Critique: Twin Peaks – Fire Walk With Me [PIFFF 2016]

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Twin Peaks : Fire Walk With Me

De David Lynch

Avec Chris Isaak, Kiefer Sutherland, David Lynch, Harry Dean Stanton, David Bowie, Sheryl Lee, Kyle McLachlan, Moira Kelly, Ray Wise

France / Etats-Unis – 1992 – 2h14

Rating: ★★★★★

 

Pas plus tard que l’année dernière, pour célébrer la sortie du film en BluRay, David Lynch délivrait en accompagnement un supplément intitulé  The Missing Pieces , soit l’ intégralité des scènes coupées au montage original. Comme l’on pouvait s’y attendre il y a des choses qui fonctionnent magnifiquement (l’affrontement entre Chet Desmond et le shérif Cable, ou encore une apparition un peu plus préparée du mystérieux personnage interprété par feu David Bowie, l’agent Philip Jeffries) et d’autres un peu moins (un Dale Cooper faisant sa gymnastique tout en s’adressant à Diane, sa secrétaire énigmatique ; une scène entre Big Ed et Norma un peu difficile à intercaler). S’ils étaient réajustés dans la chronologie originale, Fire Walk With Me aurait presque (j’ai bien dit « presque ») un peu l’air du « fourre-tout génial » qu’a pu être la 2e saison tant controversée de la série, avec ses sorties de registres loufoques et ses échappées un peu méta. Mais face à ces fragments évincés, la version sortie en salles prend encore plus d’ampleur qu’elle n’en avait déjà : il devient encore plus flagrant à quel point Lynch ne s’autorise absolument aucune digression inutile, et privilégie uniquement le tempo qui va nourrir l’intensité dramatique de son récit, pour entraîner le spectateur dans une descente en apnée vers les tréfonds de l’enfer avec une radicalité et une entièreté aussi poignante que déstabilisante. On oublie encore trop facilement que le réalisateur fût d’abord  peintre avant d’être cinéaste, et ses premiers courts-métrages (ainsi que Erasehead ,son premier long) témoignaient déjà d’une maîtrise impressionnante des schémas narratifs du cinéma expérimental. Pratique qu’il ne manquera pas d’injecter dans cette réalisation-ci pour compléter sa grande fresque, dût-elle trouver ses racines dans ce « médium impur » qu’est la fiction télévisée.

 

 

La question de savoir si voir le film avant la série est un acte sacrilège ou non ne se pose pas vraiment, après tout le pilote-même du show spoilait déjà beaucoup des enjeux par son côté carte de visite/ démo . Par la suite, Lynch n’ amenait que très graduellement à la fois les trames liées à la drogue et à la prostitution ainsi que la piste du surnaturel. Cette préquelle par contre, les impose toutes au spectateur de la façon la plus concentrée qui soit – d’où peut-être le rejet de la part d’un public profane (voir la réception du film au Festival de Cannes, qui reste à l’heure d’aujourd’hui, une honte sans nom) insensible aux velleités d’auteur de cette petite bluette excentrique de télévision. Pourtant, le récit des derniers jours de Laura Palmer est celui d’une damnation évitée de peu, ce n’est pas complètement non plus quelque chose que l’on peut raconter à moitié. A la décharge du grand public, Lynch assène (entre autre)  au spectateur une  scène sulfureuse mais inaudible au Bang-Bang Bar entre Laura et Jacques Renault, que les fans de la première heure eux, se sont empressés de visionner par la suite en V.O sous-titrée pour réaliser qu’elle ré-agençait une part importante de la chronologie générale. Nous y reviendrons un peu plus loin, mais Lynch est aussi généreux avec son audience qu’il peut être exigeant, et c’est de très loin une exigence bien fondée, incroyablement bienveillante. Lynch ne peut en aucun cas être associé à quelque forme que ce soit de prétention.

Tout comme The Missing Pieces, et selon les propres mots du réalisateur, Fire Walk With Me était déjà lui-même conçu en son temps comme un « cadeau à l’intention des fans » et là par contre de source sûre, je peux confirmer que ceux-là n’ont pas étés déçus. Je crois que Lynch n’a oublié aucun des non-dits, aucune des sources de tension, aucune anecdotes ou détails à peine évoqués en cours de saison, pour leur offrir « leur scène ». Pensons au terrifiant dernier échange entre Laura et Harold, aux rancunes sous-jacentes entre Bobby et James enfin dépliées, ou encore la relation entre Donna et Laura, chacune renoue avec les pics d’intensité que les fans de la série connaissent bien. Quelqu’un qui découvrirait par contre cet univers serait rapidement obligé d’admettre qu’il (ou elle) est face à un film dramatique comme il en existe peu. Evidemment, l’aspect  (guillemets avec les doigts) coming of age  (puisque les personnages principaux sont tout de même des adolescents trop pressés ou bien contraints de passer à l’âge adulte) n’est certainement pas non plus le terme que l’on utiliserait spontanément pour définir l’univers de la série, mais la scène de rupture entre James et Laura hisserait à elle seule le film au rang de classique instantané, délivrant l’un des plus beaux moments de cinéma jamais projeté sur un écran. Les producteurs, un peu désarçonnés par le processus de réalisation de Lynch, ont avoués plus tard avoir compris qu’ils participaient à « quelque chose de grand » au moment du tournage de cette scène précisément. L’ensemble du casting est toujours aussi excellent mais il faut souligner que Sheryl Lee dans le rôle de Laura Palmer délivre ici la performance d’une vie. Je vais pas trop tergiverser et je vais le dire comme ça : c’est une carrière pavée d’or et de lauriers qui aurait dû l’attendre. Ce fût loin d’être le cas.(1)

