L’épisode sublimé : New World In My View (True Blood – S02E10)

 

 

En 2008 débarquait sur le petit écran l’adaptation de la série de romans de Charlaine Harris, La communauté du Sud, relatant diverses péripéties surnaturelles au sein d’une petite ville fictive de Louisiane, Bon Temps. Dans cet univers, les vampires ont révélés publiquement leur existence et souhaitent co-habiter avec les êtres humains, ce qui n’est pas sans susciter quelques polémiques. Pour dissiper quelque peu les tensions en rapport avec le type de relation habituelle qu’entretenaient jusque-là les deux camps (ce petit truc-là, prédateur / proie) une boisson synthétique ayant les mêmes vertus nutritives que le sang humain, le Tru Blood, est produite et mise en vente à grande échelle mais ce n’est pas pour autant que la confiance règne. Si l’on peut penser (avec émotion) à Buffy contre les vampires l’espace d’un instant, le générique de cette production HBO aidera instantanément à situer le débat, car re-disons-le, l’action se déroule pas très loin de la Nouvelle-Orléans et il fait plutôt chaud là-bas.

 

La première saison distribuait admirablement toutes ses cartes, la question des interactions entre humains et vampires fournissant en elle-même un contexte des plus réjouissants, entre les parodies de débats politiques retransmis à la télévision assez régulièrement et une adorable petite satire du puritanisme dans les relations au quotidien, les « vampire-lovers » (« fangbangers » en V.O, les jeunes adolescent.es ayant des relations sexuelles avec les créatures de la nuit) sont montrés du doigt, tandis que le sang de vampire est devenu le nouveau must en terme de drogue dure, et ce toutes strates sociales confondues. Au travers de l’idylle naissante entre Sookie Stackhouse, une jeune serveuse télépathe, et le vampire Bill Compton nous pouvions découvrir une sympathique petite communauté gravitant autour du Merlotte, le bar attitré, et l’aspect surnaturel conservait une relativement appréciable échelle humaine pour aborder de front certaines thématiques : l’exorcisme de la mère alcoolique de Tara (la meilleure amie) ; les péripéties de Jason (le frère) dont la petite amie pourtant très new-age l’oblige à séquestrer un vampire pour lui drainer son sang ; la présence d’un serial-killer ne s’en prenant qu’aux vampires-groupies, …

 

 

L’apparition progressive d’un éventail assez riche de créatures surnaturelles (métamorphes, loups-garous, sorciers) ainsi qu’une certaine immersion dans le monde des vampires aurait dû contribuer à un accroissement exponentiel du plaisir du spectateur, mais comme de nombreuses autres séries (le succès aidant) True Blood perd progressivement en mystère au profit de chaque nouvel élément qu’elle installe et la mise en scène finit par s’effacer derrière les impératifs de déroulement. Finies les atmosphères, fini la découverte, et avec toutes deux la possibilité pour le spectateur de « respirer » chaque nouvel aspect du surnaturel qui lui est présenté – peu d’éléments dans les saisons ultérieures ne seront aussi bien développés que les premiers trips de Jason sous sang de vampire. Aux premières heures de l’installation de son petit univers, la série octroyait un temps de présence équivalent aussi bien au drame qu’à la comédie, il y avait comme on dit dans la profession un « engouement palpable de la nouveauté », un plaisir manifeste dans ce que les auteurs voulaient mettre en avant en terme de diversité de situations et de personnages qui s’effacera progressivement sous l’impératif des cliffhangers et divers rebondissements.

 

Si je me permettrais de situer le début du gros dévalement en pente vers le feuilleton avec le début de la saison 3, la 1ere saison reste toutefois un diamant brut insouillé (je dis comme je veux) en terme de proposition télévisuelle tandis que la saison 2 elle, contient déjà quelques signes annonciateurs de dégénérescence et de corruption, toutefois compensés par de grands moments faisant resplendir d’autres personnages que nos héros attendus. C’est cette trame narrative-ci que nous nous proposons d’aborder avec vous le court instant fugace de l’un de nos épisodes sublimés.

