Chips-Movie : Le Maître des Illusions

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Lord of Illusions

De Clive Barker

Avec Scott Bakula, Kevin J. O’Connor, Famke Janssen, Daniel von Bargen

Etats-Unis – 1995 – 1h46

Rating:4/5]

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Pour se remettre d’un exorcisme ayant mal tourné, le détective privé Harry d’Amour accepte une affaire plus classique de fraude à l’assurance l’obligeant à aller se dorer la pilule à Los Angeles, pour se retrouver de nouveau entraîné dans une spirale d’évènements liés à l’occulte. Témoin accidentel du meurtre d’un tireur de cartes, ce dernier lui annonce dans son dernier souffle le retour d’une figure mystérieuse, « Le Puritain », qui signerait la Fin des Temps. Son nom étant paru dans le journal, d’Amour est contacté par l’épouse d’un certain Swann, prestidigitateur très en vogue, qui souhaite l’engager pour retrouver les dit meurtriers car Quaid (la victime) était une vieille connaissance de son mari et naturellement elle craint pour sa vie; mais avant que le détective n’aie pu interroger l’artiste, celui-ci décède sur scène en pleine représentation.

Je ne sais pas pour vous, mais je trouve qu’en général on ne parle pas assez de Clive Barker. On s’extasie quand un romancier comme Chuck Palahniuk (avec tout le respect, par ailleurs) sort de sa zone de confort pour s’attaquer aux comics et mêmes aux livres de coloriage, mais si on devait comparer avec Barker ça se résumerait très vite à « been there, done that », celui-ci incarnant en effet l’artiste pluridisciplinaire dans toute la splendeur que représente le terme : écrivain prodige adoubé à ses débuts par Stephen King aussi bien que peintre émérite, avec quelques incartades tout aussi virtuoses derrière la caméra entre les deux – la légende raconte en effet que lassé par les traitements apportés à ses scripts de films et à l’adaptation de ses œuvres (notamment celle assez catastrophique de Rawhead Rex) il aie décidé de prendre le taureau par les cornes , et effectivement à quelques exceptions près (le Candyman de Bernard Rose, ainsi que Midnight Meat Train de Rhûhei Kitamura) jamais l’univers de Barker ne rayonne autant que lorsque c’est Barker qui s’attelle à le mettre en scène. Le monsieur n’étant plus tout jeune non plus, je disais ça parce que c’est quand-même dommage d’attendre que des artistes décèdent pour les célébrer.

Donc, pour finir de présenter un peu l’auteur, disons que sur le papier d’abord (suivant quelque peu la démarche de Philip-José Farmer avec la science-fiction) Barker a incorporé la sexualité de façon proéminente à une approche déjà passablement baroque du registre horrifique, faisant rapidement de lui l’une des figures de proue du courant splatterpunk émergeant des années 80. Thématiques qu’il retransposera ensuite sur pellicule de façon fulgurante avec le premier Hellraiser (d’après sa propre nouvelle « The Hellbound Heart ») puis Nightbreed (où personnellement, je trouve qu’il frôle la puissance lyrique d’un Ken Russell lors de la visite guidée des sous-sols de Midian) l’adaptation de son roman Cabal , où il offre au réalisateur David Cronenberg un magnifique rôle de serial-killer. Avec  Le maître des illusions (également adapté de l’une des nouvelles de ses Livres de sang) on pourrait penser qu’il délaisse cependant son imposante stature de figure transgressive au profit d’une autre plus mainstream et abordable, tout en conservant toutefois un penchant pour l’expérimentation car on parle en effet souvent de « deux films en un » : le croisement entre film noir et récit horrifique n’en finissant pas de laisser certains critiques dubitatifs. Fervent militant de toutes les diversités et de tous les intermédiaires en général, il n’est pas exclu cependant que cette hybridation (1) ne soit une variation tout juste un peu moins frontale des thématiques habituelles de l’auteur.

 

Nous sommes pourtant bien en face d’une seule et même histoire que Barker raccorde avec l’exigence narrative qui le caractérise et toujours ce même respect pour son audience, réussissant à faire de chaque étape du récit un hommage à un genre particulier. Dans le périple très graduel qui va rapprocher d’Amour du mystérieux Puritain, on peut trouver par exemple une légère vibration carpenterienne au cours de la scène avec Jennifer Desiderio ; au détour de l’exploration des archives d’un magicien rival de Swann, Barker nous balance gentiment un petit hologramme n’ayant aucune incidence sur l’histoire mais renvoyant aux films de s.f  américaine des années 50  – dans le premier face-à-face entre d’Amour et Swann, on peut également penser à Jack Kirby dans ses œuvres pré-super-héroïques, avec ses « common-men » en chapeaux/costumes dotés de pouvoir mystérieux. Toujours dans cet esprit, avant que d’Amour ne découvre le pot-aux-roses dans le cercueil de Swann, nous avons droit à une démo d’effets numériques un peu balbutiants (2) mais signifiant bien le passage vers une nouvelle ère de prestidigitation après ce petit inventaire exhaustif des grands archétypes horrifiques de la fiction américaine. Avec un titre tel que Le maître des Illusions il était logique de se retrouver quelque peu confronté à une réflexion sur les apparences, me direz-vous. Pour Barker, la magie est « la toute première religion » et les créations de l’imaginaire, les vecteurs de nos libertés car aussi les meilleurs outils pour parler du réel.

