Critique: Grave [PIFFF 2016]

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Rating: 3.7/5 (3 votes cast)

Grave

 

De Julia Ducournau.

Avec Garance Marillier, Ella Rumpf, Naït Oufella Rabah, Joana Preiss et Laurent Lucas.

France/ Belgique – 2016 – 2h03

Rating: ★★★★★

 

Elève modèle et respectueuse des traditions familiales, Justine est végétarienne et intègre l’école vétérinaire où ses parents ont aussi fait leurs études. Comme tous les premières années, elle doit se soumettre au fameux bizutage et, si ça sœur ainée Alexia fait partie des « vétérans », elle ne peut espérer compter sur un traitement de faveurs. Parmi les épreuves de ce rituel douteux, Justine est poussée à manger un morceau de barbaque crue. Le goût de la viande réveille alors chez la jeune fille des pulsions carnassières qui se montreront de plus en plus incontrôlables.

 

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Ne manquant parler de faire beaucoup parler du lui au fil de ses diffusions en festival (Julie Gayet à la prod, évanouissements… En précisant bien que les deux ne sont à priori pas liés), Grave s’impose avant tout comme un premier film d’une maîtrise rare. Dès les premières séquences, d’un mystérieux accident de voiture à la file indienne silencieuse d’étudiants rampant en petites tenues, Julia Ducournau témoigne de sa volonté de nous donner à voir des images fortes et dérangeantes. Si les âmes sensibles pourront ainsi tourner de l’œil, les initiés seront aux anges face à la générosité graphique du film. Mais Grave ne se contente pas de choquer froidement, il est également très drôle. Tranchant avec une partie de la production hexagonale qui s’est souvent montrée très premier degrés, la cinéaste n’hésite pas à anticiper les réactions des spectateurs pour s’amuser avec eux du grandguignolesque de certaines situations, y compris les plus extrêmes. Ce décalage en vient même à conférer à l’ensemble un certain réalisme puisque les personnages eux même sont les premiers à noter l’absurdité de ce qu’ils vivent. Dans ce jeu d’équilibriste, la réalisatrice peut compter sur son excellent casting, juste jusque dans les excès : l’ambivalente Garance Marillier qui porte sans fléchir le film sur ses épaules, la perverse Ella Rumpf, le sympathique Rabah Naït Oufella et, dans un second rôle, l’excellent Laurent Lucas qui, après ses collaborations avec Du Weltz et Moll, prouve qu’il est bien l’une des icônes d’un cinéma de genre franco-belge aussi déviant que réjouissant.

Après une entrée en matière choc, Grave s’ouvre sur l’évocation du végétarisme familial de Justine avant de s’attarder sur le bizutage, montré comme un rituel aussi violent que malsain. Ce jeu pervers (particulièrement plébiscité par des écoles censées former nos élites…) impose son système de domination sans faire de détail et va jusqu’à remettre en cause l’humanité même des bizuts. Que ce soit par un dialogue apparemment anodin à la cantine ou plus généralement par la tournure outrancière des événements, Grave lie la condition humaine à celle des animaux (rappelons que l’histoire prend place dans une école vétérinaire). Ainsi, le trouble psychotique carabiné de l’héroïne la confronte à sa propre bestialité et ses envies irrépressibles de bidoche, qui finiront par se lier à son éveil sexuel, la conduiront à une transgression de la chair que n’aurait pas reniée Cronenberg. Abordant également les questions de l’addiction ou du déterminisme, Julia Ducournau fait donc preuve avec ce premier film d’un appétit sémantique incroyable, tout en restant toujours au plus près de son personnage et de son corps (au risque de vous communiquer claustrophobie et envie de se démanger…). S’extirpant du militantisme auquel on aurait pu cantonner son film, elle conclue sa brillante démonstration non sans roublardise sur un twist final des plus savoureux.

 

Après Claire Denis, Antonia Bird ou Marina De Van, Julia Ducournau rejoint ce club de réalisatrices qui ont su traiter singulièrement le thème du cannibalisme. Glaçant et hilarant, psychologique et démonstratif, intelligent et barré, Grave est un film qui ne manquera pas d’interpeller et qui se hisse déjà, l’air de rien, vers les sommets du genre.

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About HollyShit

C’est un endroit extraordinaire dont le nom s’affiche fièrement à front de colline (le « O » est à Alice Cooper et le « Y » à Hugh Hefner !) : cité des anges où tout le monde a un sexe, Mecque où les juifs sont bienvenus, usine à rêve désormais spécialisée dans le recyclage … Les étoiles tapissent ses trottoirs à défaut de pouvoir percer les nuages de pollution. Sous son soleil paradisiaque, la neige y tombe pourtant toute l’année, importée directement de Colombie. Là-bas, les nourrissons tètent du lait au silicone et les mexicains rêvent d’avoir des guatémaltèques pour récurer leurs toilettes. Ce pays sera ici représenté par un émissaire qui n’y a jamais foutu un pied et qui signe « Clém’ » à la pointe du stylet de sa palette graphique.