 

A ce stade-ci de notre 2e saison, deux des trames narratives les plus importantes viennent de prendre fin : Jason était parti connaître les joies de développement personnel que propose l’endoctrinement au sein de la Confrérie du Soleil, un groupuscule anti-vampires, tandis que Sookie accompagnait Bill à Dallas sur la requête d’Eric Northman pour enquêter sur la disparition d’un autre shérif, Godric. Les deux arcs finiront par se rejoindre dans une conclusion toc-toc-badadoum-parce-que c’était-toi-parce-que-c’était-nous qui hélas, ne fera que prendre de l’ampleur dans la configuration de résolution d’intrigues des saisons suivantes : tout le monde se retrouve au même endroit et se braque plus ou moins gentiment avant que la situation ne se désamorce grâce à un soupçon de morale et de bon sentiment. Les critiques américains avaient pour habitude de définir la série à ses débuts comme un oscillement douloureux entre sublime et catastrophique, et c’est bien de cela dont il s’agit ici. Nous sommes effectivement confrontés à ce que la série aura de pire à offrir par la suite, mais ce qu’il y avait de meilleur dans la saison précédente subsiste dans les 3 derniers épisodes consacrés à la défaite du nouvel antagoniste, Maryann, une Ménade (la bande de prêtresses un peu trash et dévouées au culte de Dionysos qui selon la légende auraient mis en charpie le poète Orphée vers la fin de sa vie) bien déterminée à s’envoyer Sam Merlotte en sacrifice pour se rapprocher un peu plus de son Dieu vénéré.

 

Le personnage apparaît en fin de 1ere saison et vient proposer un havre de paix à Tara au moment où celle-ci se retrouvait à devoir croupir en prison pour conduite en état d’ivresse, alors que sa propre mère venait de lui annoncer qu’elle ne paierait pas sa caution juste pour lui infliger une leçon. Nous apprendrons par la suite les tenants et aboutissants de sa relation avec Sam puis découvrirons qu’elle s’avère être le monstre qui a bien failli avoir la peau de Sookie en début de saison 2. Surtout nous aurons un aperçu de l’étendue de son influence sur la population de Bon Temps, qu’elle n’aura de cesse de mettre en transe et de pousser aux bacchanales afin de renforcer son pouvoir, se nourrissant de toute forme d’énergie extatique. Comme mentionné un peu plus haut, ces 3 épisodes de conclusion offrent ce que la série a de meilleur, du retour de Sookie dans sa maison transformée en temple païen et la confrontation avec les divers « invités » (ep 11) jusqu’à la défaite de Maryann (ep 12) grâce aux efforts conjugués de Bill et Sam – ce dernier n’en finira pas de révéler un potentiel héroïque assez insoupçonné, malgré le fait que ses pouvoirs pouvaient paraître un peu moindres face à ceux des vampires. Ce final magnifiquement construit prend absolument ses premières racines dans cet épisode 10, « New World In My View », et c’est pourquoi nous avons choisi d’en parler, mais aussi parce qu’au même moment, avec les pistes et atmosphères qu’elle propose, la série devient proprement « visionnaire », et de cela, on ne peut complètement se rendre compte qu’aujourd’hui.

 

 

 

Tandis qu’elle prépare son autel sacrificiel dans la cour de la maison de Sookie, Maryann la Ménade maintient désormais tous les habitants de Bon Temps dans un état de transe continue afin qu’ils lui amènent Sam Merlotte pour sa petite cérémonie. Nous avions déjà pu observer les effets de cette influence dans un épisode assez déstabilisant juste avant, où Tara et son nouveau petit ami Eggs, prenaient littéralement leur pied en se foutant sur la gueule, mais maintenant c’est la ville entière qui est dans un état d’orgie perpétuelle. La première référence qui vient immanquablement à l’esprit est bien sûr le The Crazies de George A. Romero, avec ce petit truc en plus du fait que toute personne sous l’influence de Maryann se retrouve avec les pupilles noyées d’ébène. A force de moulte comportement régressif et d’hilarité salace, on a surtout l’impression de voir plein de Dale Cooper sous l’emprise de Bob, et ça , c’est véritablement à vous glacer le sang, d’autant maintenant que la 3e saison de Twin Peaks est bel et bien devenue réalité. Bon ok, avec le temps, les yeux noirs sont bien devenus le symbole entendu pour des possessions démoniaques (ou extra-terrestres, pensons à X-Files) mais cela faisait longtemps que personne ne s’était permis un tel rapprochement en terme de tonalité.