L’équilibre difficile évoqué ici et là, entre « heaven and hell » (pour d’Amour) ou « divinity and trickery » (pour le magicien Vinovitch) est aussi et surtout le cheminement auquel l’auteur nous convie. Dans la nouvelle originale (« The last illusion ») Dorothea, l’épouse de Swann, est une professionnelle que, si l’on en croit le personnage de Valentin (beaucoup plus proéminent que dans le film), le magicien aurait épousé car « seules les prostituées connaissent la valeur véritable de l’amour ». Bien sûr dans le métrage les liens entre Dorothea et Swann sont tout autres mais ce qui m’intéresse ici c’est ce que cela nous apprend du sens du contraste sur lequel l’ensemble du récit prend appui, suivant une démarche chère à Barker et très certainement empruntée à Jean Genet (une influence assez déterminante pour l’auteur britannique, et par ailleurs, tout à fait revendiquée, si vous me pardonnez la digression)  que Sartre définissait comme « un écart subtil entre la rose et le fumier ». Ici ce sera la distance entre les paillettes du spectacularisme et la source de toute magie, entre les palmiers et les  « sables  arides » du désert où se niche l’antre du Puritain, paradoxalement le lieu de toutes les débauches. Malgré tous les ingrédients du film policier, Barker juxtapose dans certaines scènes quelques ambiances interlopes qu’il affectionne et s’attache lui aussi par ce biais à lever un à un les voiles de la grande illusion que représente parfois la civilisation, s’échinant à nous en montrer le terreau dissimulé dans ses marges justement immontrables.

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Le film commence sur une des plus belles ouvertures de genre qu’il m’aie personnellement été donné de voir, sur laquelle plane l’ombre diffuse du sublimissime film de Robert Fuest, La pluie du diable  (et aussi, tout aussi subliminalement, certains réalisateurs glorieux des années 80 : peut-être Georges Miller, peut-être Russell Mulcahy, et peut-être même aussi le Ridley Scott de Blade Runner, au travers des étranges vocalises qui parcourent de temps à autres la bande-son (3) ) où un Swann de 13 ans plus jeune, épaulé par Quaid, Jennifer Desiderio et un 4e personnage secondaire, déboule armé jusqu’aux dents dans le sanctuaire de Nix, le leader d’un culte dévoué aux arcanes sombres du surnaturel dont il semblerait qu’ils aient un temps fait eux aussi partie, au moment où celui-ci s’autoproclame comme étant le Puritain (un surnom que « lui aurait murmuré le feu ») devant ses fidèles idolâtres. Nix a kidnappé une toute jeune fille sous la menace factice d’un éventuel sacrifice, car il était certain que cela aurait immanquablement pour effet de rameuter Swann, apparemment son disciple favori qui, comme Quaid et les autres, s’était éloigné de lui.

Il se dégage de ce prologue un sentiment très réussi d’urgence cruciale si vous me passez l’expression, véritablement la conclusion d’un tout autre film que nous ne verrons pas mais qui distille de façon très lacunaire les liens entre les personnages, rendant de fait le segment magnifiquement immersif puisque tout est à déduire et qu’en plus on a pas vraiment le temps de respirer. A peine arrivés, l’atmosphère âcre du sanctuaire du sorcier nous saisit à la gorge, et ceux qui le peuplent ne sont pas vraiment plus rassurants. Après son oraison, le maître des lieux s’amuse ensuite à effrayer une  petite fille avec un babouin à cul rose, ce que William Burroughs (un autre auteur de référence pour Barker) utilisait pour signifier l’addiction (« le singe que tout toxicomane promène accroché dans son dos ») jusqu’à l’intervention de Swann qui pour le coup, manquera d’y laisser sa santé mentale lorsque le gourou lui fera entrevoir « la Chair par les yeux d’un Dieu ». Chaque figure imposée du traitement de la sorcellerie est un petit morceau de bravoure en soi, ici un emploi discret du stop-motion, là les outils magiques que Barker a désigné lui-même (tout comme David Cronenberg avait conçu les instruments chirurgicaux dans Faux-Semblants ) lorsque Swann réussit malgré tout à entraver magiquement son mentor. Ce n’est pas pour rien que nombre de critiques estiment que le reste du métrage peine difficilement à atteindre les hauteurs de son ouverture –nous y reviendrons – et ce n’est pas pour rien non plus que ce même sanctuaire est aussi le lieu du dénouement final :  Nix a été vaincu de justesse, toute la trame avec d’Amour concerne le cheminement qui conduit à sa « resurrection » afin de livrer le match retour où Barker conjure de nouveau le lyrisme d’un Ken Russell période Le repaire du ver blanc pour une conclusion assez dantesque.

