Les One-hit Wonders du cinéma – Part III

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Troisième partie de ce dossier (la première est dispo ici et la seconde là) sur les One-Hit Wonders du cinéma de genre, ayant réalisé un perfect one-shot ou n’ayant jamais réussi à ré-atteindre un tel niveau de perfection.
 

 

Johnny Got his Gun de Dalton Trumbo (1971)

Aux prémisses de la Guerre Froide, il n’était pas terrible d’être encarté au parti communiste américain tout en bossant à Hollywood. A la manière insidieuse d’un code Hays, le McCarthisme a frappé de plein fouet la florissante industrie, devenue pour tous repaire de cocos et arme de propagande massive. Les grands noms qui la composaient alors furent sommés de donner des noms et chacun, du producteur à l’acteur en passant par le scenariste ou le moindre technicien était susceptible de devoir répondre de ses actes politiques devant la fameuse Commission des activités anti-américaines. Une chasse aux sorcières perpétrée à huis clos au début, par l’audition de témoins volontaires et “patriotes”, puis publiquement, lorsqu’avec un coup de pouce du FBI, une liste de 19 personnalités hollywoodiennes fut dressée, ramenée à 11 noms, ceux que l’on connait comme les Dix d’Hollywood , qui seront amenés à se défendre devant la Commission et blacklister des studios par la suite, et Bertold Brecht, reparti en Europe pour ne jamais revenir. Parmi ces dix, le plus célèbre reste sans conteste Dalton Trumbo, romancier et scenariste à succès, qui parvint à se substituer de l’opprobe en livrant deux de ses plus célèbres scénarii – Spactacus et Exodus, Kirk Douglas et Preminger acceptant chacun qu’il signe de son nom. On est en 1960, et Trumbo offrira encore quelques belles pages au cinéma avant son décès en 1976, dont l’adaptation en film de son roman de 1939 Johnny Got His Gun.

Ode pacifiste, le roman a été érigé en manifeste anti-Vietnam, certains morceaux sont déclamés lors des meetings contestataires. Sa transcription sur grand écran ne pouvait être que dans l’air du temps d’un mouvement qui au final ne pouvait qu’épouser la philosophie de Trumbo. Le film suit Joe Bonham, parti s’engager sur les fronts de la Première Guerre mondiale et blessé par un obus qui lui fait perdre la parole, la vue, l’ouïe et l’odorat. Amputé des membres inférieurs et supérieurs, il se remémore alors sa vie avant de partir à la guerre sur son lit d’hôpital, coupé du monde, avec pour seul sens le toucher. Jusqu’à ce qu’une infirmière comprenne qu’il est encore conscient et cherche à communiquer avec lui.  
 


 

Devant à la base être réalisé par Bunuel, en 1964, qui a écrit les scènes avec Jesus-Christ, Johnny Got His Gun finit par échouer dans les bras de Trumbo, qui y opéra au final sa seule incursion derrière la caméra. Choisissant le noir et blanc pour le temps présent et la couleur pour les flashback, Trumbo met davantage en relief l’atrocité des conséquences de la Guerre, entre la nostalgie et regrets du temps passé et l’inexorable état dans lequel ses blessures l’ont laissé, le tout renforcé par le récit à la première personne en voix off.

Malgré tout, le film ne connut pas le succès du roman à son époque et il fallut attendre 1989 avant qu’il ne soit considéré comme culte, quand Metallica s’en inspira pour sa chanson One et ne racheta les droits du film pour pouvoir l’utiliser dans leur clip.

