Récap estival des séries tv : Black Sails

 

 

Il n’y a pas tant que ça de séries consacrées à la piraterie, et si Crossbones avec John Malkovich avait peiné à me convaincre j’avais entendu beaucoup de bien à propos de Black Sails, aussi c’est sans me renseigner plus que ça que je suis tombé sur cette magnifique préquelle (en presque 40 épisodes) de L’île au trésor, d’où émerge graduellement la figure de Long John Silver, tout au long des sillages de grandes figures historiques telles que Charles Vane et Edward Teach (Barbe Noire), Benjamin Hornigold, Jack Rackham et Anne Bonny, que de celle du mythique Capitaine Flint. Tout commence en effet avec la guerre personnelle de celui-ci, officier désavoué par la Royal Navy, vis-à-vis de son propre pays, ainsi que son ambition de conduire la « République de Corsaires » que constitue déjà l’île de Nassau en 1735 à un statut de toute autre envergure. Vendue d’ores et déjà comme une légère imposture tentant de s’emparer du créneau de Game of Thrones, la série, de par son format volontairement limité, n’oublie pas en tout cas son sous-texte en cours de route, il est bel et bien question de révolution ici, celle d’une véritable « utopie pirate », et c’est pourquoi je suis aussi surpris que vous d’avoir à souligner certaines qualités d’écriture dans cette production Michael Bay – ce qui aura au moins le mérite de régler d’emblée les autres éventuelles interrogations sur la qualité du grand spectacle.

 

On pourra effectivement trouver un petit côté dérangeant dans les patines trop réussies sur les murs, un côté « festoche carrément friqué »,  qui se trouve cependant justifié dès les premiers épisodes (la réelle aisance financière historique régnant sur l’île à cette époque) et ce, au détour d’une ligne de dialogue certainement anodine, mais qui nous en dit déjà suffisamment sur la présence d’esprit et la précision du staff de la writing-room. De même, sans que cela soit pour autant martelé non plus, le spectateur pourra bien même être surpris par la récurrence discrète des termes de « rôles » et de « civilisation ». Il est évidemment question ici de luttes de pouvoir, d’alliances nouvelles défaites du jour au lendemain (le premier épisode s’ouvrant d’ailleurs d’emblée sur des luttes intestines générées par des questions de suffrages pour éviter une mutinerie) mais c’est sans se départir de son plan de route très détaillé (la poursuite d’un navire espagnol contenant un immense trésor qui permettrait aux pirates d’assurer leur indépendance militaire, qui passera de mains en mains jusqu’à ce que la dernière portion restante n’échoue sur Skeleton Island, le point de départ du récit de R.L Stevenson) que la série consacre contre toute attente une part assez surprenante à l’importance du story-telling dans les affaires politiques, des qualités nécessaires d’orateur à tout pirate jusqu’à la fabrication des légendes, de «diabolisation de l’opposition» aussi bien que de «mauvais rôles à tenir» et il ne faut pas attendre que les esclaves des plantations de l’île ne viennent se joindre à la rébellion pirate pour réaliser que c’est la nature de la civilisation-même qui finit par être posée comme fictive. Du point de vue de Flint, société et progrès constituent bien les deux plus grands mensonges organisés qui soient, et sur le long-terme, au travers des échanges très bien répartis (plutôt aux alentours des 2 dernières saisons) de celui-ci avec un John Silver en devenir, le spectateur se retrouvera entraîné pour sa plus grande surprise dans une dynamique pas si éloignée de celle du Colonel Kurtz d’avec le Capitaine Willard dans le Apocalypse Now de Francis Ford Coppola – toutes proportions gardées encore une fois, mais l’hommage est bien senti et tient assez bien la route.

 

 

En attendant d’arriver à un tel paroxysme, les 2 premières saisons livrent elles, un nombre de valses maudites suffisamment passionnantes pour tenir le spectateur en haleine jusqu’à la mise en place du fin mot. Allons même un peu plus loin, il semble également que Bay et son équipe ont parfaitement intégrés les avancées des séries-phares telles que Deadwood ou The Wire dont on retrouve, toujours aussi étonnamment, l’influence ici et là alors que l’on pourrait penser que le registre ne s’y prête pas du tout. Le parallèle le plus flagrant d’avec l’œuvre de David Simon se situe autant au niveau des jeux d’alliances (qui sont autant de prétexte à des digressions sur les mécanismes du pouvoir) qu’au traitement tout aussi moderne de certaines thématiques (l’esclavage, la marginalité, et même l’identité sexuelle). Côté interprétation, la présence de l’acteur shakespearien Toby Stephens (que l’on devrait retrouver dans l’imminent revamp de Lost in Space par Netflix) semble contaminer quelques uns de ses collègues aussi bien que la mise-en-scène elle-même, et permet à la série de renouer avec la gravité des tragédies antiques (la superbe scène entre Charles Vane et Eleanor Guthrie dans les geôles) et le côté «secrets d’alcôves» que David Milch, grand lecteur de William Faulkner, avait su insuffler à son western adapté du roman éponyme de Pete Dexter. Je suis assez conscient du choc émotionnel que peut produire l’association presque contre-nature de ces quelques noms dans une même phrase, peut-être s’insurgera-t-on d’une certaine vampirisation de l’entertainment sur tout le reste (pour changer), peut-être invoquerons-nous les conjonctions socio-économiques quand à l’augmentation de plus en plus incontestable de la qualité des shows tv, en tout cas les scénaristes ont réussis à mettre en place une dynamique assez réussie alliant grand spectacle et exigence narrative qui je crois, méritait d’être soulignée.

 

La série est toujours inédite dans les pays francophones, tout comme l’autre petit feuilleton Turn (consacré au tout premier réseau d’espionnage mis en place par George Washington)(il faut croire que l’heure n’est pas vraiment à la désobéissance civile pour le petit écran chez nous) mais si vous voyez les coffrets se balader, n’hésitez pas. Je me risquerais à avancer que celle-ci fonctionne beaucoup mieux en mode binge-watch qu’en temps réel semaine après semaine, son côté « fresque » ou « épopée » n’en apparaissant que mieux.

 

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