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C’est le moment où tous nos contrastes laissés en suspens trouvent leur résolution : la relation passionnelle de d’Amour et Dorotha versus la relation ambiguë de maître à disciple entre Swann et Nix, et surtout le mystère entourant les pouvoirs de ce dernier finalement explicité pour mieux mettre à jour les thématiques du film, que ce soit les coulisses du spectacularisme (et avec lui de la société de consommation) ou encore la fabrication de l’Histoire. La filiation de son culte avec celui de Charles Manson est ouvertement explicitée donc ce n’est pas une grosse surprise, mais que dire de la séquence où Nix récompense ses fidèles de leur dévouement qui évoque douloureusement non pas le Woodstock emblématique du grand rassemblement célébrant au travers de la musique l’avènement d’un esprit libertaire universel, mais celui des expérimentations du FBI avec du LSD distribué aux participants du Festival. La référence à Burroughs du début se justifie alors pleinement, lui qui fût aussi le premier à parler de la notion de « sociétés de contrôle. »

Que l’on se rassure, ce n’est pas quelque chose qui est « martelé » tout du long, mais qui découle tout à fait organiquement de la trame du récit. Peut-être justement la preuve du talent d’illusionniste de Barker car ce que l’on a reproché au film c’est justement une sorte de neutralité un peu dérangeante, de nivellement de toutes les péripéties parce que le déballage d’effets spéciaux fait qu’ils s’annulent tous un peu entre eux. De plus, on retrouve ici et là une propension un peu étrange à vouloir utiliser ces mêmes effets dans des lieux extrêmement confinés qui font également qu’ils tombent un peu à plat ( – pourquoi ne pas avoir davantage insisté sur le pouvoir de « distortion de la réalité » de Nix qui fonctionnait de façon tout à fait crédible dans l’ouverture et qui aurait permis de faire basculer personnages et spectateurs dans le registre du cauchemar éveillé ?) Et l’on comprend alors que cette panoplie variée d’effets divers fonctionnent comme de la poudre aux yeux, la diversion pyrotechnique bigarée du prestidigitateur puisqu’ au final ce ne sont pas ces images-ci que l’on retient. Mais ce n’est pas non plus un déballage vain, car tous les registres cités n’on fait que dénoncer d’époque en époque la même chose que Barker ici. Aussi à la question du nivellement et/ ou de la neutralité donc, quiconque ayant  essayé un jour d’écrire (ou de créer une œuvre de fiction) a certainement dû entendre cette même rengaine, ce même crédo : « La fiction se doit de toujours rester en deça de la réalité », Barker nous le confirme laconiquement au travers de la réplique qu’il fait dire à Swann : «Illusionists get Las Vegas contracts. Magicians get burned».

Peut-être était-ce aussi également un impératif des studios, la condition pour que Barker soit à habilité de nouveau à mettre sur pied un nouveau projet (« pas trop d’extravagances »). Quoi qu’il en soit c’est en restant bien sagement dans les cadres imposés par l’establishment qu’il en a fait le mieux resplendir la face sombre.

 

 

(1) l’hybridation, le croisement des genres est un sujet qui me tient particulièrement à cœur, et je compte développer ce type d’approche narrative dans notre rubrique de l’épisode sublimé. Vous pourrez toutefois recueillir ici (http://webtv.u-bordeaux-montaigne.fr/thematique-humanites-1/the-x-files-hybridation-et-fiction-serielle-par-claire-cornillon) une très belle présentation. La démarche nous est famillière depuis le From Dusk Till Dawn de Robert Rodriguez d’après un scénario de Quentin Tarantino, et Chris Carter et son équipe de scénaristes sont passés maîtres dans la discipline avec la foulitude d’épisodes en sortie de route des X-Files, il me semblait justifié cependant de signaler à quel point Barker a pu être de nouveau visionnaire sous cet angle-ci.

(2) un peu dans la veine de cet autre film encore trop mésestimé, Le cobaye de Brett Leonard, avec Pierce Brosnan et Jeff Fahey d’après une nouvelle de Stephen King, sorti trois ans plus tôt, qui lui tentait déjà d’explorer les nouveaux tenants narratifs que sous-entendent les effets spéciaux numériques, au travers du prisme de la réalité virtuelle.

(3) sans compter également le Dust Devil de Richard Stanley, datant lui de 1992  mais plutôt assez Barkerien dans l’âme.

 

 

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