L’ épisode sublimé : The HitchHiker (S02E07) “A Time for Rifles”

 
 
 

Ceux qui ont grandis dans les années 80 se souviennent assurément de cette drôle de série qui passait tard le samedi soir après les Enfants du Rock, et pour cause : non contente de proposer des récits de très bonne qualité, le show permettait également à ces quelques spectateurs intrépides d’y glaner de temps à autres quelques beaux moments de nudité gratuite. Loin de moi l’idée cependant de résumer les qualités de cette création HBO à ce seul critère, bien qu’il soit indéniable que ce trait particulier ai contribué à distinguer assurément The HitchHiker (Le Voyageur) des autres séries anthologiques du moment. Là où des Tales From The Darkside de Georges Romero (ou encore le Amazing Stories de Steven Spielberg) composaient encore avec humour avec les éléments creepy du registre horrifique, The HitchHiker faisait davantage figure d’un croisement grinçant entre Alfred Hitchcock Presents d’avec The Twilight Zone , et témoignait d’une volonté d’aborder le genre de façon résolument « adulte ».

En terme de concept, un mystérieux auto-stoppeur ouvre et ferme chaque épisode s’avérant à chaque fois un aller sans retour vers les tréfonds les plus sombres de l’âme humaine, à se demander si sa seule présence ne serait pas un élément déclencheur des pires atrocités, à moins qu’il ne soit juste là pour collecter les âmes de ceux dont on nous relate le cheminement sans appel vers une damnation certaine ; le personnage fût tout d’abord interprété par Nicholas Campbell (acteur fétiche de David Cronenberg) le temps des 3 premiers épisodes qui constituent la 1ere saison, avant d’être remplacé par Page Fletcher. Le succès fût au rendez-vous le temps de cinq autres saisons, et avec le recul nous pouvons de plus observer que la série servit même de tremplin à une sacrée belle brochette de comédiens (de Willem Dafoe à Gary Busey, de Kirstie Alley à Erin Gray en passant par Margot Kidder et Virginia Madsen) quand elle ne s’octroie pas la présence de guest-stars assez prestigieuses, on y croise en effet aussi bien Robert Vaughn que Klaus Kinski, Ornella Mutti ou encore Louise Fletcher.

Soulignons tout d’abord que c’est l’un des rares fois où l’auto-stoppeur apparaît dans le récit, au-delà de sa déambulation énigmatique qui sert de générique. Rien de très nouveau ceci dit, il intervient un peu à la Rod Serling pour recadrer le contexte un peu après l’ouverture, puis pour expliciter la morale un peu avant la fin. Il se trouve que l’un des personnages l’aperçoit mais cela n’a absolument aucune incidence sur la narration – comme s’il avait été vu sans avoir été réellement vu, un autre petit gadget qui aurait été sympa à décliner par la suite. Quoi qu’il en soit je trouve cet épisode-ci particulièrement intéressant en ce qu’il nous délocalise un peu des scènes de crimes habituelles (villas luxueuses), nous propose une toute autre galerie de personnages (autre chose que des opportunistes vénaux ou mégalomanes) et offre enfin un autre type de résolution à son déroulement (pas le petit bidule surnaturel qui était resté caché dans un coin et dont on réalise avec effroi –pour la chute- qu’en fait il fonctionne). A vrai dire je m’étais même un peu trompé dans l’interprétation du final (visionnage sans sous-titrage, mais nous sommes d’accord, ça n’excuse pas tout) ce qui m’avait permis de fantasmer sur un développement en long-métrage que je trouvais ma foi bien sympathique. Après tout, c’est aussi cela, la sublimation.

