Le Prisonnier : Le 50ème anniversaire

 
 
 

Je ne vais pas vous refaire le coup de la madeleine de Proust à propos de cette émission mythique de Temps X où très jeune je fus confronté en une fois, aux deux versants de la science-fiction : d’abord classique avec The Twilight Zone  puis moderne par l’intermédiaire de The Prisoner, qui vient de fêter la semaine dernière ses 50 ans, apparaissant pour la 1ere fois sur le petit écran anglais un 29 Septembre 1967 et chamboulant par-là le paysage télévisuel à tout jamais. Par l’un des malentendus dont seule l’Histoire est capable, sa diffusion chez nous aura lieu en plein cœur des évènements de Mai 1968 – je dis ça juste comme ça, ça prendra son sens plus tard.

Une œuvre visionnaire portée par un acteur au sommet de la gloire, qui au lieu de se laisser conduire par elle, choisit plutôt de donner son point de vue sur le monde. En effet auréolé de succès (mais aussi un peu embarrassé par lui) grâce au rôle d’agent secret dans la série Danger Man  l’acteur de théâtre Patrick McGoohan (remarqué par Orson Welles à ses débuts, qui d’ailleurs voyait en lui l’un des comédiens les plus talentueux de sa génération) ira même jusqu’à décliner le rôle de James Bond (aux antipodes de sa sensibilité catholique à vrai dire) pour se consacrer à une idée lui étant venue durant le tournage des aventures de John Drake, inspirée par les recherches de George Markstein (alors scénariste-consultant) à propos de l’existence de sorte de « maisons de retraite/prisons secrètes pour espions » ayant existées durant la Seconde Guerre Mondiale.

Notre histoire commence ainsi avec un agent des services secrets anglais démissionnant à grands coups de poings sur la table, et qui, de retour à son appartement, se fait cueillir par un gaz soporifique alors qu’il finissait tout juste de boucler ses valises avec la ferme intention de s’envoler pour Hawaï. Il se retrouve au lieu de ça au sein d’une communauté secrète et autarcique, le Village, où personne ne s’appelle par son vrai nom mais par des numéros. L’endroit possède son propre réseau télévision, sa propre chaîne de distribution de nourriture (dont le design évoquera aux plus jeunes téléspectateurs une uniformité similaire à celles des produits de la Dharma Organisation dans Lost) les cartes régionales ne vont pas au-delà des montagnes environnantes et la gestion du tout est confiée à des « N°2 » interchangeables. Il existerait bien un N° 1, mais il faut graviter dans les hautes sphères pour pouvoir l’approcher. Apparemment, les raisons de sa démission  suscitent la curiosité d’une autorité indéterminée, et il a été amené ici pour en « discuter ». Or, celui que nous connaîtrons  désormais sous l’identité du N°6, ne le souhaite pas, et n’aura plus qu’une seule idée en tête : s’enfuir.

Il n’était pas hasardeux de déjà retrouver quelques emprunts à l’expressionnisme ou au psychédélisme dans certaines séries anglaises de l’époque (Chapeau melon et bottes de cuir ; Dr Who) – définitivement beaucoup plus « dévergondées » et créativement audacieuses que nos productions nationales – aussi n’est-il pas si surprenant de voir Patrick McGoohan puiser dans les univers de Lewis Caroll et Alfred Jarry, ainsi que ceux des auteurs du Théâtre de l’Absurde tels que Beckett et Ionesco, pour grossir les traits de certains éléments bien établis du quotidien de nos sociétés contemporaines qui vaudront dans un premier temps à la série sa célèbre iconicité : les parties d’échecs grandeur nature ; le Kosho, un curieux sport de combat qui se joue sur trampoline ou encore le mystérieux système de défense qui aura terrifié plusieurs générations de spectateurs, connu sous le nom de Rover – initialement, McGoohan souhaitait une espèce de Dalek, dont la légende raconte qu’il s’autodétruisit dès les premiers essais caméras, et c’est par la force des choses que le réalisateur et son équipe jetèrent leur dévolu sur des ballons météorologiques (moins chers également) qui par leur simplicité abstraite, finiront paradoxalement  d’asseoir l’aura particulière de la série.

Ce qui en définira la singularité réside par contre absolument dans son axe thématique principal : le rapport de la norme, du collectif, vis-à-vis de l’individu non-conformiste.

