Critique: Mindhunter (Saison 1)

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Mindhunter

De Joe Penhall

Avec Jonathan Groff, Holt McCallany, Anna Torv, Hannah Gross, Cotter Smith

Etats-Unis – 2017 – 10 épisodes de 34 à 60 mn

[Rating :3/5]

Après le coup de maître que fût Se7en en 1995, David Fincher réussissait l’exploit de renouveler une seconde fois le genre polar en 2007 avec Zodiac , dont l’un des (nombreux) grands moments de bravoure était constitué par la scène d’interview pénitentiaire et décontractée du personnage de John Caroll Lynch face aux autorités. Loin d’une sublimation grandement esthétisante  – qui aura eu la vie dure – initiée avec un film comme Le silence des agneaux, la séquence proposait une première « visite guidée » en direction des abîmes qui constituent la psyché de ces individus si tourmentés et si « fascinants », même si nous n’avions eu droit en quelque sorte qu’à une première sérénade, où le tueur à ce moment du récit se contentait de narguer ses interrogateurs par sa sophistication et son impunité. Mindhunter, c’est un peu le match-retour, une immersion cette fois aux sources du profilage basée sur les écrits de John E. Douglas (pionnier en la matière, dont le personnage de Jonathan Groff est inspiré) où nous assisterons en direct à la naissance-même du terme « serial-killer », et surtout une seconde invitation au voyage en reprenant des biais similaires, celui de l’échange courtois, de la conversation (peut-être même à la façon des philosophes de l’Antiquité avec leurs disciples) et de l’interview, en compagnie d’ interlocuteurs souvent par trop heureux de se prêter à l’exercice.

 

Cela a été pointé dès les débuts de la série par nombre de critiques, Mindhunter est un « procedural qui cherche à changer les termes de la procédure », car en effet les enquêtes inhérentes au genre apparaissent secondaires au profit d’une recherche plus globale, le travail de cartographie des motifs opératoires. Ceci, ainsi que la catégorisation progressive des différents profils, feront surgir au grand jour quelques éléments fondamentaux du « grand mal contemporain » qui jusque-là allaient encore un peu trop de soi – hasard du calendrier, la série apparaît après la diffusion de la saison 3 de Twin Peaks, qui venait de faire de cet axe thématique son motif principal ; « les moyens de propagation du Mal », pour être plus précis, comme l’a également souligné très tôt Pacôme Thiellement. L’action se déroule en 1977 et les agissements de la Manson Family sclérosent en quelque sorte tous les esprits, il y a une nécessité présente dans toutes les discussions (du moins au début)(pardon) de repenser absolument la façon d’appréhender le crime, aussi il n’est absolument pas question d’aborder ici la stature un temps libertaire et subversive qui auréolera plus tardivement la figure du serial-killer : les motifs opératoires prétextes à des énigmes policières un peu tarabiscotées, son côté insaisissable car trop complexe (tiens…) tout cela avait en quelque sorte muté pour donner lieu à une nouvelle figure romantique, une stature proche du Lucifer de John Milton dans Le paradis perdu (« plutôt régner en Enfer que servir au Ciel ») à savoir un personnage fondamentalement rebelle plutôt que « malfaisant », aux méthodes aussi radicales que ce contre quoi il s’élève (précisons ceci tout du moins), quid du serial-killer redresseur de torts (Dexter) et avant lui du psychopathe « à éthique » avec Hannibal (« Eat The Rude »).  Tous ces aspects n’ont jamais vraiment intéressé Fincher, qui ne se situe absolument jamais du côté de la fascination, mais plutôt dans la continuité de films plus définitifs tels que Henry, Portrait of a Serial-Killer de John McNaughton ou Clean, Shaven de Lodge Kerrigan : une approche clinique évoquant presque David Cronenberg, qui lui aussi avancerait masqué, dissimulé par une charte graphique capiteuse qui a maintenant bien fait ses preuves, de Zodiac (la matrice) à Gone Girl, en passant par House of Cards. Et Dieu sait à quel point le « classicisme » de Fincher peut se révéler parfois sans-pitié lui aussi.

