Critique: The Leftovers (saison 3)

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 The Leftovers

De Damon Lindelof et Tom Perrotta

Avec  Justin Theroux, Carrie Coon, Christopher Eccleston, Amy Brenneman, Scott Glenn

Etats-Unis – 2017 – 8 épisodes d’environ 52mn

Rating: ★★★★★

 

Quand on me demande quels sont mes hobbies je répond portier pour chats (en plissant les yeux, le regard tourné vers l’horizon évidemment) mais si on insiste un peu et que l’on cherche vraiment à savoir ce qui anime mon âme alors là oui je réponds goûteur de séries tv, et si je suis assez convaincant on me demande alors ce que je conseillerais. La plupart du temps je recommande The Leftovers, en faisant de mon mieux pour ne pas trop spoiler et je fais comme ça: je préviens tout de suite, je dis que c’est une série ouvertement idéologique, parce qu’avant toute chose je veux que les choses soient bien entendues entre nous (comme si les séries tv c’était de tout repos) il est question ici d’une œuvre d’Art, et surtout d’une qui va plus loin qu’à peu près toutes les autres. Après j’explique (la Grande Dématérialisation) (non, pas l’arrivée d’Internet, encore un autre truc) et je finis ainsi : « toute l’histoire se joue entre ceux qui pensent que cet évènement a un sens, et ceux qui pensent que non ». Pourquoi mettre l’idéologie en avant, alors que les auteurs Damon Lindelof et Tom Perrotta, se sont bien gardés de valider telle ou telle interprétations, ou de revendiquer de quelconques parallèles avec l’actualité politique. Parce que je crois que c’est absolument la grande force de la série, au-delà de sa portée émotionnelle, d’avoir absolument captivé l’esprit de son temps. Les trois-quarts des intrigues reposent sur les notions de conviction, de croyance, sur la ferveur de celles-ci. Il n’est pas seulement question de bien et de mal ici, mais plutôt de ce qui est vrai et de ce qui est juste.

The Leftovers (« ceux qui sont restés ») ont-ils étés épargnés, ou bien punis ? Peut-être même bien que ce n’est juste pas le problème. Le roman de Tom Perrotta fournit à Lindelof le postulat s.f ultime pour taper dans le champ le plus universel qui soit, le rapport à la catastrophe, à l’inexplicable, à l’arbitraire totale (la Sudden Departure donc, 2% de la population mondiale disparue en un instant, sur place) et à partir de là, l’auteur met en route une dynamique à laquelle il faut vraiment assister pour y croire au travers de ses personnages ; les différentes trames du récit alternant sans arrêt entre la récupération des causes de l’évènement que de ses effets. Le plus glaçant c’est que l’on ne se trouve absolument pas dans les uchronies manichéennes bien balisées (« attention futur », voir la récente adaptation de The Man from the High-Castle) le monde de Leftovers ressemble assez au nôtre, et il est en train de prendre une tournure différente, là sous nos yeux, pour toutes ces raisons.

 

 

Forcément je me hérisse un peu quand on a reproché un peu trop facilement à la série (je cite) un « côté catho qui se flagelle » parce que la 1ere saison se consacrait aux personnages encore sous le choc de l’évènement, donc à des thématiques comme le deuil, la culpabilité (« le complexe du survivant ») et où ceux-ci doivent littéralement recalibrer leurs rapports avec autrui et le monde extérieur. Ce serait dommage de rester sur cette idée, plus la série avance plus on réalise que ce n’est absolument pas le cas, et ce que l’on peut dégager est même autrement plus cinglant. Sans pour autant expliciter le mystère de la Sudden Departure, Lindelof et Perrotta décomposent la définition-même du miracle ainsi que le rapport que les civilisations entretiennent avec cette notion.

