Le Cryptocinéma de Jodorowsky [Etrange Festival 2016]

 

 

A l’occasion de la sélection de La poésie sans fin en compétition officielle (où il a d’ailleurs obtenu le Prix du public), l’Etrange festival a invité son réalisateur culte à animer une séance spéciale, déjà organisée en 2010 : le Cryptocinéma de Jodorowsky. Voilà donc notre brave Jodo de retour pour nous présenter Le Magicien d’Oz sous le prisme de l’ésotérisme. Retour donc sur une analyse qui, à défaut de porter sur ce film culte un questionnement totalement inédit, a par contre le mérite de porter pleinement la marque de son fougueux auteur (en espérant que cela ne souffre pas trop de ma retranscription…).

 

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Alejandro Jodorowsky commence sa démonstration en qualifiant le classique de Victor Fleming  d’ «œuvre venue d’ailleurs », témoignant d’un haut niveau de conscience. Il compare ainsi Le Magicien d’Oz au Tarot de Marseille (cartes géantes à l’appui !), le but étant de décrypter les signes multiples qui jalonnent le parcours de Dorothy. Le nom de l’héroïne, du grec Dôrothea qui signifie « don de Dieu » est composé donc de « Theòs » (dieu) mais aussi « d’Or », le métal pur recherché par les alchimistes (dont le but est de guérir les métaux malades). Dorothy partage avec ces derniers une même quête de la guérison pour atteindre la pureté en trouvant son Dieu intérieur. Rien que ça !

En effet, Dorothy est une adolescente en crise. Cela ressort déjà par son environnement, une ferme qui produit des œufs (la matière blanche, garante de l’éveil de la conscience) mais élève également des porcs (animal renvoyant communément à l’impureté). Son statut d’orpheline la prive de modèle parental et, si elle est élevée par son oncle et sa tante, elle ne peut projeter sur eux l’Œdipe nécessaire à son développement sexuel. Son dérèglement intérieur la pousse à entrer en conflit avec Miss Gulch qui, apparaissant juchée sur sa bicyclette phallique, symbolise la société qui oppresse notre orpheline vierge. Celle-ci répond via son chien Toto, représentant son égo (dans le Tarot (cf cartes géantes), le Mat est généralement accompagné d’un chien), qui tente de mordre la mégère. Lorsque celle-ci se rend à la ferme pour avoir la tête de l’animal, soutenue par le shérif local, c’est bien l’égo de Dorothy qui est visé, la société voulant la conformer et la priver de sa personnalité. Son foyer semble alors incapable de la protéger, y compris les trois serviteurs, représentant la tête, le ventre et le sexe (rôles qui se préciseront encore davantage dans la partie onirique du film) qui se révèlent faibles. Pour Jodorowsky, c’est clairement toute l’intériorité de Dorothy qui nous est présentée dans ces scènes d’expositions.

La jeune fille s’enfuit alors un monde imaginaire, d’abord par la fameuse chanson «Somewhere over the rainbow» (Arc-en-ciel = 7 couleurs !) que Jodo n’hésite pas à qualifier de « rêve romantique idiot » et qui satisfait d’ailleurs pleinement le chien Toto (son égo donc). Mais c’est bien la tempête qui emportera Dorothy dans le monde imaginaire. « Le vent sait ». Pour Jodorowsky, cet élément signifie qu’il faut des fois se laisser porter. Alors que la tornade approche et s’apprête à libérer Dorothy, sa tante veut qu’elle vienne s’enfermer avec eux dans la cave, son modèle parental voulant la couver et lui empêcher de passer à l’âge adulte. La jeune fille va alors couper le cordon en se refugiant dans la maison déserte, qui ne symbolise plus le foyer mais bien son moi. Et alors que notre héroïne reçoit un coup de fenêtre qui l’assomme, Jodo s’exclame bien évidemment : « ouvre ta fenêtre intérieure merde ! ». La maison, le moi de Dorothy, s’élève alors (vous pigez la symbolique) avant de retomber. Le fait qu’elle écrase au passage la sorcière de l’Est, première étape de son parcours initiatique, montre que la maison a pris de la pesanteur, Jodo insistant sur l’importance accordée au poids dans l’ésotérisme. Dorothy est plongée dans le monde coloré du rêve et a d’ores et déjà entamé son combat intérieur.

