Récap estival des séries tv: Legion

 

 

 

Parmi tous les personnages que recèle le catalogue X-Men, David Haller est très loin d’être le premier qui vient à l’esprit, il n’a jamais possédé son propre titre par exemple, et a toujours plutôt été utilisé à contre-emploi de son immense potentiel (au mieux pouvait-on espérer pour lui un rôle d’antagoniste, un peu à la Proteus comme dans les premiers films de Bryan Singer) ainsi peut-on se demander comment certains éxés en sont arrivés à se dire qu’il pourrait porter sur ses épaules un show tv, il faudrait vraiment avoir de bonnes raisons. Mais il semble que c’est précisément ce que le showrunner dors et déjà couronné de tous les succès pour son sublimissime travail sur l’univers du Fargo des frères Coen, Noah Hawley, à l’initiative du truc, avait sous la main.

 

Dans les années 80, les X-Men dominaient littéralement la sphère du comics mainstream sous la plume du tandem Chris Claremont/ John Byrne (les auteurs de la saga du Dark Phoenix, qui à ce jour encore, ne semble être que la seule histoire que les studios tiennent à nous raconter) lorsque l’éditeur Marvel commande au scénariste un spin-off dont nombre de lecteurs se sont sur le coup, interrogés pendant très longtemps à propos de la réelle nécessité d’un tel geste. Et pour cause, on lui avait posé un peu le couteau sous la gorge (comme le relate Louise Simonson en interview, Claremont et elle voulaient que les X-Men restent ce « truc un peu spécial » dans l’univers Marvel, mais le très controversé Jim Shooter leur a bien fait comprendre que si eux ne faisaient pas le spin-off, d’autres s’en chargeront à leur place). Vaille que vaille,  Claremont ne se démonte pas et pose la nouvelle équipe ni plus ni moins que comme la potentielle relève de l’actuelle équipe X-Men – ce qui rappellons-le, était déjà la prémice invoquée pour mettre en place  la team Wolverine connue sur grand-écran,  QUI N’EST PAS  l’incarnation originale du groupe (mais un nouveau set de personnages mis sur pied pour partir justement au secours de celle-ci, composée initialement de Cyclops, Marvel Girl, IceMan, Beast, Polaris et Havok –le frère de Cyclops, que l’on a pu apercevoir dans la trilogie la plus récente).

 

 

 

 

 

Le titre s’appellera New Mutants et l’équipe s’avérera un melting-pot (un concept cher à Claremont) joyeusement dysfonctionnel de personnages pas vraiment charismatiques que l’on a du mal à envisager comme de futurs grands héros. Puis le miracle arrive, et par cela nous entendons la 2e partie du geste éditorial. Voyant les ventes battre de l’aile au bout de 15 numéros, Shooter confie le titre à la jeune éditrice Ann Nocenti (futur auteur d’un run mémorable sur Daredevil) qui a le génie de confier la partie graphique à Bill Sienkiewicz, alors au tout début de sa période expérimentale, le temps d’une vingtaine d’épisodes, propulsant immédiatement ce petit groupe de personnages pas si intéressants au sommet du panthéon des créations les plus importantes des années 80 – le même genre de transfiguration qui avaient eu lieu avec le passage de Frank Miller sur Daredevil, ou celui d’Alan Moore avec Swamp Thing pour la concurrence DC.

 

N’en doutez pas, lorsque certains fans se réjouissent de telle ou telle future adaptation sur grand écran, ils attendent le même genre de miracles : oui, il y aura des installations laborieuses, et le risque est très grand que celles-ci ne servent que de support commercial à des ventes de jouets, mais il y a l’espoir, oui je dis bien l’espoir, qu’en cours de route les productions parviennent à se hisser à la hauteur du potentiel de certains des grands story-arcs qui les ont émerveillés au cours de leur jeunesse et il n’est pas question ici que de nostalgie mal placée. Après la période John Byrne évoquée un peu plus haut, les X-Men étaient devenus une série étonnamment subversive pour un comics mainstream au cours des runs suivants par John Romita Jr et Marc Silvestri, poursuivant la métaphore filée d’Auschwitz d’avec la condition mutante, mais que visiblement les studios ne veulent toujours pas que vous voyiez.