La 2e saison s’ouvrait sur la Préhistoire, une femme enceinte échappe (sur une intuition ? Un « appel » qui n’était destiné qu’à elle seule ?) à un tremblement de terre qui fait s’écrouler une caverne sur sa tribu endormie. Elle accouche seule et sans aide, et lutte désespérément pour sa survie ainsi que celle de sa progéniture. Elle périra de ses blessures et ne saura jamais que son enfant sera sauvé par une autre tribu. La saison 3 elle, s’ouvre sur la communauté des milleristes (aux alentours du milieu des années 1800) qui attendent le prochain miracle qui doit tomber du ciel, et qui se retrouvent bredouilles à chaque fois. Il semblerait bien dès lors que selon nos auteurs, si Dieu il y a, il ne semble ne s’intéresser qu’aux battants. Il aurait peut-être fallu dire aux membres de cette communauté que si déjà « il vomit les tièdes » alors que doit-il penser de ceux qui attendent les bras ballants ? Quand à notre ancêtre préhistorique, elle ne semble avoir été épargnée pour la seule raison qu’elle était porteuse de vie. Une fois qu’elle en a fait cadeau, elle redevient mortelle. Ou disons qu’il n’est plus question d’elle mais du seul « Principe de Vie » qui ne peut que perdurer – comme l’a si bien dit Heidegger, « Le Réel, c’est ce qui Résiste ». Ainsi donc, elle a joué son rôle, celui-ci n’était apparemment que de transmettre et en voilà suffisamment je crois, pour le rapport de nos auteurs à une quelconque « Puissance Supérieure ».

Sans ces deux ouvertures à des périodes différentes de l’Histoire, quoi penser de tous les illuminés à des degrés différents que l’on croise au cours des 3 saisons ? Le type à poil qui a rêvé de Christine (l’une des mères porteuses de l’Enfant Sacré de Holy Wayne) au milieu des corps des GR (« you were in my dreams, they’re all in white »), Holy Wayne lui-même, Patty aussi bien que Matt, Meg, et même Virgile de la saison 2. Ajoutons encore Kevin Garvey Senior et ses « voix », ainsi que celles du tueur de chiens, aussi connectées semblent-elles être. Il est même question dans la saison 3 d’un miraculé qui se prend pour Dieu suite à une Near Death Expérience un peu prolongée. Se pourrait-il que, comme la jeune fille des cavernes, ils ont (ou ont eu) des « intuitions justes » à un moment ou à un autre (suffisamment tout du moins pour emplir ou guider leurs existences) justement parce que à un moment ils se sont peut-être rapprochés de très près de ce principe de vie (faute de meilleur terme) évoqué plus haut, ont su être suffisamment à son écoute, du fait de certaines circonstances données ? Ou encore, si l’on adopte le point de vue des convaincus en général (1), se pourrait-ce qu’ils n’ont juste tout simplement pas pu continuer à l’ignorer ?

Mais quel que soit son apport au cours de l’existence de tout un chacun, ce principe finit toujours par échapper aux personnages à partir du moment où ils essaient d’en faire une croyance, au moment où ils essaient de l’imposer en tant que « Dogme ». Peut-être parce que l’institutionnalisation possède également ce petit quelque chose d’impur (enfin, si l’on en croit les hipsters)(ce sont les mieux placés pour en parler après tout) ou bien parce qu’il existe d’autres dogmes, déjà bien implantés, et ce depuis plus longtemps que la ferveur ou la « foi toute nouvelle » de certains de nos protagonistes, et que les premiers ne sont pas encore prêts à se laisser « remplacer ». (2)

 

 

Rajoutons donc à tout ceci une mise en scène magnifiquement immersive et un casting en apesanteur à chaque épisode, il y a quelques raisons au fait qu’une partie du public estime ainsi qu’il s’agit ici de l’une des plus belles séries jamais conçues depuis ce début de nouveau siècle.