Apparaît alors la Fée du Nord, l’occasion pour Jodorowsky de faire un petit point « points cardinaux » ! En effet, entre la Fée du Nord, la sorcière de l’Est, puis de l’Ouest, il ne manque que le Sud. Ce dernier renvoie à Dorothy sur le point de s’élever, vers le Nord donc, les deux sorcières représentant les obstacles, l’horizontalité qui s’oppose à la verticalité de son parcours. Jodorowsky ayant déjà précisé que le Magicien d’Oz s’inscrivait dans une vision chrétienne, il n’hésite pas à renvoyer ces quatre points cardinaux au signe de croix, partageant lui-aussi l’idée d’élévation spirituelle. La Fée du Nord, la mère, est également le côté féminin du Dieu intérieur. C’est elle qui lance Dorothy sur les traces du Magicien, côté masculin et père de substitution pour notre héroïne. Désormais enfant libre, elle part retrouver l’adulte et conquérir ainsi sa maturité.

C’est au tour de la sorcière de l’Ouest, l’inconscient profond de Dorothy, de faire son apparition. La jeune fille doit alors son salut à ses souliers de Rubis (le Mat est également chaussé de rouge…). Jodorowsky se réfère alors à la symbolique des pierres précieuses. Le rubis éloigne les serpents (donc la sorcière), renforce la mémoire (l’intellect), la rigueur (le sexe) et le cœur (l’émotion), protégeant ce dernier du poison. La Fée du Nord a donc chaussé Dorothy et la met maintenant sur la route de la cité d’Emeraude, la pierre essence de l’Univers, plus puissante encore que l’Or. Pour trouver la ville sacrée (et donc son Dieu intérieur), la jeune fille va devoir suivre le chemin de briques jaunes. Cette couleur, celle de l’esprit, associée à la spirale, illustre parfaitement la quête intérieure de Dorothy.

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Le voyage de Dorothy commence par sa rencontre avec l’Epouvantail. Si celui-ci est pendu, c’est qu’il renvoie justement à cette même carte du Tarot (carte géante : le Pendu est également chaussé de rouge) et symbolise l’intellect. Un intellect ici complètement perturbé puisqu’il est incapable d’indiquer la bonne direction. L’Epouvantail est libéré par Dorothy et décide de l’accompagner, se fixant ainsi un cap, pour demander un cerveau au Magicien. Nos deux compagnons sont ensuite amenés à traverser une forêt, symbole communément admis de l’inconscient, mais se heurtent à l’hostilité des arbres. Ils sont contrariés par la présence de l’homme de Fer-blanc et sa hache. Ce dernier est l’Amoureux du Tarot (je vous laisse deviner la couleur de ses chaussures), l’émotion. Il est malheureusement complètement paralysé, perdant sa faculté unificatrice et foutant donc ce joyeux bordel dans l’inconscient. Dorothy lui graisse alors les articulations (non, rien de sexuel !) et le Tin Man se joint à notre joyeuse troupe pour demander un cœur au Magicien. L’équipe se complète avec le Lion châtré, qui ne peut donc plus accomplir la puissance créatrice du sexe. S’il est ainsi associé à l’Empereur (carte géante : chaussure rouge), Jodo se permet également une autre théorie en le rapprochant du Lion de la MGM. Ce petit aparté lui permet alors de lancer une pique aux majors où seul les fruits économiques de l’œuvre sont considérés au détriment de l’artistique. Il ajoute qu’il ne peut pas éditer le livre de ce Cryptocinéma pour une question de droits. « Le Lion a peur ! ». Quoiqu’il en soit, ce troisième larron se joint à l’expédition pour demander un cœur au Magicien (bref, des couilles !). Dorothy se retrouve donc accompagnée de l’intellect, de l’émotion et du sexe (ou plus largement du désir et du pouvoir créatif pour les pervers qui auraient du mal à extrapoler !) pour une quête qui devra passer par la guérison.