 

C’est au cours de cette période que le personnage de Legion apparaît, un mutant schizophrène doté d’autant de pouvoirs qu’il dispose de personnalités multiples – malheureusement je ne peux pas développer plus avant, les origines définitives de celui-ci n’ayant pas encore étés abordées dans le cadre de la série. Ce que l’on sait par contre c’est que le story-arc qui lui est consacré marque un tournant aussi radical que le précédent (The Demon Bear Saga, qui fût un temps pressenti comme la trame narrative pour l’imminent premier film consacré à New Mutants) où Chris Claremont, s’adaptant magnifiquement à la virtuosité de son nouvel artiste, développe sur trois épisodes le récit d’un voyage psychique déjanté qui n’a rien à envier au The Wall d’ Alan Parker. Aussi quand l’annonce fût faite que Noah Hawley voulait apposer sa patte sur cette période mythique d’émulation créative, cette décision souleva autant d’engouement que d’interrogation, car ce n’était pas à un mince challenge d’adaptation qu’il allait se confronter.

 

 

 

Et le meilleur moyen de faire face à toutes ces questions est peut-être de ne pas y répondre, et c’est exactement ce que Hawley s’empresse de faire ( !). On ne sait absolument pas à quelle époque le récit se déroule, ni où, et encore moins dans quelle mesure celui-ci s’inscrit dans la continuité des trilogies déjà survenues au cinéma (toutefois on en a une idée légèrement plus précise en fin de saison) et le showrunner continue d’embrouiller les pistes en adjuvant à David Haller tout un supporting-cast de mutants complètement inédits, répertoriés nulle part (ce qui sur le long-terme, n’est peut-être pas très bon signe pour eux) préférant se concentrer sur un travail d’installation en amont de tout ce que nous connaissons, et profiter de cet espace non-exploré pour y injecter tout ce qui l’intéresse, tel par exemple le générique de fin convoquant celui du cultissime Naked Lunch de Dravid Cronenberg, qui trouve sa justification dans le récit par la présence du télépathe-beat Oliver Bird. Je me suis permis d’évoquer également le film d’Alan Parker un peu plus haut, doit-on y voir une accolade au travers du personnage de la girl-friend de David, Sidney « Syd » Barrett, qui encore une fois n’existe nulle part mais  semble uniquement conçu à la gloire de Rachel Keller, aperçue dans la saison 2 de Fargo (aucune réclamation hein, on va pas se plaindre du tout. Idem en ce qui concerne le rôle d’ Audrey Plaza – 1). Hawley procède ainsi de temps à autres tout au long du récit, par renvois indirects ou par le biais de teasing quasi-sublimaux, comme des espèces d’ échos d’éventuelles choses à venir. Ceux qui par exemple connaissaient cette couverture du comics ci-dessous se retrouvaient automatiquement fixés sur l’identité du réel antagoniste dès l’épisode 6, alors que les explications à proprement dites n’arriveront que dans les 2 derniers épisodes – il y avait également d’autres indices, mais qui ne tenaient que par le travail de ré-appropriation génial du showrunner, et cela encore une fois, de façon très très subjective.

 

en haut : Legion E06 – en bas : Uncanny X-Men #253

 

 

 

Mais, et je m’en excuse, toutes les précautions d’installation que j’ai pris soin de relever jusqu’ici n’expliquent cependant en rien pourquoi Legion est une œuvre si remarquée et capitale en matière d’adaptation, et en quoi celle-ci pose les jalons manquants à tout traitement décent des franchises super-héroïques, que ce soit sur petit ou grand écran.

Le premier tour de force vient du fait que le showrunner opte pour une narration à l’image de la psyché morcelée du personnage principal, imbriquant différents espaces narratifs avec une virtuosité et une audace repoussant très très loin dans les cordes le travail  (avec tout le respect)  de Christopher Nolan sur Inception. Hawley entremêle à un rythme débridé flash-backs et flash-forwards, divers espace mentaux et encore au milieu de tout ça, des chausses trappes à coups de souvenirs implantés, de modifications et d’interruptions (suivant les pouvoirs de certains autres personnages, nous y arrivons) de re-lecture répétitives et de collisions, empruntant autant aux figures labyrinthiques de Stanley Kubrick sur The Shining qu’aux méandres saccadés du Eternal Sunshine of a Spotless Mind de Michel Gondry – remake génial du mythique  Je t’aime, je t’aime d’Alain Resnais, le répéterons-nous assez ? Le plus exceptionnel dans tout ça vous en vous en doutez bien, c’est que le tout n’en demeure pas moins complètement lisible et abordable, par la grâce d’un véritable travail d’orfèvre en terme d’agencement narratif, l’auteur prenant soin de bien différencier tous ses différents espaces avant de les faire s’entrechoquer ou s’interconnecter. Ce choix revendiqué de la non-linéarité finit également de balayer les habituelles préconceptions qui collent aux basques du registre et de faire définitivement la preuve (s’il le fallait, pensons tout de même au monument de récit initiatique que constitue une série comme Buffy contre les Vampires) que les récits super-héroïques ne se résument plus simplement à des batailles de figurines mais sont aussi désormais le terrain rêvé pour explorer des thématiques adultes telles que le trauma ou le rapport de l’individu au monde, et tout comme le médium dont ils sont issus, se faire les réceptacles ou produire au contraire un champ d’expérimentation pour les approches narratives les plus sophistiquées.