D’entrée donc une ouverture un peu torride pour bien poser les enjeux, un couple dans un Diner se ré-approprient en 3D les règles du billard en prenant appui sur le référant-même, mais d’après les quelques éléments du décorum que nous avons pu apercevoir, c’est un couple adultérin et impie qui s’ébat avec force de motivation sous nos yeux ; le troisième homme sur la photo posée sur le comptoir s’avère le mari trompé et il se trouve qu’il est juste dehors à observer toute la scène au travers de la lunette de son fusil de chasse, non sans une certaine amertume. Lew (Bo Hopkins, un habitué des rôles de shérifs taiseux révélé chez Peckinpah) et Joe (Stephen McHatte, un autre vieux briscard du petit et grand écran, aperçu notamment dans le Watchmen de Zack Snyder dans le rôle du premier Night Owl, Hollis Mason) se connaissent depuis l’enfance et ont tous deux survécus à la guerre du Vietnam en veillant l’un sur l’autre. Lew est marié à Rae (Kim Lankford) qui semble sincèrement aimer les deux hommes inconditionnellement sans pouvoir se résoudre à se passer de l’un ou de l’autre, bien que Joe lui-même commence à trouver la situation intenable. Lew de son côté a décidé de régler la question pour eux en invitant les deux êtres les plus chers à son cœur à une partie de chasse au daim comme au bon vieux temps. Petit détail qui aura son importance, il s’agit plus précisément d’une partie de « deer-shining », qui serait l’équivalent en chasse de ce que la pêche à la dynamite est… à la pêche – en tout aussi légal – et où il s’agit d’aveugler la proie à l’aide de spots lumineux juste avant de l’abattre. Lew insiste pour que Rae les accompagne, afin de les prévenir au cas où la police se baladerait dans les parages, et le moins que l’on puisse dire c’est que la ferveur de ce dernier à organiser cette petite soirée aurait tendance à crisper un tant soit peu les deux amants.

Après avoir laissée Rae toute à son poste et à sa mission, Lew confronte Joe assez abruptement à propos du sujet qu’il l’embarrasse. Malgré tout le respect qu’il a pour son vieil ami, ce dernier ne manifeste cependant pas plus de mauvaise conscience que ça et c’est le moment où chacun montre à l’autre qu’il a un fusil entre les mains. C’est là également où je trouve que l’épisode ferait un long-métrage fabuleux, si les deux adversaires avaient un peu le temps d’étendre leur duel non pas seulement à la forêt, mais aussi pourquoi pas, à la ville toute entière ; en l’état les épisodes ne durant qu’approximativement une demi-heure, tout le monde s’empêtre rapidement avec les spots et ce sera la pauvre Rae qui fera les frais de toute l’histoire. Enter maintenant le final que je n’avais pas complètement compris : malgré le fait que Joe soit à sa merci, Lew décide d’en rester là, ayant suffisamment fait de dégât en abattant accidentellement sa propre épouse. Après une dernière intervention de notre auto-stoppeur, Lew nous est montré au chevet du corps sans vie de sa défunte à l’arrière du pick-up tandis que Joe au volant, ramène tout le monde en ville la mort dans l’âme. Il y avait quelque chose de touchant dans la façon de présenter une dernière fois les pôles de ce triangle amoureux maudit , et aussi quelque chose d’assez bien posé dans l’attitude de McHatte qui renvoit tout à fait à la grande tradition des amoureux tragiques, lorsqu’un poids-lourd surgit en face d’eux sur la route. Joe se fait aveugler par les phares du camion de la même façon que les pauvres petites bêtes qu’il était censé chasser l’heure d’avant (c’est entre autres raisons pourquoi je préfère ma propre version) mais comme il est un peu mortifié nous l’avons dit, il réagit vraiment à deux-à-l’heure, aussi finalement on ne sait pas trop s’il se protège de l’éblouissement ou bien juste du choc à venir après avoir sciemment, laissé aller le volant.

Il y a quelque chose qui me plaît beaucoup dans cette dernière idée – le renvoi à la grande tradition romantique donc – celle que le personnage soit conscient que leur belle histoire à tous les trois aura été gâchée pour plein de mauvaises raisons, et puisque Rae n’y survit pas, pourquoi eux le devraient-ils ? Divergences d’interprétation ou non, dans la chronologie des épisodes, « A Time for Rifles » semble confirmer l’intention de la série de diversifier à la fois son registre ainsi que la tonalité de ses récits, d’où mon affection pour celui-ci en particulier – en plus de celle non-objective que j’ai pour la série qui mériterait bien sûr d’être re-découverte, ne serait-ce que pour la diversité de ses intrigues qui pourraient bien encore en remontrer sans trop forcer à bien des tentatives contemporaines d’anthologies.

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