Bien que l’on insiste absolument sur le fait qu’il soit un « invité », l’appartement  de notre héros est truffé de micros et de caméras (tout comme l’ensemble du Village par ailleurs), on essaie régulièrement de lui laver le cerveau pour analyser ses rêves et fouiller ses souvenirs, quand on ne transfère pas littéralement sa conscience dans un autre corps. Parfois on menace de le lobotomiser en public, on lui fait oublier sa personnalité afin qu’il se batte pour revendiquer sa nouvelle identité de numéro (qu’en temps normal il répudie) ou pour le forcer à participer aux élections locales. Le plus glaçant, c’est qu’il parvient quelques fois à s’enfuir, mais pour se retrouver à chaque fois trahi par ses anciens supérieurs du contre-espionnage. Il y a en effet cette idée terrible qui surplombe tous les autres aspects du récit, que l’organisation en charge du Village se situe au-dessus des nations ; dès son arrivée, le N°2 du moment lui explique non sans une certaine fierté que l’endroit est à considérer comme une sorte de prototype, mais son vœu le plus cher réside dans l’espoir qu’il soit reconnu un jour comme mètre étalon pour toutes les civilisations à venir. Nous sommes à la fin des années 60 et l’acteur-réalisateur balance à la face du public par le biais du petit écran ce que l’on ne trouvait jusque-là que dans les livres, des romans 1984 et Brave New World  aux  ouvrages de William Burroughs, la notion de « société de contrôle ».

Nous savons nous, depuis, que la surveillance généralisée est une réalité, et que toute pensée un minimum contestataire vis-à-vis de l’ordre établi (en particulier le modèle ultra-libéral) est en passe de devenir une « pathologie mentale » tout ce qu’il y a de plus officielle. Les différents épisodes ne manquaient pas non plus de détailler dans les grandes largeurs tous les versants de la pensée unique (fast-learning pour une culture et un savoir uniformisés, un seul média porte-parole de la version officielle)  dans son rapport au façonnage de l’opinion des masses (diabolisation de l’opposition – par la fabrication ou le détournement de celle-ci – jusqu’à légitimer souvent un châtiment en place publique) tout en mettant un point d’honneur à conserver une façade démocratique. Toutefois, ce ne sont pas tant ces éléments de contenus qu’on a reproché à l’auteur, mais plutôt son fin mot à l’ensemble.

Si vous souvenez du tollé qu’avait suscité le final de Lost, contraignant Damon Lindelof à se retirer des médias sociaux, c’est encore peu au regard de la réaction du public face au double épisode concluant la série : McGoohan dû littéralement quitter Londres en catastrophe. Comme l’a souligné l’auteur à plusieurs reprises, quelques éléments du décor ont peut-être leurrés les audiences sur la nature de son travail : ils attendaient un type de résolution à la James Bond, alors que The Prisoner n’a jamais cessé d’être une allégorie, nécessitant par-là une toute autre forme de dénouement.

L’avant-dernier épisode (« Once Upon a Time ») est en soi un summum de moment de télévision : le N°2  interprété par Leo McKern est de nouveau convié « parce que tout ceci n’a que trop duré » et que personne n’est encore parvenu à venir à bout de la résistance de notre héros, aussi celui-ci tente le tout pour le temps en faisant régresser N°6 au stade de la petite enfance, afin de remonter le cours de son passage à l’âge adulte et lui soutirer les fameux renseignements tant escomptés. Enfermés dans la même pièce pendant une semaine, les deux hommes vont se livrer un duel psychologique à mort. Un hommage sublime aux auteurs avant-gardistes cités plus haut où McGoohan et McKern délivrent des performances absolument époustouflantes, faisant du même coup un sort considérable au récit de type linéaire avec des dialogues presque uniquement composés d’associations libres. Le final (« Fall Out ») verra le N°6, sorti victorieux, canonisé par les instances du Village et enfin abilité à rencontrer le N°1. Une confrontation qui scellera définitivement l’entrée des séries télévisées au panthéon des œuvres d’art modernes, et qui sera analysée pendant des décennies.