Malgré ce succès critique, les audiences ne sont cependant pas forcément au rendez-vous et HBO concèdera aux auteurs une dernière saison mais pas plus. 8 épisodes au lieu de 10 histoire de finir de boucler les boucles, et ce n’est pas qu’une impression : certains personnages ne disposent que d’un temps d’apparition assez restreint (les deux enfants Garvey, Jill et Tommy) quand ce n’est pas une piste narrative entière qui est passée à la trappe (Nora qui accède à la demande de Christine quand à la prise en charge de Lily) on ne peut s’empêcher de se dire qu’il y avait certainement matière pour une saison supplémentaire avant de finir de raconter l’histoire de Kevin et Nora. Surtout, cette 3e saison semble s’en donner à cœur joie là où précisément les 2 autres prenaient bien soin de ne pas s’aventurer, il y a des pans entiers d’histoires qui nous sont davantage racontées plutôt que montrées. En règle générale, la série comblait toutes les ellipses dans les « épisodes solos » consacrés à tel ou tel personnage, ré-agençait la chronologie du récit et nous les présentaient « en situation ». Ici, beaucoup d’évènements, dont les parcours de certains personnages à un moment donné, qu’il va nous falloir croire sur parole. Et au fil des épisodes, ce parti-pris discursif, assumé, de rompre un tant soit peu avec la structure narrative habituelle permet de délivrer un épisode final assez somptueux, qui aurait certainement eu du mal à fonctionner sans cette légère modification d’approche.

Un ami me faisait également remarquer (le scénariste et dessinateur Christophe Marchetti, que je salue humblement au passage) que la 1ere saison abordait des thématiques avec une intensité qui rejoignait presque celle du film d’Atom Egoyan, De beaux lendemains alors qu’avec cette 3e saison, nous sommes plutôt passés du côté du Man on the Moon de Milos Forman. C’est un peu la fin de toutes les illusions, le bout du tunnel pour certains égarements, et en même temps l’humour y est très présent, presque crispant, voire complètement délirant : on ne peut s’empêcher de se tordre lorsque l’on découvre finalement la pathologie de Dean, le tueur de chiens, ou devant les coups de pelles ravageurs de Grace, l’australienne tueuse de Kevins. L’odyssée de Kevin Sr (Scott Glenn époustouflant) y perd peut-être en mystère mais ce n’est rien à côté de ce qu’elle gagne en gloire !

 

 

Les épisodes solos que nous évoquions sont toujours là, toujours imparables. En plus de celui consacré à Kevin Sr, signalons ceux centrés sur Laurie (première madame Garvey) ainsi que Matt (le frère de Nora) qui lui est encore une fois un vrai moment d’anthologie à lui tout seul, comme la série avait déjà su en délivrer saisons après saisons, où l’inénarable Christopher Eccleston rencontre Dieu (enfin…) au beau milieu d’une orgie sur un paquebot. Justin Theroux continue lui, de parachever son périple christique avec un dernier sublime retour dans cet autre monde où il va quand il meurt (« The Other Place », l’hotel après la vie avec bar et karaoké où se déroulait le formidable épisode « International Assassin ») et si la 1ere saison était celle des chemises blanches, on comprend pourquoi la 3e est celle des chemises noires dans cet autre magnifique épisode qui emprunte quelque peu, mais avec pertinence, au chef-d’œuvre de Léos Carax. C’est aussi peut-être avec ce dernier voyage dans une dimension alternative que Lindelof aborde le plus frontalement l’actualité, l’un des grands cauchemars de l’inconscient collectif, étant bien je crois de se retrouver avec un type un peu perdu (disons en proie au doute) derrière le bouton rouge. Quand à Carrie Coon, qui depuis la 1ere saison devrait crouler sous les lauriers, elle nous refait une nouvelle fois la démonstration de son immense talent.

Nous y sommes, maintenant la question du fin mot. Tout cela valait-il la peine ? Oui. Mille fois oui. Je ne peux m’empêcher toutefois de faire un parallèle qui intéressera peut-être les plus curieux d’avec le magnifique roman The Disappearance, co-écrit par Philip Wylie et Robert Silverberg, en me demandant dans quelle mesure cela a pu être une influence directe pour Perrotta avec son propre roman qui a inspiré la série, ou pour Lindelof, et ce peut-être bien même depuis Lost. Cela n’enlève absolument rien à l’intensité de cette dernière saison ni à son final. On pense peut-être également au « Mythe de Sisyphe » d’ Albert Camus (un essai sur le suicide où l’auteur faisait apparaître que l’individu n’a finalement qu’un seul devoir, c’est envers lui-même, et ce n’est ni plus ni moins que la recherche du bonheur) car la série aura repoussée très très loin les frontières morales pour faire un sort grandiose à la fameuse « incommunicabilité entre les êtres ». Les auteurs aiment leurs personnages, aiment leur média (la fiction) et nous auront convoqués à un magnifique voyage pour nous rappeler ce qui envers et contre tout, se doit de rester précieux.