 

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Le métrage s’ouvre également pour disons, son premier quart, sur le meurtre de Theresa Banks et partage avec nous l’enquête de l’agent Chet Desmond jusqu’à sa propre disparition, encore inexpliquée à ce jour. Nous y croisons un certain Sam Stanley, légiste, peu rompu (vraiment pas en fait) aux enquêtes de terrains (bien qu’il n’aie pas quelques remarques pertinentes, comme comptabiliser de tête le mobilier du poste de police du shérif Cable, sous-entendant qu’un fonctionnaire ne peut s’offrir autant de fournitures sans avoir quelques à-côtés. Détail que Desmond s’empressera un peu trop rapidement de négliger)  ainsi qu’un Dale Cooper « débutant » au cours d’une inquiétante scène de persistance rétinienne sur caméra plutôt lourde de sous-entendus, et qui coïncide avec le bref retour d’un autre agent lui aussi porté disparu depuis environ deux ans, Philip Jeffries.

Lynch en profite pour se remettre en scène dans la peau du directeur du FBI Gordon Cole et renoue avec les scènes un peu décalées qui faisaient également le charme de la série (la remise de l’ordre de mission en langage codé; les confrontations sur fond de jazz entre agents du FBI et locaux) ainsi qu’avec « l’inquiétante étrangeté » de ses débuts. C’est un peu là où l’ensemble du public ne suit pas toujours la démarche du réalisateur, car celui-ci n’aborde pas l’horreur ou le fantastique comme péripétie simplement destinée à faire sauter le spectateur de son siège mais bien comme partie intégrante du récit ,un monde à part avec ses propres règles, pas forcément très intelligibles au premier abord , et donc à déduire (sacrilège évidement, pensez-donc, exiger une lecture davantage intuitive que rationnelle, voire ouvertement participative), véritablement un « nouveau langage » pour un type d’ interactions « autres ». Il nous est ainsi confirmé que les activités surnaturelles et secrètes de ce monde font également partie du champ d’action du FBI (le code de la mystérieuse rose bleue ; c’était déjà plus ou moins tacite dans la saison 2 à propos du projet « Blue Book » auquel a participé Wyndom Earle, l’ancien supérieur de Cooper devenu par la suite sa nemesis) et nous sont également dévoilés quelques éléments de fonctionnement de ces mêmes forces : on ne sait pas comment ni pourquoi l’agent Jeffries dispose de la faculté d’évoluer entre les deux mondes (tout comme le major Briggs pouvait se déplacer dans le temps), en tout cas c’est par son intermédiaire que nous serons témoins du mécanisme des possessions que se permettent certaines des entités qui constituent la « mythologie twinpeaksienne » (Bob, Mike, la famille Chalfont, ainsi que de nouveaux personnages encore non-explicités : un autre personnage en costume affublé d’un masque, ainsi qu’une sorte de hobo) au cours du chapitre consacré au « garmombozia ». Lynch y redéveloppe sa syntaxe expérimentale à l’aide d’un curieux parasitage électrique qui apparaît ici et là pour symboliser la circulation, le dialogue (ou non) entre les forces du conscient et de l’inconscient. (2)

 

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Ce prologue soulevait donc autant de questions qu’il n’apportait de réponses, mais l’on se réjouit d’en retrouver peut-être quelques éléments à l’approche imminente maintenant d’une saison 3 tant attendue, à laquelle on ne savait pas trop si on devait y croire pendant longtemps (« this gum you like is going to come-back in style ») mais qui sera bel et bien, presque jour pour jour 25 ans après comme annoncé. Cette initiative du PIFFF d’oser projeter de nouveau ce film méprisé pour de biens mauvaises raisons constitue un superbe hommage à l’œuvre incroyablement humaniste (dans le bon sens du terme) de l’auteur, et un magnifique préambule aux sommets télévisuels qui nous attendent certainement en 2017.

 

(1) Mais il y aurait certainement un article passionnant à écrire pour tenter de comprendre pourquoi les carrières des égéries de Twin Peaks (Lee donc, mais également Lara Flynn Boyle, Sherilyn Fenn et Madchen Amick, que l’on hésitait pas à coller en couverture de magazines à tout bout de champ) n’ont jamais décollées, n’ont pas survécues à l’interruption de la série. >> question des rôles.

(2) Ce superbe texte de Pacôme Thiellement interpellera certainement les plus passionnés :

       http://www.pacomethiellement.com/corpus_texte.php?id=266

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