Lullaby Firefly

 
 

Phase IV de Saul Bass 1974

Une fois n’est pas coutume, ce n’est pas un scenariste mais un créateur de générique, qui a fait un saut derrière la caméra, et pas des moindres, Saul Bass. Si le nom ne vous dit rien, ses apports aux films d’Hitchcock, de Preminger ou de Scorsese vous ont sûrement marqué: Vertigo, La Mort aux trousses, Psycho pour le premier, Carmen Jones et Exodus pour le second ou encore les Affranchis, Les Nerfs à Vif et Le Temps de l’Innocence pour le troisième, sans parler d’autres comme West Side Story ou Spartacus. Comme Trumbo, Brass a laissé son empreinte dans une pelleté d’oeuvres cultes, de chefs d’oeuvre de maîtres du cinéma et ses génériques sont étudiés dans les cours de cinéma. Et comme lui, il ne livra qu’un seule long métrage en tant que réalisateur, Phase IV.

Petit bijou de hard science, le film suit deux scientifiques partis étudier le comportement d’une colonie de fourmis particulièrement agressives en plein désert, qui se retrouvent assiégés par les sujets de leurs expériences, bien déterminés à mener une guerre contre leur camp de fortune.
 


 

L’une des richesses du film demeure dans les séquences filmant les fourmis à leur échelle, procédé inédit à l’époque, tournées par le photographe animalier Ken Middleham, qui avait également officié sur le documentaire The Hellstrom Chronicle en 1971, faisant des fourmis, un personnage narratif à part entière, un antagoniste visible à nos yeux seuls, ce qui donne lieu à quelques scènes bien psychédéliques.  La voix off méthodique du journal de bord enregistré par le scientifique répond au silence apparent des fourmis, pour communier dans un final quasi-mystique.

La réception critique à la sortie ne fut pas des plus tendre, notamment à cause des questions que peuvent motiver la fin, qui n’est pas celle voulue par Bass, qui voulait davantage montrer “l’après”. Néanmoins, le sujet même du film et la singularité de sa mise en scène, voire de son metteur en scène lui firent atteindre le statut de films cultes.

Lullaby Firefly

 

 

I Zombie, The Chronicles of Pain de Andrew Parkinson (1998)

A la recherche de spécimens pour une étude, un jeune botaniste se fait mordre par ce qu’il pensait être une jeune fille en détresse. Aucune explication ne nous sera donnée quand au pourquoi ou au comment d’une éventuelle épidémie zombiesque en train de fleurir, l’essentiel du métrage se concentre uniquement  sur la façon dont le héros va composer ou non avec la condition nouvelle qui s’impose à lui : le besoin irrépressible de se nourrir de chair humaine,  ainsi qu’ un processus irréversible de décomposition physique et mentale.

Allons-y carrément : ce film est l’illustration parfaite de ce que Georges Romero entendait (à une certaine époque) par le fait que “il pourrait y avoir un film de zombies par an, à propos de tous les sujets, car c’est un véhicule tellement vaste”. C’est quasiment presque le chaînon manquant à la filmographie du Maître, bien que celui-ci aie un peu vaguement abordé cette thématique au travers de l’un de ses autres chef-d’oeuvre , Martin, sous le versant  vampirique. Quoi qu’il en soit, le réalisateur anglais Andrew Parkinson signait ici en  1998 une version du mythe du zombie dans ce qu’il a de plus universel ; certains y ont vu une parabole sur le SIDA, d’autres un film de serial-killer déguisé,  plus généralement la plupart des avis se rejoignent sur l’idée d’une métaphore de l’aliénation sociale.

La désintégration littérale du héros nous est racontée de son point de vue, de façon très intimiste,  en commençant par la nécessité pour lui de rompre avec toutes ses attaches. Un souci d’humanité tout à son honneur, mais qui le renvoie cependant  au statut impuissant d’unique spectateur de sa propre déchéance, montrée elle sous un angle presque clinique, quasiment au jour le jour. Quelques inserts d’interviews de son ex, elle, dans un autre type de processus (celui  de la  reconstruction de sa propre vie, vu le caractère “inexpliqué” de la disparition soudaine du héros)  achèvent de rendre l’ensemble absolument poignant.
 

