L’ épisode sublimé: The Twilight Zone – S02E28: “Will the Real Martian Please Stand Up?”

 
 
 
 

Le 28 Juin 1975 nous quittait Rod Serling, créateur de la cultissime anthologie de science-fiction pour la télévision, The Twilight Zone, La Quatrième Dimension, diffusée chez nous une première fois en 1969 et qui à l’époque divisera quelque peu les audiences, puis une seconde, dans l’émission des frères Bogdanoff, Temps X, au début des années 80, pour cette fois rencontrer davantage son public. Alors bien sûr le temps détruit tout et peut-être une certaine génération aura du mal à concevoir Igor et Grichka en pionniers télévisuels mais ce fût pourtant le cas, par la grâce du directeur des programmes pour la jeunesse de TF1, Jacques Mousseau. C’est par le biais de cette émission peu commune prenant place dans un vaisseau spatial, avec des présentateurs en combi d’astronautes, que je fis la rencontre de deux des figures artistiques qui allaient marquer mon enfance, peut-être bien même toute ma vie, et cela le même jour. Je n’ai que quelques souvenirs vagues de Temps X, hormis les avoir vu consacrer une flash-news « en direct de Los Angeles » à propos de l’adaptation inédite mais un peu brutale délivrée par Frank Miller sur Batman au travers du mythique The Dark Knight Returns, mais découvrir en une fois la Twilight Zone de Serling, ainsi que The Prisoner de Patrick McGoohan (dont nous comptons bien parler dans un article ultérieur), cela, ça ne s’oublie pas.

 

Au fil du temps, à cause de cette satanée passion pour les séries finalement acquise je ne sais où, je retrouvais la présence de Serling derrière plusieurs projets qui m’ont tous tenus à cœur à un moment ou un autre (le premier volet de la saga originale des films Planet of Apes, la série The New People) et j’ai pu découvert au travers de quelques vagues recherches à quel point l’auteur était digne d’admiration. The Twilight Zone est à considérer comme le pinacle de sa liberté créative, le moment où lassé de toujours avoir à batailler avec les sponsors sur des problèmes de contenu  (et, suffisamment implanté de le milieu à ce stade-ci de sa carrière) il décide de créer son propre show, conviant dans l’aventure les plus grandes gloires de la littérature de science-fiction : Richard Matheson, Charles Beaumont, ainsi que celui qui les influençât tous : le grand Ray Bradbury. Je comptais de toute façon faire un hommage à la TZ dans cette rubrique, en parlant de l’épisode qui m’avait le plus marqué (le premier, donc) et c’est un heureux hasard qu’il en soit également l’auteur. Serling aura signé 92 épisodes sur les 156 que compte la série, nombre d’entre eux figurent en bonne place au Panthéon de la science-fiction pour de bonnes raisons, celui-ci demeure important pour moi en ce qu’il contient de révélations à tous les niveaux, me faisant découvrir un élément dramatique que je connaissais pas (le huis clos) mais aussi tout simplement parce que c’est l’uns des twists les plus réussis de tous les temps.

 

 

Suite à un appel anonyme, deux policemen se retrouvent à enquêter bon gré mal gré par temps froid en pleine forêt sur l’éventuelle apparition d’un ovni. Immobilisés par les conditions météorologiques, les passagers d’un bus, ainsi que leur conducteur, ont trouvés refuge dans le diner avoisinant et attendent patiemment eux, autour d’un café, de pouvoir reprendre leur voyage jusqu’à ce que nos policiers n’arrivent et ne commencent à leur poser quelques questions des plus curieuses. Questions qui cependant finiront par faire naître le doute, car en effet le conducteur est certain de n’avoir embarqué que six passagers, et il y a bien ici sept personnes à attendre le prochain départ.

 

Le décor est planté : la tempête de neige, un diner isolé lieu de tous les déchirements, autant de raisons certainement pour mon amour inconditionnel aussi bien pour des films comme The Thing que Who’s afraid of Virginia Woolf ? Dès les premières minutes on notera également que l’humour ne sera pas absent : l’officier Padgett se contentait jusque-là de répéter mot à mot les informations de son collègue Perry à la radio, mais quand celui-ci lui annonce qu’il y a bien des traces d’atterrissage, ainsi que des traces de pas en direction de l’arrêt de bus de l’autre côté de la route, quelque chose en lui prend immédiatement le dessus (« ouais non euh …je te rappelle »)

 

 

Très rapidement, Serling s’amuse à mettre en place une joyeuse mécanique de la suspicion, qui avec le recul est certainement un coup de chapeau aux meilleurs moments du maccarthysme que l’auteur aura bien connu: les jeunes couples se révèlent tout à coup aussi suspicieux l’un envers l’autre que les vieux, et une jeune femme voyageant seule n’en devient que tout légitimement la cible d’un interrogatoire plus poussé. C’est au travers du personnage interprété par Jack Elam, qui lui, s’amuse délicieusement et avec panache de toute la situation (il faut vraiment le voir après l’entracte, pas démonté pour un sou par la succession des quelques faits étranges s’étant produits, sauter sur place en criant hystériquement « … take me to your leader ! Take me to your leader ! ») que Serling en profite pour rendre hommage à son idole Ray Bradbury («… it’s just like in science-fiction that’s what it is !.. a RAY BADBURY ! ») qui d’ailleurs commencera à écrire pour le show à partir de la saison suivante.

