peste et le choléra. Au moins cette fois-ci, l’ éxécutif à la source des reshoots et du remontage définitif s’est fait sortir, ayons toutefois une pensée émue pour les réals qui ont dû encaisser l’opprobre des fans à la place des studios.

Tout cela n’est pas rassurant pour autant. L’éternel problème du fan avant chaque nouveau film se résumait jusque-là à la seule inquiétude du « est-ce qu’ils vont réussir à ne pas merder ce coup-ci ? » (Thank You Brett Ratner pour X-Men The Last Stand, Thank You le Daredevil avec Ben Affleck) puisque les studios ne semblent voir dans les franchises super-héroïques que des prétextes à des petites ballades en train fantôme. Mais ce qui se préfigure devant nous, et dont Justice League semble l’émissaire, présage d’être encore pire que tout ce que nous pouvions imaginer. Nous allons véritablement chérir notre petit opus de Batman où le Joker était présenté comme un anarchiste déjanté, nous allons véritablement chérir notre 1ere version de Watchmen tout comme nous allons chérir des séries foncièrement subversives comme Hannibal, Leftovers et Westworld, parce que nous n’allons peut-être pas retrouver une liberté d’expression similaire de sitôt. Ce qui semble nous attendre au contraire c’est peut-être le monde entrevu par David Lynch dans  l’épisode final de la toute dernière saison de Twin Peaks, de grands degrés zéros de la narration pas très bien articulés, pas vraiment écrits, des personnages aussi désincarnés que leurs conflits, qui se règleront comme dans un bon vieux Chuck Norris. Et vous savez que quand les mots font défaut, les idées aussi. Autant pour ceux qui produisent que pour ceux qui regardent. Mais je manque peut-être d’arguments, aussi n’hésitez pas  à jeter un coup d’œil au film présenté par le 1er trailer en début d’article, ainsi bien sûr qu’à celui qui nous aura occupé à l’issue de ces quelques lignes, n’hésitez surtout pas à me tenir au courant.

Partager cet article
  • Facebook
  • Twitter
  • RSS
  • email

Ca peut également vous intéresser:

About Nonobstant2000

Le samedi soir il mange des chips. Pas de catch, pas de foot; si tu veux tu peux venir!