David Lynch a ses mots étonnamment durs – quand on connaît la bienveillance du réalisateur envers son public – pour parler du rapport parfois un peu étrange du public vis-à-vis des œuvres d’Arts : « Je ne comprends pas que les spectateurs attendent d’une œuvre d’Art qu’elle dise quelque chose alors qu’ils acceptent que leurs propres vies ne riment à rien », ce qui nous renvoie aux énièmes discussions de comptoirs sur la fonction de l’Art, qui on le sait, ne peut que pointer certaines directions, et souvent ce sont des directions que l’on connaît déjà mais que l’on ne souhaite pas spécialement voir. Mais je me permettais surtout de citer Lynch parce qu’il demeure l’un des seuls artistes à avoir rendu hommage très ouvertement à l’œuvre de McGoohan, même si les questionnements soulevés par The Prisoner n’en finissent pas de revenir vers nous (notamment au travers du revival très contemporain de Westworld par HBO, ou encore l’adaptation très personnelle des aventures du mutant Legion par Noah Hawley). La confrontation dans « Fall Out » était par exemple à la fois reprise dans le final de la saison 2 de Twin Peaks, puis dans le long-métrage Fire Walk With Me, lorsque le petit-fils Chalfont soulevait son masque pour révéler un faciès simiesque, faisant ainsi contre toute attente référence à l’un des plus grands mystères télévisuels de tous les temps – pour en soulever un autre, et n’y répondre (partiellement) que 25 plus tard, avec la saison 3 de Twin Peaks. Et peut-être est-ce encore aux mêmes questionnements auxquels Lynch continue de nous renvoyer avec son étrange « It is in our house now, it can’t be said aloud » au détour d’un épisode de The Return.

Il est peut-être bon de rappeler également – toujours au travers du prisme de l’œuvre du réalisateur de travaux aussi cryptiques que Lost Highway et Inland Empire – que ce n’est pas non plus se moquer ou sous-estimer les spectateurs que de ne pas leur mâcher le travail en leur livrant clé en main une interprétation (le syndrome Lost, encore une fois)  et si des œuvres aussi libres que The Prisoner ne dictent pas de fin mot, de sens à dégager, cela ne veut pas dire que l’auteur se fout de la gueule du spectateur, cela ne veut pas dire non plus qu’elles sont vides de sens. Elles s’octroient plutôt une liberté d’expression qui passe au-dessus des interdits langagiers pour s’adresser directement aux émotions et à l’inconscient (la syntaxe avant-gardiste héritée du Théâtre de l’Absurde que McGoohan avait choisi d’employer, était déjà considérée en son temps comme l’un des derniers remparts en matière de contre-pouvoir)(c’est un autre débat) sans rien enlever au spectateur du droit de se « positionner » vis-à-vis de celle-ci, de relier de lui-même certains éléments entre eux et de le laisser se faire son idée vis-à-vis de son propre ressenti – la définition-même de « l’œuvre ouverte » comme explicitée par Umberto Eco dans son ouvrage éponyme. Et l’on devrait je crois, se féliciter au contraire  que certains auteurs possèdent tout du moins la décence de ne pas nous montrer des révolutions de pacotille parce qu’ils gardent au minimum un œil tourné vers le réel, peut-être de la même façon que Lynch ne pouvait décemment pas revenir à la nostalgie candide des premières saisons de Twin Peaks, parce que lui-même en tant qu’artiste se serait retrouvé un peu trop « contaminé » par la réalité.

Il y a beaucoup de choses qui nous sont dites dans The Prisoner, y compris certaines que nous avons déjà entendues (au travers des mots d’ Aldeous Huxley notamment,  qu’une société peut se retrouver prisonnière de son mode de vie, de ses distractions, jusqu’à en oublier sa propre condition) aussi conclurais-je hélas par une formule toute faite que je déteste généralement : « si vous ne connaissez pas cette série, c’est le moment où jamais pour la découvrir etc, etc », et je vous assure que je ne touche rien sur la vente dvd, je suis juste content de pouvoir en parler, pour le reste vous êtes seuls juges. Contrairement aux autres séries cultes, les commémorations de The Prisoner sont encore par trop confidentielles, mais 50 ans c’est toujours ça de pris et j’ose à peine me risquer à faire des blagues en pensant au centenaire, si ça se trouve on se passera vraiment les épisodes sous le manteau.

Be seeing you.

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