Un film en un plan: Bully (2001 – Larry Clark)

 
 
 
S’appuyant sur le scénario d’un jeune prodige encore inconnu (Harmony Korine) le photographe Larry Clark effectuait une entrée fracassante dans le monde du cinéma en 1995 avec un premier long-métrage que l’on ne présente plus, Kids. Les avis sont encore partagés à l’heure où j’écris ces lignes mais pour beaucoup, il s’agit de l’un des plus grands films du XXe siècle même si d’emblée quelques termes de présentation pourraient faire soupirer d’avance  (« un portrait sans concession d’une jeunesse engoncée dans le nihilisme sans même en avoir conscience ») (etc…). Dans les faits, le film est un admirable prolongement du corpus photographique de Clark, qui influença en son temps (le début des années 70) nombre de réalisateurs tels que Scorcese ou Van Sant notamment en ce qui concerne la représentation des populations interlopes, mais dont l’un des aspects premiers demeure avant tout une certaine fascination pour le côté vestiaire de l’intimité, une sorte de penchant à immortaliser un certain type d’interactions que l’on ne montre que très peu autre part.

J’aime beaucoup Bully pour la promesse d’évolution qu’il laissait entrevoir par rapport à Kids (entre les deux la petite blagounette Another Day in Paradise avec James Woods et Melanie Griffith. Très sympathique, mais blagounette quand-même) et qui je trouve n’a pas vraiment été tenue dans la suite des travaux filmiques de Clark, la promesse d’évolution d’un regard. Ceci n’engage que moi bien évidemment, mais des œuvres telles que Ken Park ou The Smell of Us pourraient laisser penser que l’auteur se contente de reprendre éternellement le même sujet (la jeunesse et point barre) à des époques différentes, tandis qu’avec Bully, on pouvait peut-être percevoir l’idée que Clark continuerait de se rapprocher graduellement de la sphère adulte pour en circonscrire toutes les nuances avec la même radicalité qu’il avait abordé l’adolescence. Si tel avait été le cas, je pense que nous serions confrontés aujourd’hui à un cinéaste de la trempe d’Abel Ferrara, et c’est peu dire si nous en avons besoin.

Maintenant le film, pour encore d’autres raisons.

Inspiré du meurtre de Bobby Kent survenu en 1993 et s’appuyant sur le livre de Jim Schutze publié en 98, Bully s’attaque à l’un des points névralgiques de l’une des dérives les plus cruciales de nos sociétés modernes, le rapport des jeunes à la violence, et surtout à la violence qu’ils s’infligent entre eux. L’action se situe en Floride, Kent (Nick Stahl) étant un jeune homme d’assez bonne famille en apparence mais un véritable prédateur dans la sphère privée, spécialement vis-à-vis de son pote Marty (Brad Renfro), que justement il martyrise depuis l’enfance. Un jour la coupe est pleine et ce dernier décide d’en finir, avec l’aide de deux amies qui elles aussi ont eu à subir le tempérament de Bobby. Elles vont à leur tour rameuter quelques potes plus ou moins expérimentés, qui vont les aider à concrétiser leur méfait.

 

 

Le film aura divisé à sa sortie laissant audiences et critiques perplexes devant le spectacle de ces jeunes adultes dans leur rapport complètement déréalisé à la violence , et qui réussissent à convoquer avec brio à peu près toutes les nuances du spectrum de l’immaturité (Michael Pitt, impérial) mais aussi de l’enfance ravagée (Rachel Miner, Kelly Garner). Pour autant, le film ne tombe absolument pas dans la thèse démonstrative, la question des figures-modèles n’étant abordée que de très loin, sans être martelée, bien qu’il ne soit pas impossible que leur simple évocation (Heather, un personnage secondaire pour qui avoir appris à lire est indissociable des violences domestiques qu’elle a subie) ne demeure un élément catalyseur assez indéniable ; les parents sont volontairement tenus à l’écart du récit, mais ces degrés de présence n’en demeurent pas moins significatifs. Clark en profite dans la foulée pour nuancer un brin la figure de son bourreau : il n’est pas exclu que Bobby Kent reproduise sur ses proches la rigueur disciplinaire que son père lui inflige et dont il n’arrive pas à se dépêtrer, expliquant sans doute pourquoi il se déteste autant – la scène où il crache sur son propre reflet en témoigne, ce qui ne l’empêchera pas de violer la petite amie de Marty la minute d’après. Les autres éléments de réponse sont littéralement à grapiller au vol, où il semblerait presque que pour Clark la culture porno fasse davantage de ravages que la culture rap dans le façonnage des valeurs des jeunes adultes, lui-même déjà passablement faussé par la pulsion des hormones, ainsi que la consommation de drogues diverses. Une vraie dynamique d’inconstance que le réalisateur restitue assez magnifiquement au travers de l’évolution de ses personnages, passant du statut de victimes à celui de bourreaux, oscillant entre une détresse absolument poignante et une inconscience des plus confondantes.

Mais là où je trouve le film particulièrement exemplaire, c’est surtout pour avoir osé aborder les rapports dominants/dominés car c’est une thématique qui ne se voit que très rarement approchée avec pertinence dans les fictions. Je ne parle pas ici des biopics habituels de révolution ni des contes de fées (soit une description finalement toute manichéenne du problème) mais bien de quelque chose qui influe sur les interactions entre les personnages, sans être véritablement nommée, comme dans la vie. Et je crois qu’il suffit de regarder deux secondes autour de soi pour comprendre que c’est une notion qui ne peut pas être abordée dans la fiction pour les mêmes raisons qu’elle ne peut pas être remise en question dans le monde réel, parce qu’elle est juste tout simplement trop inhérente à nos sociétés dites « modernes ». En attendant, nombre d’adolescents continuent de se suicider sans avoir réussi à trouver « l’agressivité nécessaire à la vie en groupe » dont parlent les psychiatres, tout le monde continue de s’offusquer (voire de s’étonner, tout simplement) à propos des mêmes problèmes tandis que les bourreaux ou les vrais prédateurs eux se portent très bien, toujours affublés de plus ou moins les mêmes masques.

 

 

 

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