 

Difficile de ne pas penser non plus au comics Crossed (l’une des séries les plus subversives du moment) lorsque l’un des personnages se retrouve à rire d’une blessure accidentelle par balle, ou un autre d’une auto-amputation l’épisode suivant. La création de Garth Ennis joue en effet avec les codes de la zombie-apocalypse, si ce n’est que les infectés arborant désormais une croix sanguinolente sur l’entièreté du visage (tiens, qu’est-ce que ça peut vouloir dire ?) et désormais dans un état de fièvre constante, violent et mutilent tout ce qui leur tombe sous la main – et s’il n’y a rien à se mettre sous la main, s’ auto-dévorent. La série venait de conclure son premier story-arc au moment où débutait cette 2e saison de True Blood aussi je ne sais pas si l’on peut véritablement parler d’influence directe, mais cette mise en situation avec la sympathique populace de Bon Temps est ce qui se rapproche le plus de ce que pourrait donner une adaptation-live de Crossed. Là où ça devient proprement spectaculaire, c’est lorsque Jason, persuadé d’être devenu un One-Man Army depuis son séjour chez la Confrérie du Soleil, part affronter les hordes de possédés une tronçonneuse à la main ! La frénésie de la scène, renforcé par le fait que la série ne franchit jamais le pas du gore –  du coup Jason ne fait que tronçonner une chaîne stéréo – nous font malgré tout entrevoir aussi bien les meurtres décalés de la parodie-slasher de Ryan Murphy Scream Queens, que le grand retour couronné de succès de Ash vs Evil Dead ! Tout est là, bel et bien sous nos yeux, presque une décennie avant.

 

 

 

Toutefois, le clou de cet épisode 10 revient absolument à la stratégie mise en place par Jason et Andy Bellefleur pour libérer Sam des hordes de Bon Temps qui allait le livrer pieds et poings liés à Maryann. Profitant des perceptions distordues des possédés, Jason entame une mise-en-scène magnifiquement bancale où il se fait passer pour le « Dieu Qui Vient » tant attendu à grands renforts de fumigènes et de fusée éclairantes. Performance magnifiquement rattrapée au rebond par Sam, qui mettant ses pouvoirs de métamorphe à contribution, ajoutera un soupçon de crédibilité à cette grande mystification, en disparaissant sous les yeux de la foule, « foudroyé » par la colère du Dieu et ne laissant qu’un tas de vêtement vides alors qu’il s’est envolé quelque part à l’abri sous forme de mouche. Un premier indice sur la pertinence de notre équipe de scénaristes à utiliser à plein tonneau les potentialités de chaque personnage, qu’encore une fois le final de cette saison 2 ne viendra absolument pas démentir.

 

 

 

La suite réserve quelques bons moments toutefois, tels qu’une reine des vampires incarnée par Evan Rachel Wood (Westworld) qui nous gratifiera d’un chouette petit cours-express d’histoire des religions, ainsi que bon nombre de rebondissements. Pour ce que l’on sait, la série HBO s’est régulièrement éloignée de son matériel-source (et souvent avec brio, quand on regarde le détail des story-arcs rajoutés) peut-être c’est ce qu’elle aurait dû continuer à faire sur la durée ; on ne peut s’empêcher de penser que True Blood est en quelque sorte passé à côté de son propos sur la durée (enfin, peut-être pas sur la question de l’évolution de certains archétypes) jusqu’à se rapprocher dangereusement de l’aspect super-héroïque d’une autre franchise célèbre – celle créée par Anne Rice avec Entretien avec un vampire. A moins que cela ne demeure l’enrobage nécessaire et irrémédiable pour pouvoir s’octroyer quelques splendides digressions de temps à autre et qu’il n’y aie rien que l’on ne puisse faire contre ça.

 

 

 

 

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