Critique: Mademoiselle

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Agassi

De Park Chan-wook

Avec Kim Min-hee, Kim Tae-ri, Ha Jung-woo, Cho Jin-woong

Corée du Sud – 2016 – 2h25

Rating: ★★★★★

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Corée. Années 1930, pendant la colonisation japonaise. Une jeune femme, Sookee est engagée comme servante d’une riche japonaise, Hideko, vivant recluse dans un immense manoir sous la coupe d’un oncle tyrannique, Kouzuki. Mais Sookee a un secret. Avec l’aide d’un escroc se faisant passer pour un comte japonais, ils ont d’autres plans pour Hideko…

Le réalisateur d’Old Boy adapte le roman Du bout des doigts de Sarah Waters. Se déroulant originalement en 1862, il est transposé dans les années 30, durant la colonisation japonaise. On peut s’interroger si le nouveau long-métrage de Park Chan-wook est un film de femmes ou film féministe, tout comme son précédent long-métrage tourné aux Etats-Unis, Stoker. D’ailleurs il y a beaucoup de similitudes entre ces deux derniers films. D’abord il est question de triangle amoureux, où Stoker en proposait un, Mademoiselle en propose deux – Sookee avec Hideko et le faux Comte, Sookee avec Hideko et Kouzuki – voire un troisième (Hideko, Kouzuki et le faux Comte). Ensuite c’est le travail des décors, avec ce même contexte spatial fermé, dans les deux cas un manoir. Grâce à la chef décoratrice Ryu Seong-hee, nous assistons à une demeure mélangeant l’architecture européenne (surtout anglaise) et japonaise. Tour à tour, en fonction de notre emplacement dans le domaine, on enlève puis on remet ses chaussures. L’architecture combiné des deux cultures se remarquent principalement où dorment les héroïnes : une chambre avec lit pour la maîtresse Hideko, un oshiire (sorte de placard dans lequel on range les futons et les draps) pour la servante Sookee. Puis c’est la bibliothèque, l’espace le plus particulier et le plus original dans sa combinaison anglo-japonaise. Pour s’asseoir, il y a des chaises et une table comme il y aussi des tatamis. Il y a une estrade qui n’est pas une scène, où derrière des rideaux coulissent laissant apparaître l’extérieur (notamment les nuits de neige) ; et devant c’est un jardin japonais (dont la fonction, selon le metteur en scène sud-coréen, est de représenter le monde en miniature) avec galets, pierre et eau. Tout ceci est en fonctionnement mécanique, tels des parties mobiles de la pièce de lecture. Enfin, il y a le sous-sol… J’ajouterais qu’au-delà de l’analogie avec Stoker, il y en a une autre avec Grand Budapest Hotel de Wes Anderson, des similarités dans la monstration de la noblesse et de l’aristocratie, ainsi que leur rapport avec les domestiques et en plus du travail architectural.

Du présent désespéré de la servante (illettrée mais ambitieuse), face au passé sombre de la maîtresse (la partie flashback), le metteur en scène installe un rapport de domination (la sonette), voire un second dans le rapport relationnel entre Hideko et son oncle. On constate le résultat avec la tante d’Hideko… Mais une autre thématique est plus en avant, le ludisme. Chacun cache ses enjeux – Sookee, Hideko, le faux Comte voire Kouzuki – dissimule sa vraie nature ou ne révèle pas sa personnalité. Tout le monde joue la comédie, d’habitude il n’y a que les domestiques pour le faire. Cela provoque beaucoup de drôlerie, suite à des quiproquos et situations cocasses. Néanmoins, le ludisme réside principalement dans les nombreux jeux de regards, traduisant le point de vue des personnages, surtout les deux héroïnes. D’ailleurs le film est construit en trois parties, l’une épousant le point de vue de Sookee, l’autre épousant le point de vue d’Hideko et la troisième mariant les deux. Ce jeu de regards assure la tension sexuelle et l’érotisme, alors que la principale rencontre du film – Hideko et Sookee – est voulue, souhaitée et intentionnelle (on est dans un film d’arnaque). Pourtant chacune des étapes de la rencontre au cinéma est soigneusement mise en place : regard, communication orale, toucher (la scène du bain), le baiser et l’acte sexuel. Et quand j’évoque le jeu de regards comme tension sexuelle et érotique, c’est aussi dans les fameuses lectures, avec cette estrade qui n’est pas une scène, évoquée plus haut, où l’on a droit à une véritable performance théâtrale. Une relation platonique est suggérée avec le public auditeur. J’en profite pour embrayer sur l’esthétique des deux héroïnes, différentes dans leur allure et leur beauté. Hideko, de son teint laiteux et porcelaine, a toujours l’air détaché et égarée, se déplaçant comme un fantôme et mangeant comme un nourrisson (grain de riz par grain de riz avec des baguettes). Quant à Sookee, plus bronzée, plus dorée, avec des taches de rousseur, a toujours l’air effrontée, voûtée et recroquevillée.

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Pour en finir avec le ludisme, cela passe principalement par la forme filmique la plus utilisée du long-métrage, le gros plan, sur les vêtements, les bijoux, les accessoires et les visages. Hideko prête ses vêtements et bijoux à Sookee « pour jouer », et cette dernière aide Hideko à s’habiller « pour jouer » aussi. Ces bijoux et accessoires en gros plan est une autre analogie avec Stoker, qui est pareillement un film du détail. Cela est dû à l’excellente activité du directeur de photographie Chung Chung-hoon. En effet, d’un commun accord avec le réalisateur, il a été utilisé un objectif anamorphique pour ce tournage en numérique. C’est-à-dire que l’on capte une image compressée voire carré, qui sera « rééquilibrée » en projection, une image redevenue rectangle. Et ce genre de procédé a énormément d’effet en gros plan, notamment sur les visages. Cela suppose une vue filmique subjectivée des choses et des éléments, un jeu de points de vue. D’ailleurs Park Chan-wook voulait réaliser le film en 3D pour pousser l’idée à son paroxysme. Pour conclure, la fin du film rappelle le goût du gore du metteur en scène sud-coréen. Et de la problématique de signifier Mademoiselle comme film de femmes ou film féministe, disons que c’est un thriller amoureux.

Hamburger Pimp

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About Hamburger Pimp

Rônin durant l’ère Edo au 17ème siècle, mais persuadé de venir d’ailleurs, il fût de l’armée de samouraïs chargée d’exterminer des carcasses à moitié vide de zombies peuplant un domaine proche du mont Fuji, dirigé par un seigneur cannibale. Des victimes revenus en bourreaux peut-on dire. Il fût le seul survivant des sabreurs, blessé par une marque maudite, qui par moments le zombifie le poussant à rechercher de la chair fraîche mais allongeant sa vie considérablement, le rendant encore vivant aujourd’hui. Depuis il traque des zombies à travers le monde et le temps, à bon prix, ce qui l’a poussé à se faire passer pour un dirigeant de société de cinéma spécialisée dans les effets spéciaux gores alors que ce sont les zombies tout juste repassés par sa lame précise. Il lui arrive souvent de récupérer du sang afin de le réinjecter dans la terre d’un bonsaï conservé depuis des siècles. Cet arbre minuscule, pourrait être la clé de son salut face à sa fatalité…