 

 

 

Avec cet épisode c’est surtout là où toute la magie des films de s.f de l’époque peuvent se révéler au profane, dans cette capacité à générer surprise et tension à partir de peu d’éléments ou presque : nous sommes confrontés à la source de tous les effets spéciaux, mais employés avec une efficacité redoutable. D’abord le juke-box qui se met à fonctionner un peu aléatoirement, de même pour l’éclairage ambiant. Puis encore quelques surprises.

 

 

C’est le moment où normalement tout bascule, le moment où l’irréparable s’apprête à être commis, l’officier Padgett a déjà dégainé son arme, il veut savoir de qui se moque-t-on. Lorsque tout à coup le téléphone retentit, on prévient le diner que les conditions météorologiques se sont finalement stabilisées, qu’il n’ y a rien à craindre non plus avec le pont à quelques km. La tension redescend, tout le monde paie ses consommations et s’apprête à poursuivre leur voyage le cœur léger, tandis que nos policiers vont eux pouvoir regagner tranquillement leurs pénates.

 

Fin de l’histoire.

 

 

Si ce n’est que non, pas tout à fait.

 

L’un des voyageurs (le plus irritable, et le plus irritant, celui qui allait « rater son rendez-vous à Boston ») revient quelques heures plus tard au diner, à la grande surprise de notre serveur, le dévoué Haley. Le passager lui raconte qu’il y a eu un terrible accident, le pont n’était pas sûr et s’est effondré sous les rues du bus, lui-même ayant survécu de justesse, surmontant le froid des eaux glacées. Bien qu’apparemment touché par cette triste nouvelle, notre serveur lui fait toutefois remarquer que celui-ci n’est ni trempé, ni même miné par sa certainement très éprouvante promenade de retour à travers le grand froid extérieur.

 

Et il semble effectivement qu’il aie touché juste car le passager décide alors de ne même plus chercher à cacher les apparences. C’est un autre grand moment que la série nous propose car à partir de là, nous sont rejoués uns-à-uns, apparemment par la seule force de l’ esprit du personnage, les grands moments de tension qui ont précédés, ce dernier soulignant non sans ironie la nature illusoire de toutes choses : un juke-box qui s’allume et s’éteint sans raison, l’éclairage qui baisse, un coup de téléphone fictif porteur de bonnes nouvelles qui finalement, le sont toutes autant. Dans le même temps, toute l’histoire apparaît comme par enchantement au spectateur sous sa nature même de spectacle, véritablement le propre de toute œuvre ouverte qui se respecte.

 

Pour paraphraser Jesse Pinkman dans Breaking Bad, ma réaction fût de l’ordre du « OH WOW. ». Nous sommes toujours dans une série télé mais je savais que mon monde venait de basculer à tout jamais ; ça c’est un effet, ça c’est du huis clos. Notre 7e passager était bien l’extra-terrestre recherché par les forces de l’ordre, et oui, il provient effectivement de la planète Mars. L’enquête ayant compromis l’anonymat de sa mission il a bien été obligé de ne pas laisser de témoins derrière lui. Aussi suggère-t-il à Haley de ne pas trop prendre les choses à cœur car des renforts ne vont plus tarder et la colonisation de la Terre va bientôt commencer, le mieux c’est de se laisser-aller.

 

 

Deuxième coup de théâtre, Haley révèle à son tour son identité, c’est un agent Vénusien en faction sur Terre, comme beaucoup d’autres comme lui, et depuis un certain temps. Les renforts du Martien ont dores et déjà étés interceptés ce qui fait de notre guilleret voyageur … un prisonnier de guerre. Y a pas à dire, il s’en passe vraiment de drôles dans les auberges du bout du monde.

 

 

Amis lecteurs, vous venez de traverser avec nous (pour la première fois peut-être) la twilight zone, qui à cause de son générique sera devenu le synonyme un peu trop convenu de nos grands moments de solitudes contemporains – quand tout à coup on ne se souvient plus où est-ce qu’on a rangé sa fraise tagada et que l’espace d’un instant, on pense sérieusement que c’est le canapé qui l’a mangée, ou encore lorsqu’un candidat électoral encore inconnu il y a quatre ans à peine arrive à se téléporter comme ça, à la tête de notre pays sans aucun sponsor apparent – bref ce moment trouble où le réel que l’on pensait connaître n’est plus le même, où l’on a l’impression d’avoir mis le pied dans un vortex. Bravant le temps et l’espace, Rod Serling aura lui, fait de son mieux pour nous enjoindre à garder les yeux bien ouverts le plus tôt possible.

 

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