Récap’ séries TV 2016 – Part 2: Westworld – saison 1

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Westworld

De Jonathan Nolan et sér

Avec Anthony Hopkins, Evan Rachel Wood, Thandie Newton, Jeffrey Wright, Jimmi Simpson, Ed Harris, James Marsden

Etats-Unis – 2016 – 10 épisodes de 60 à 90 minutes

Rating: ★★★★★

 

westworld

On attendait cette adaptation du film culte de Michael Crichton (que l’on considère à juste titre comme tout de même l’ancêtre du Terminator de James Cameron) depuis 2013 et le moins que l’on puisse dire c’est que la chaîne HBO a mis les petits plats dans les grands, je crois d’ailleurs que son concepteur,Jonathan Nolan, a su trouver les mots justes : « ce n’est pas simplement une série tv, c’est un film de 10h ». Evidemment on a une petite pensée émue pour des séries comme Real Humans qui ne disposaient pas des mêmes moyens (100 millions de dollars ici pour le pilote, comme pour Vinyl) ni d’une franchise aussi prestigieuse pour appuyer leur propos, mais le fait est que J .J Abrams, Nolan et son épouse Lisa Joy nous ont tout de même délivrés l’un des plus grands moments de télévision de 2016. Certains critiques attendaient un 2e Game of Thrones, HBO leur a plutôt envoyé un hybride assez réussi à mi-chemin entre deux de ses plus célèbres productions, Deadwood et The Leftovers, finalement c’est assez drôle. Au travers de la trame western, on peut glaner ici et là quelques dialogues un peu fleuris (ou encore à d’autres moments, presque shakespeariens) qui évoquent délicieusement la création de David Milch, tandis que la trame science-fictionnesque atteint des sommets existentialistes comme on en a peu vu depuis le sublime nouveau projet de Damon Lindelof.

 

Ainsi donc, cette première saison que nous appellerons « Journey Into Night » (en hommage à la storyline créée par le personnage d’Anthony Hopkins) se concentre sur l’éveil à la conscience de plusieurs androïdes opérants comme « figurants » dans un parc d’attraction grandeur nature consacré à l’Ouest sauvage où les touristes visiteurs (humains eux) ont le choix entre les suivre pour vivre une aventure scénarisée, ou simplement abuser d’eux sous n’importe quelle forme qu’ils jugeront en accord avec leurs désirs du moment.

 

 

Ce renversement des points de vues par rapport au métrage original (qui lui se déroulait uniquement depuis la perspective des visiteurs) laissait transparaître la volonté d’esquisser un propos un peu risqué mettant en parallèle le spectacularisme de la culture de divertissement d’avec les questions de dominance des classes et de marchandisation de l’individu, tout cela qui plus est au travers du prisme des nouvelles technologies. Pour réussir à brasser autant de thématiques, le couple Nolan/Joy délivre une histoire dense aux personnages savamment construits, tout en creusant admirablement les notions d’évolution et de création, mais que l’on a hélas un peu trop résumé à un tour de passe-passe narratif. Une zone de confort peut-être pour Jonathan Nolan, déjà scénariste de Memento –réalisé par un frère aîné que l’on ne présente plus- qui reposait pour beaucoup sur une perception plutôt perturbée de la chronologie, dont il fait une fois de plus  la démonstration de son assez grande maîtrise dans le domaine avec une nouvelle installation qui n’a absolument rien de gratuite, venant même s’appuyer très habilement sur l’ouvrage de Gilles Deleuze, « Différences et répétitions ». Ou encore – pour vraiment finir d’énerver les puristes parce qu’après tout je suis quelqu’un de très vil et de très fourbe – on pourrait presque affirmer que Westworld serait une gigantesque relecture s.f du roman de Michel Butor, « La modification », sur laquelle planerait bien sûr l’influence du Blade Runner de Ridley Scott, à propos de toutes les nuances de confrontation entre créature et créateur.  

 

L’existence des androïdes se réduit en effet à des « boucles narratives » basées sur la répétition, les personnages étant amenés à revivre systématiquement le même cours d’évènements, et pour cause de sensationnalisme, la plupart du temps à leurs dépends. Comme l’explique Deleuze dans son ouvrage, c’est lorsque l’individu prend conscience de son propre schéma de répétitions que peuvent se mettre en place les premières bases d’un changement. Surtout, c’est à l’intérieur de ces cycles qu’ont lieu d’infinies différences qui vont l’aider à identifier ce qui l’éloigne ou le rapproche de sa fatalité habituelle, ou bien au contraire d’une éventuelle émancipation – ce que le scénariste finit d’ailleurs par expliciter magnifiquement au travers de  l’énigme du Labyrinthe.