 

On pense immanquablement à La Mouche de David Cronenberg concernant l’axe thématique de la déshumanisation progressive, mais la comparaison s’arrête ici au vu du budget microscopique de cette première réalisation, qui , justement par cette économie un peu forcée renoue avec la majesté des productions bis fauchées mais magnifiques (telles le Scalp de Fred Olen Ray, ou encore le Psychotronic  Man de James M. Sell)(j’en oublie). Le tournage durera 4 ans, les comédiens tous non-professionnels  (à une exception près, mais pour un rôle vraiment secondaire) faisaient partie de l’ entourage du réalisateur, ou bien de l’équipe technique, et délivrent des performances tout à fait honorables. Mention spéciale pour les effets spéciaux également,  notamment le coup de chapeau au Tetsuo de Shinya Tsukamoto, lorsque le personnage « répare » ses chairs atrophiées avec des pièces de métal.

En 2001, Parkinson délivrera avec Dead Creatures le pendant féminin de ce premier récit, qui ne passera pas très loin de quelques récompenses en Festivals, sans attirer pour autant trop d’attention. Son 3e opus, Venus Drowning,  s’attirera une reconnaissance certaine également, malheureusement encore plus confidentielle.

        Nonobstant2000

 

 

Institute Benjamenta des Frères Quay (1995)

On ne se rend plus très bien compte (de nos jours) à quel point l’oeuvre des Frères Quay aura rayonnée sur les années 90, car on peut aussi bien en retrouver quelques stigmates dans le travail du comic-book artist pluridisciplinaire Dave McKean que dans les visuels du label musical 4AD, et le moins que l’on puisse dire de ces deux références, c’est qu’elles étaient  elles-mêmes relativement omniprésentes à cette même époque. La source de cette esthétique est à chercher  du côté des travaux photographiques de Joel-Peter Witkin, ou encore dans le cinéma de Walerian Borowczyk, et définitivement chez les animations aussi débridées que métaphysiques du dernier grand maître vivant de l’animation, Jan Svankmajer. Mais de tout cela,  nos deux réalisateurs ne s’en sont jamais cachés.

 

Après quelques courts-métrages d’animation couronnés de récompenses de par le monde (une relecture du mythe de Gilgamesh  ou encore une adaptation du roman de Bruno Schulz, Street of Crocodiles) ainsi que quelques clips-vidéos tout aussi remarqués (pour les groupes His Name Is Alive et 16 Horsepower) nos deux jumeaux connurent un succès encore plus retentissant avec leur adaptation en long-métrage d’un roman (« Jacob von Gunten », rebaptisé L’institut Benjamenta) de Robert Walser (accessoirement, le maître à penser de Franz Kafka), un récit initiatique se déroulant entre les murs d’une école pour domestiques. La mise-en-scène , s’appuyant sur certains parti-pris propres à l’animation (il s’agit de la 1ere réalisation de nos auteurs avec de « vrais comédiens » cependant) génère une atmosphère semi-onirique (et c’est un florilège de textures et de lumières qui vient emplir l’écran par moments) où les fantasmes du héros prennent quelque peu le pas sur une réalité qu’il n’arrive pas toujours à identifier. Evoquant  Cocteau et Bergman, le métrage  se révèle ainsi parfois aussi bien contemplatif  que chorégraphique. Une approche assez unique, en dehors des canons narratifs habituels, qui valût à nos auteurs une reconnaissance unanime de la part de la critique internationale, puis un retour de bâton absolument fracassant quand ils osèrent s’en éloigner quelque peu avec leur long-métrage suivant,  L’accordeur de tremblements de terre , doté lui aussi d’un utopisme onirique similaire, juste en un peu plus « énoncé » (sacrilège évidemment).  

Quelques courts-métrages réalisés depuis, mais dans une relative indifférence médiatique  – qui pourrait bien toutefois ne pas durer car Christopher Nolan a annoncé l’année dernière son intention de consacrer un documentaire à nos deux artistes prodiges.

 


 

        Nonobstant2000

 
 
 

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