C’est aussi je crois une belle revanche pour Lindelof vis-à-vis de ses détracteurs. Nous avons là un auteur qui a su trouver la forme adéquate pour honorer des thématiques complexes, ballottant les spectateurs entre « l’incertitude » d’une catégorie de personnages et le « fanatisme » des autres, abordant ainsi la réalité de notre monde contemporain avec une proximité et une audace où peu de ses pairs ne se risquent plus depuis bien longtemps – et en plus ils savent très bien pourquoi. Après Leftovers, beaucoup de séries n’en ont pas finies de nous apparaître comme terriblement manichéennes. Nous aussi spectateurs avons étés témoins de quelque chose qui défie les lois de l’entendement, d’une parenthèse enchantée qui s’est refermée bien trop prématurément.

(1) Peut-être avez-vous déjà été confronté à ceci : beaucoup de gens qui ont la foi ne vous dirons pas qu’ils « croient ». Ils vous diront plutôt qu’ils « savent ».

(2) Dans la série toujours, que cela n’empêche personne de bien continuer à croire ce qu’il veut ou à essayer de dégager du sens dans la cosmologie mystérieuse de toute existence, il se trouve cependant que ceux qui survivent sont toujours généralement les plus nombreux et les mieux organisés. Encore une fois si Dieu existe, il ne faut apparemment pas trop compter sur lui pour faire justice. A moins qu’il ne soit déjà en train de la rendre à sa façon, et donc forcément ça nous échappera toujours un petit peu. Toujours sans rien imposer, nos auteurs qui nous ont prévenus dès le début qu’ils n’expliciteraient rien en ce qui concerne la nature du phénomène de la Sudden Departure nous laissent nous faire notre propre opinion sur « comment les choses se passent ». Dans la 1ere saison, une jeune femme se fait passer pour Nora à un congrès et parle d’expérimentations militaires, « des armes qui pourraient incinérer n’importe quel individu, où qu’il se trouve, sans laisser de résidus ». La piste est intéressante car tout amateur de science-fiction et/ou d’heroic fantasy sait lui, déjà, que « la technologie à son plus haut niveau peut ressembler du dehors à de la magie ». C’est pourtant une direction sur laquelle Lindelof et Perrotta n’insistent pas plus que sur les autres, parce que visiblement ce n’est pas ça leur sujet (mais bien au contraire, les trajectoires de leurs personnages) mais du moins ne pourra-t-on les accuser d’avoir négligé quelque alternative que ce soit. Par contre, nous autres spectateurs, pouvons peut-être tout légitiment nous interroger par exemple sur la représentation des forces de l’ordre tout au long de la série ? De l’invasion du ranch de Holy Wayne à la gestion des Guilty Remnant défunts (saison 1) jusqu’à l’atomisation pure et simple de ces derniers (ouverture de saison 3). Les GR qui (ne sont pas une secte !) se considéraient comme des « Living Reminder », ont peut-être par trop sous-estimé l’autre ferveur de ceux qui eux, « écrivent l’Histoire-pour-de-vrai ». Point de vue qui sera soutenu par Kevin lui-même toujours en début de saison 3 : il ne PEUT PAS y avoir d’autres versions que la version officielle. Encore une fois c’est au spectateur de se positionner comme il le souhaite vis-à-vis de tous ces éléments – mais qualifier tout ça de « bondieuseries », non, je pense définitivement que ce n’est pas le meilleur terme.

 

Vous pouvez retrouver la critique de la saison 1 ici et de la saison 2 ici.

 

 

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