Le chemin de briques jaunes reste néanmoins semé d’embuches et le groupe se voit attaqué par la Sorcière de l’Est. En voulant brûler l’Epouvantail, elle vise d’abord l’intellect. Le Tin Man vient au secours de son ami pour éteindre les flammes. Le fait que l’émotion ait ainsi sauvé la raison marque une première étape curative. Dorothy et ses amis quittent ensuite le chemin jaune pour se rendre à la Cité d’Emeraude en coupant par les champs de pavots. Se séparant ainsi de la voix de l’esprit, ils sont tentés par la drogue (l’héroïne issue du pavot) pour accélérer l’élévation spirituelle, ce qui s’avère évidemment trompeur. Le chien Toto, l’égo, s’effondre le premier, bientôt suivi par les autres. Ils sont alors secourus par le Fée du Nord et sa poudre blanche. Jodo, adressant à l’audience un sourire roublard, explique qu’il va éviter de s’étaler sur les vertus curatives de la cocaïne pour ce qui est de contrer les effets de certains opiacés.

Lorsque Dorothy et ses compagnons arrivent enfin à la Cité d’Emeraude, on peut voir que le Magicien y fait tout : portier, cocher (avec son fameux cheval d’une autre couleur qui renvoie à nouveau aux symboles alchimiques)… Cela montre que le Dieu intérieur est unique. Il est le même pour tout le monde. Il reste néanmoins une dernière mise à l’épreuve pour terminer l’élévation spirituelle. Dorothy est en effet enlevée par la Sorcière. C’est Toto, son égo enfin dompté, qui  va alors prévenir l’Epouvantail, le Tin Man et le Lion. La tête, le cœur et le sexe parviennent à collaborer et libèrent Dorothy. Tandis que la Sorcière attaque de nouveau son Epouvantail d’intellect par le feu, la jeune fille la détruit grâce à l’eau, élément sacré (Christique) et purificateur.

Dorothy est saine et sauve. Ses compagnons, représentant ses trois centres, sont guéris. Elle a ainsi réglé le désordre intérieur qui la tourmentait, quittant ainsi le monde de l’enfance pour devenir une adulte. Le Magicien, tout comme son double le Professeur Merveille au début du film, la renvoie alors vers son foyer. Elle utilise ses souliers de Rubis et réunit ses 3 centres en frappant 3 fois des talons. De retour dans le Kansas, elle retrouve son oncle, sa tante ainsi que les trois serviteurs, plus unis que jamais, et ils sont vite rejoints par le professeur Merveille. On a alors à l’écran 7 personnages, nombre qui n’est pas anodin puisque, renvoyant également aux couleurs de l’Arc en ciel, il est aussi celui des parties qui nous composent et qui se retrouvent complètement emmêlés dans nos sociétés modernes, ainsi que chez Dorothy : (dans l’ordre de l’élévation spirituelle) le corps, le sexe, l’émotion, l’intellect, l’âme, l’esprit et enfin le Dieu intérieur. Jodo conclut en ressortant une dernière fois ses cartes géantes :

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En additionnant les cartes, nous tombons donc sur 22, soit le Monde. Dorothy est complète, unifiée. Elle se connaît, elle se comprend, elle s’aime.

La quête intérieure de Dorothy s’achève donc, marquant également la fin de ce Cryptocinéma, Alejandro Jodorowsky nous invitant alors à redécouvrir Le Magicien d’Oz pour rechercher encore d’autres signes à décrypter. Sinon, ceux qui n’en pourraient vraiment plus des chansons et de la niaiserie de cette brave Dorothy peuvent toujours se lancer dans leurs propres Cryptocinémas d’El Topo ou de La Montagne sacrée, y a assurément de quoi s’occuper !

 

 

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C’est un endroit extraordinaire dont le nom s’affiche fièrement à front de colline (le « O » est à Alice Cooper et le « Y » à Hugh Hefner !) : cité des anges où tout le monde a un sexe, Mecque où les juifs sont bienvenus, usine à rêve désormais spécialisée dans le recyclage … Les étoiles tapissent ses trottoirs à défaut de pouvoir percer les nuages de pollution. Sous son soleil paradisiaque, la neige y tombe pourtant toute l’année, importée directement de Colombie. Là-bas, les nourrissons tètent du lait au silicone et les mexicains rêvent d’avoir des guatémaltèques pour récurer leurs toilettes. Ce pays sera ici représenté par un émissaire qui n’y a jamais foutu un pied et qui signe « Clém’ » à la pointe du stylet de sa palette graphique.