 

WESTWORLD 2

Toute la trame narrative consacrée aux androïdes s’articule autour de cette idée : malgré des réparations successives certains ont des réminiscences de leur propre cycle d’activité, qui vont peu à peu les amener à prendre conscience de leur condition. Ainsi,  à la décharge de Nolan, il fallait bien une trame narrative échelonnée sur plusieurs années pour aborder comme il se doit une intrigue reposant sur la modification des points de vue et des valeurs, et si tous les éléments finissent par trouver leur juste place en fin de saison, ils demandent certainement à être ré-éxaminés plusieurs fois pour leur densité et le sens de leurs répercussions – le parcours initiatique de l’Homme en Noir par exemple, fortement déterminé par l’éveil à la conscience de Dolorès laisserait presque entendre qu’ils sont tous deux des sortes de « dommages collatéraux », ou encore la réflexion sur cette humanité qui ne peine pas à se déifier vis-à-vis de ses propres créations, depuis le temps qu’elle est habituée à ne pas faire de prisonniers : les personnages d’Anthony Hopkins et d’Ed Harris se réfèrent souvent à des dieux en parlant d’eux-mêmes ( !) (ou à des « titans », cad les créatures qui peuplaient originalement l’Olympe et que les dieux ont justement dû détrôner) et la notion de victimes sacrifiées parcourt évidemment tout le récit : que ce soit les « brutalités domestiques » infligées aux androïdes aussi bien que les luttes de pouvoir entre Ford et ses actionnaires , la Cie Délos, dont certains personnages annexes vont faire les frais, eux, de façon irrémédiable.

 

Se greffe encore par-dessus tout ça une réflexion complexe sur le sens de la recherche artistique ainsi que sur les pouvoirs et la finalité de toute fiction : comme le fait remarquer Dolorès, le changement est une « constante » thématique dans toute forme de narration, car derrière les péripéties se cache un changement de condition (le héros n’est jamais le même à la fin de l’histoire au regard de ce qu’il était au début) aussi les enjeux de la fiction deviennent problématiques quand de tierces personnes (ici les actionnaires) ont le pouvoir de déterminer les limites du champ d’action de celles-ci, avec des intentions (et des intérêts) résolument « autres » que l’épanouissement personnel de celui du public – ce qui nous vaudra un ou deux très beaux portraits de carriéristes parmi certains personnages secondaires pour qui il est tout à fait suffisant de rentabiliser le sensationnalisme des attractions du parc sans venir s’encombrer avec la métaphysique. Surtout, au travers de la dynamique entre Ford et Arnold (les deux concepteurs du parc d’attractions) se matérialise deux approches fondamentales du processus créatif-même : pour le second il s’agit de vouloir « imiter la vie » le plus parfaitement possible  jusqu’à chercher à restituer les mécanismes de la conscience (ce qui n’est pas sans évoquer les œuvres de William Faulkner et de James Joyce – célèbres entre autre pour leurs expérimentations sur la notion de monologue intérieur – ainsi que celles du Nouveau Roman, comme nous l’avons mentionné plus haut avec Michel Butor) ou au contraire – pour le premier – préférer la parabole, de « petits mensonges pour dire une plus grande vérité ». Avec ces deux axes se dessine le conflit à propos de la mesure immersive nécessaire à la fiction dont dépendra l’intensité de la fonction cathartique destinée au spectateur, véritablement ce sont les degrés de la fonction « libératrice » de toute œuvre d’Art qui sont questionnés ici. Un point sur lequel J.J Abrams s’était en partie positionné d’emblée pour couper court à toute forme de procès d’intention à la Game of Thrones en ce qui concernait violence et nudité : « On ne peut pas montrer l’oppression sans montrer les opprimés ».

 

A ce stade, pour vraiment finir de goûter la complexité des thématiques abordées, ce serait presque au Monde lui-même de changer quelque peu en attendant la prochaine saison. Nul doute en attendant que les trajectoires laissées en suspend des différents androïdes rebelles promettent de futures passionnantes réflexions.

 

WESTWORLD 3

 

 

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