 

Redisons-le la série ouvre grand les portes des abîmes du mal contemporain, comme autant de symptômes mal- soignés et laissés de côté  qui ont parcourus de long en large le siècle dernier et qui encore aujourd’hui s’avèrent les leviers fondamentaux de la part d’ombre de nos sociétés. Fincher et sa writing-room les recensent unes à unes avec la ferme intention de n’en épargner aucune. Parmi elles, oh surprise (mais oui) on tombe assez rapidement sur la théorie chère à Eric Zemmour, la fameuse « masculinité émasculée », où les efforts de la caste masculine pour se maintenir au pouvoir finiraient par se répercuter au sein de la sphère affective en la pervertissant, créant ainsi des monstres – ainsi sourit-on peut-être un peu moins à l’évocation de la saison 2 de True Detective, où le personnage un peu délimité de Rachel McAdams ne pouvait considérer les hommes que comme des prédateurs potentiels. D’une manière plus générale, on peut même avancer que la 1ere saison de la série de Nic Pizolatto avait balisée la route pour un projet comme Mindhunter par cette belle courtoisie de nous avoir rappelé à quel point les tréfonds de l’âme humaine étaient super-champions en baston de regards. On continue un peu dans la modernité, avec une seconde piste cette fois-ci assez vertigineuse, mais vous verrez, plus on avance et moins on est surpris : au détour d’un interview avec Edmund Kemper (superbement campé par Cameron Britton) notre héros Holden Ford apprend que ses « sujets d’études » « s’échangent des notes » à propos des interviews qu’il conduit. C’est une communauté maintenant. Maurice G. Dantec avait poussé l’idée à son paroxysme en 1995 avec son roman Les racines du mal,  y en a qui font des compètes, y en a qui comptent les points – toutefois on ne sait vraiment pas si la série ira se risquer jusque-là. Cette descente au cœur des ténèbres trouve à mon sens son point culminant lors de la confrontation avec Richard Speck, où là y a plus rien à comprendre. Pas de vendetta contre le monde, pas de comptes à régler (« ça tombe mal mais c’est comme ça ». « Period ») soit encore une fois un étrange clin d’œil à la saison 3 de Twin Peaks (avec l’épisode de délit de fuite de Richard Horne autour duquel nombre de thématiques ont finies par s’articuler) à savoir la rupture consciente, assumée, d’avec le Pacte Social mâtinée d’une propension bizarre à « se prendre pour Dieu ». C’est donc bien peu dire si la série fourmille de bonnes idées, car les pistes entre-ouvertes sont proprement terrifiantes (« va-t-on réellement se confronter à tout ça ? ») malheureusement cette tension n’est absolument pas entretenue. Certes, la dynamique entre les deux héros, pourtant initiée sous les meilleurs auspices, ne cesse de se détériorer, et l’on ne pourrait qu’apprécier cette volonté de déroger des archétypes habituels, si la narration ne venait tout simplement pas nous chier dans les bottes, où seule la partie caractérisation consacrée au personnage d’ Anna Torv se révèle à la hauteur.

 

C’est bien simple, à partir du moment où Fincher délègue, c’est le vide atmosphérique en ce qui concerne tout ce qui n’est pas séquence d’interview ou quoi que ce soit d’un brin calibré à l’avance. Il me semble par exemple que l’on peut clamer haut et fort qu’il y a une belle intention avec la personnalité borderline du héros qui apparaît graduellement au détour des situations annexes. Effectivement tout est là, sur le papier, à l’écriture (sa relation avec une femme beaucoup plus érudite et surtout infiniment plus mature que lui) si ce n’est qu’ à l’écran ça tient à peine debout (à l’image peut-être de son héros sans colonne vertébrale me souffle-t-on à l’oreillette, ce à quoi je répondrais « mouais, moyen–moyen ») et ne parlons même pas de l’autre héros, père de famille, qui balance ses dossiers par terre pour montrer à son épouse ce dont il essaie de la préserver, je suis sûr que vous n’avez jamais vu ça nulle part.

 

A la trappe également l’esprit de quête, ce côté crucial ainsi que la passion dans cette recherche séminale de la vérité, qui certes n’est peut-être pas l’apanage de tous les représentants des forces de l’ordre, mais force est d’admettre que les rencontres que font Ford et Tench au cours de leurs conférences perdent rapidement en densité dès qu’ encore une fois Fincher n’est plus aux commandes. Bien sûr, on réalise progressivement que l’on s’éloigne peu à peu des sentiers héroïques conventionnels – impression renforcée par une séquence jet lagged renvoyant à Fight Club et judicieusement intercalée – il me semble cependant que ce n’est pas une raison suffisante pour négliger le matériau-source. Cette première saison aura donc fait scolairement son office, toutes les pistes intéressantes pour la seconde saison sont en place et bien marquées (les séquences pré-générique fonctionnent hyper-bien), restent ces impressions un peu désagréables de didactisme et de survol.

 

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