13 Reasons Why, la série du malaise [SPOILERS]

 

Attention! Cet article contient des spoilers sur de nombreux points de la série. 

 

La dernière sensation Netflix, 13 Reasons Why, produite par l’idole des ados Selena Gomez, continue à recevoir des éloges critiques et publiques, méritées pour ce qui est de la narration, le travail sur la mise en scène, la photo (deux épisodes sont réalisés par Gregg Araki himself), la fraîcheur de ses jeunes stars…

Mais toutes les louanges que l’on pourrait faire à 13 Reasons Why sont ternies à mes yeux par le majeur problème de la série, son traitement du suicide adolescent,  pourtant au coeur de son intrigue.

Alors oui, la série parvient tout au long des 13 épisodes à dépeindre des situations d’apparence ordinaire de bêtises adolescentes et les proportions énormes qu’elles peuvent prendre par la suite, de manière inédite et c’est tout à son honneur.

 

 

Harcèlement scolaire, cyber-harcèlement, slut-shaming, misogynie précoce, agressions physiques, viols, la série schématise chaque violence à laquelle les élèves d’un collège/lycée peuvent être confrontés. Et le making of en fin de saison est là pour appuyer ce point: la série veut conscientiser les ados sur le mal-être de leurs camarades borderline, les signes avant-coureurs et le sacro-saint discours culpabilisateur de l’entourage. Premier malaise. Faire reposer tout le discours didactique de la série sur l’idée que les autres poussent au suicide n’est pas suffisant. Mais blâmer ça et là l’entourage, pour n’avoir rien fait, c’est quand même très limite.

 

On en vient au second malaise: la série ne parvient jamais à questionner réellement le rôle des parents. Hormis quelques scènes où l’on nous fait comprendre que la communication est difficile, globalement, la famille d’Hannah n’est pas une famille à problème. Bien que les préoccupations de ses parents sont clairement tournés vers leur boulot, ils n’en sont pas moins aimants – même s’ils laissent leur gamine sortir à minuit, errer seule dans les rues, et conséquences inévitables dans le schéma de l’histoire-fascicule de prévention, se faire violer. A qui la faute? – au violeur, hein, of course. Mais pourquoi cette scène des parents endormis dans le canapé? Est-elle racontée dans les cassettes? Ses parents apprendront les circonstances de son viol ainsi, alors qu’aucune des cassettes ne leur est destiné – peut-être celle de Clay, dont on ignore le contenu. Quoiqu’il en soit, on a du mal à comprendre pourquoi Hannah n’est pas juste un peu mad envers ses parents – gros gros guillemets – “négligeants”. On commence à comprendre ce manichéïsme Hannah vs the World qui se met en place, on se demande encore pourquoi les premiers à partager et influer sur son quotidien soient absents du banc des accusés – le magnétphone en l’occurence.

 

 

Troisième malaise, la série manque de recul sur Hannah, victime absolue et bien vite résolue, et plus grave encore, sur sa décision finale.

Point positif, l’injuste slut shaming dont elle est victime au début est suffisamment bien amené pour faire mouche sur la question du harcèlement scolaire. Néanmoins, dans son soucis de réalisme accru, la série inclut un thème peu traité dans les fictions parlant du viol, l’état de sidération qui peut frapper la victime au moment de l’agression. On sent que le sujet a été étudié avec attention, dans la manière de l’amener dans l’intrigue, comme dans son traitement, discutable à mon sens, la scène du viol d’Hannah étant d’une violence crue, probablement la plus dure que j’ai vu dans une série – teen drama de surcroît. En terme de malaise, cette scène, délibérément on s’en doute, est un sommet. Etait-ce réellement nécessaire ? – la simple idée d’un viol n’est pas suffisamment ignoble apparemment, il ne me semble pas pour autant que nous avions besoin d’un tel cadrage + détails réalistes fortement malaisants.

 

Car le malaise ultime réside dans la mise en scène même de la scène climax de la série.

Montrée frontalement, la scène du suicide, à l’image de celle du viol fout vraiment mal, longue et se voulant crédible dans le moindre détail sordide, là encore dans des proportions jamais atteintes dans une fiction en terme de représentation graphique. Il faut noter par ailleurs que dans le livre dont la série est adaptée, Hannah fait une tentative de suicide par médicaments – bien moins graphique et bien moins racoleur – et elle survit à cette tentative.  Sublimée à la Virgin Suicide ou à la manière d’un clip de The Calling, cette scène fait grincer des dents les non-suicidaires, mais pour les dépressifs, les vrais suicidaires, c’est carrément malsain.  A fortiori plus encore lorsqu’il s’agit d’ados, elle s’apparente davantage au manuel du parfait tranchage de veines, n’épargnant aucun détail cru, tout en romantisant le geste, l’acte en lui même. Il ne me semble pas trop conseillé de trop héroïser, fantasmer l’état dépressif quand on s’adresse à des ados pour leur parler de suicide. Et tant bien même la vision de l’acte serait dissuasive, il n’est pas dit que l’envie suicidaire ne subsiste et que a personne fragile se tourne vers un autre moyen. 

 

 

Hannah n’étant pas remise en question, son choix ne l’est donc pas non plus. Tous ceux qui clament qu’elle ment sont des menteurs: Justin, Courtney, Jessica, Bryce, tous sont coupables de ce dont elle les accuse. Sa parole est donc la vérité, l’unique vérité, celle des autres étant soit biaisée par leur culpabilité, soit décrédibilisée par leurs mensonges. Dans le making of, l’auteur – ou le showrunner , honnêtement chais plus – se justifie en expliquant basiquement qu’Hanna était un peu conne d’avoir fait ce choix, alors qu’il y a des alternatives (si seulement elle avait maté  Sweet Vicious…).

Pourtant, jamais la série ne nous le dit clairement. Hormis envers Clay, Hannah n’est jamais responsable ou responsabilisée de ce qui lui arrive, elle n’est que victime. Vision ultra unilatérale et biaisée de l’état dépressif et pas la représentation la plus positive au passage (la victimisation, cet ennemi intime du dépressif). Une victime désormais silencieuse à qui on ne peut que reprocher son – oh suprising – égoïsme, son passage à l’acte tenant presque du coup de tête, la dernière cassette faisant office de pile ou face pour justifier sa décision.

 

Cette unilatéralité participe à la dangerosité de la série, n’apportant aucun contrepoid aux convictions d’Hannah, n’explorant pas la part de responsabilité du foyer familial, se limitant à un manichéïsme dangereux, couplé avec une fétichisation du suicide. Il est louable de vouloir sensibiliser les ados au harcèlement et au suicide, ça l’est beaucoup moins quand on oublie de s’adresser aux premier/es intéressé/es: les gamin/es qui se reconnaissent en Hannah, et à l’impact inverse que peut avoir la série sur eux/elles.. Sans parler de ceux qui restent…
Comme quoi, les bonnes intentions ne sont pas toujours les meilleures.

 

 

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About Lullaby Firefly

Créature assemblée par les mains expertes d’un obscur savant fou d’origine bavaroise à l’accent tranchant comme un scalpel, Lullaby Firefly profite chaque année de la nuit d’Halloween pour s’illustrer dans quelques macabres méfaits, comme le vol de sucettes et le racket d’oursons en gélatine. Oubliant souvent sa tête dans le frigo, rempli de restes de villageois qu’elle affectionne particulièrement, elle se rend régulièrement dans la clinique du Docteur Satan pour un petit rafistolage express, secret de son éternelle jeunesse.