 

Pour le second tour de force, je vais de nouveau m’excuser car je vais devoir faire appel à quelque chose que je n’aime pas, le grand fléau de notre temps j’ai nommé l’auto-citation. Mais bon les circonstances le réclament, je n’ai pas vraiment le choix, il est encore temps pour vous de partir :

 

 

Dans l’article que j’ai consacré au Fire Walk With Me de David Lynch je soulevais je crois au moins un point important de ce qui constitue la modernité du réalisateur aux cheveux grisonnants, celui de son traitement du surnaturel. Si Hitchcock est à juste titre considéré comme le maître du suspense, Lynch peut assurément prétendre à celui de Roi du mystère. Et oui, davantage encore après la réalisation de la 1ere saison de sa série-culte, puis de son film qui l’est tout autant, cela se traduit par un certain usage de la non-linéarité, parce que Lynch a un propos et qu’il ne recherche tout simplement pas le jump-scare bourrin. C’est encore le cas avec la nouvelle 3e saison de Twin Peaks, mais il me semble (à moâ) que FWWM symbolise l’apothéose de ce procédé : quand il a recours à des éléments qui se situent hors de notre monde, le réalisateur ne les « explique pas» et c’est pourquoi tout au long de cette saga, le spectateur se retrouve régulièrement confronté à des « mécanismes » et des interactions qu’il ne peut pas comprendre au premier abord, ne pouvant être témoin que de séries d’actions et de réactions dont il devra dégager  du sens comme il le pourra. Exemples, toujours tirés de FWWM, la célèbre scène de « garmonbozia » qui explicite de façon cryptique un élément-clé du fonctionnement des forces surnaturelles à l’œuvre, et qui aideront notamment le spectateur à « topographier » les fonctions de la bague verte remise à un moment donné à Laura Palmer. Lynch ne présente rien, il met les choses en situation et c’est exactement le procédé que Hawley reprend quand il s’agit de faire intervenir la notion de super-pouvoirs.

 

Les facultés de David Haller ne sont jamais complètement répertoriées et se manifestent de façon chaotique ; idem pour la télépathie de Melanie Bird, celle de body-switching de Sidney ou encore la polymorphie du hitman borgne The Eye, ils sont tous intégrés directement « en situation » dans le cours du récit. D’autres sont cependant un brin plus explicités mais seulement parce qu’ils n’interviennent qu à la condition de renforcer une thématique : ainsi des pouvoirs de memory-travelling de Ptonomy Wallace , ou encore la 2e variation sur le body-switching au travers de Kerry et Cary Loudermilk qu’Hawley s’autorise pour creuser la notion « d’identité ». Dans le jargon du story-telling, c’est aussi ce qu’on appelle « la case de la maturité », car d’une part c’est un moyen imparable de renforcer la capacité immersive du récit, et de l’autre l’épreuve du feu absolue entre un vrai réalisateur et le premier petit zozo de service qui passe, tout simplement parce qu’au travers du choix de nous épargner les moments introductifs laborieux de présentation (« je suis ceci et je peux faire cela ») nous assistons , en action,  à la mise en lumière de la différence entre quelqu’un qui sait ce qu’il raconte vis-à-vis de quelqu’un qui justement, ne le sait pas  –  amis yes-men vous l’aurez senti j’espère, this one is for you.

 

 

 

 

Profitons enfin du fait de saluer les excellentes performances du tout casting pour souligner le parrainage discret qu’implique la présence du vénérable David Selby, l’un des membres de la large distribution que comportait le soap opera gothique et grand précurseur devant l’Eternel de toutes les démences et autres addictions, j’ai nommé Dark Shadows. On ne peut que prier, rêver, espérer que le show perdure et franchisse le cap des 3  saisons (The Leftovers ne ne le pût) car il s’est imposé comme le lieu idéal de préparation pour toutes les possibilités merveilleuses potentielles à venir issues de l’ esprit éclairé de Chris Claremont – ainsi que de quelques autres : j’espère que vous patienterez tous pour la séquence post-générique du dernier épisode, je vous en fait la promesse dès maintenant, cela risque de déboucher sur quelque chose de très très grand.

 

 

 

1- 

Partager cet article
  • Facebook
  • Twitter
  • RSS
  • email

Ca peut également vous intéresser:

About Nonobstant2000

Le samedi soir il mange des chips. Pas de catch, pas de foot; si tu veux tu peux venir!