L’imaginaire tourmenté d’Alberto Vazquez

 

 

Présent à la fois en ouverture avec son court métrage Decorado ainsi que dans la sélection Nouveaux Talents avec son premier long Psiconautas, Alberto Vazquez s’impose comme l’un des cinéastes incontournables de cette édition 2016 de l’Etrange Festival. C’est donc  l’occasion parfaite pour revenir sur ce jeune artiste à la carrière déjà foisonnante.

 

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Né à la Corogne en 1980, Alberto Vazquez entre aux Beaux Arts de Valence avant d’intégrer l’école de La Massana à Barcelone. Il se dirige vers la bande dessinée, participant à la fondation du collectif Polaquia et du fanzine Enfermo. Pisconautas (qu’il adaptera au cinéma) etL’Evangile selon Judas sont primés au salon de Barcelone et se retrouvent alors publiés dans plusieurs pays (dont la France). Vazquez travaille également pour des journaux tels queVanity Fair, ELPAIS, La Voz de Galicia ou le Boston Globe magazine. Après des très courts métrages, tels que Judas catholic squirrel ou Ramiro qui reprennent déjà son univers iconoclaste, il se lance pleinement dans l’animation en réalisant Birdboy en 2011.

 

 

Adapté d’une de ses bandes dessinées, Birdboy raconte non pas une mais plusieurs histoires. Dans un monde dévasté par un terrible accident industriel, Dinki, une petite souris à l’existence à priori paisible, ne reconnaît plus son père. Caché dans la forêt, son ami Birdboy vit à l’écart des autres et s’évade par la drogue, à défaut de réussir à s’envoler.

Vous l’aurez compris, l’imaginaire d’Alberto Vazquez se montre bien plus sombre que ne peut le laisser présager ses personnages de petits animaux mignons. Ainsi, les scénettes qui les mettent en scène se teintent vite de mélancolie ou d’étrangeté quand le film ne tombe pas carrément dans le cauchemardesque. Aussi poétique que politique, Birdboy s’attache à une génération totalement sacrifiée au sein d’un monde ravagé par un désastre écologique.

Coécrit et coréalisé avec Pedro Rivero, Birdboy rencontre un succès énorme dans les festivals, raflant une bonne trentaine de prix à travers le monde, et remporte le Goya du meilleur court métrage d’animation.

 

 

Muffy, un ourson grognon accompagné par son frère, le grassouillet et borgne Gregorio (au nom masculin mais à la voix féminine !), part venger ce dernier en tuant la licorne qui lui a percé l’œil.

Si Pedro Rivero participe de nouveau à l’écriture, Alberto Vazquez réalise seul cette fois-ci ce Sangre de Unicornio. On retrouve à nouveau des personnages animaliers tout ce qu’il y a de plus mignon en apparence mais qui s’avèrent vite autrement plus tourmentés. Le court est encore plus sombre que Birdboy en s’attaquant au sacré via le calvaire chrétien, le mythe de Caïn et Abel ainsi que la profanation par le meurtre de la licorne. Le style a lui aussi évolué, laissant place à une colorisation à l’aquarelle plutôt sanguinolente et à un trait vibrant qui rappelle parfois la gravure romantique, influence que l’on retrouvera de façon encore plus prononcée dans son court métrage suivant :Decorado.

 

 

« Le monde est un merveilleux théâtre, il est dommage que le casting y soit déplorable. » Arnold, à nouveau un ourson, traverse une crise existentielle et se demande si le monde qui l’entoure n’est pas qu’un vaste décor.

Si l’univers de Vazquez reste toujours très sombre, Decorado verse cette fois-ci plus volontiers dans l’absurde, tel un Walt Disney revu et corrigé (voir complètement perverti) par Samuel Beckett. Le style d’animation en noir et blanc, avec ses magnifiques effets de lumière, évoque donc les gravures de Gustave Doré. Les différentes scénettes sont entrecoupées par des « Decorado » qui viennent ponctuer le film et apportent des tonalités tantôt drôles, tantôt plus inquiétantes. Vazquez poursuit ainsi des expérimentations sonores déjà à l’œuvre dans Sangre de Unicornio et nous livre un court-métrage d’une richesse indéniable, aussi déstabilisant qu’intriguant.

 

 

Vazquez retrouve Pedro Rivero (qui n’est jamais parti très loin) pour réaliser un premier long : Psiconautas. Suite de Birdboy, le film reprend ses personnages et son univers apocalyptique, ici présenté comme une île désolée perdue au milieu de l’océan,  pour mieux les approfondir. Ainsi, on retrouve Birdboy, toujours aussi déprimé et dépendant aux substances hallucinogènes, la souris Dinki, qui s’associe à une renarde peureuse et une ânesse schizophrène pour quitter l’île, ainsi que le jeune chiot qui poursuit sa formation de garde chasse auprès de son père. S’ajouteront à cette galerie deux frangins rats vivant au milieu d’une décharge, un cochon qui économise pour aider sa mère malade ou encore le radio-réveil parlant mais détraqué de Dinki qui se lance dans un périple chaotique. Aux côtés de ces enfants qui rêvent d’ailleurs, les objets sont en effet également animés et dotés d’une conscience. Ils sont néanmoins condamnés à vivre la même souffrance que les autres personnages.

Si les routes se croisent, Vazquez préfèrent raconter plusieurs intrigues plutôt qu’une seule grande histoire et cela lui permet de mieux confronter les points de vue et d’interroger les disparités sociales. Le cinéaste espagnol n’a rien perdu de sa verve politique et écologique et dépeint à nouveau un monde dévasté où la vie a définitivement cédé la place à la survie. Sommet du film, une scène bouleversante montre les frères rats blancs faire face à leurs alter égos noirs. La résolution tragique de l’affrontement ne fait que montrer davantage l’absurdité de ce monde. Pisconautas nous permet également d’en apprendre plus sur Birdboy avec notamment l’histoire de son père Birdman (rien à voir avec Inarritu). L’oisillon tourmenté, toujours traqué par les autorités, doit en plus combattre ses démons intérieurs. Il finira néanmoins par entrevoir, via un arbre sacré tout droit sorti de Princesse Mononoké, une lueur d’espoir.

Film puissant au ton et au rythme singuliers, Psiconautas est un premier long qui atteste d’une œuvre déjà énorme, quelque part entre le  Guernica de Picasso, le Tim Burton des débuts, les films du studio Ghibli, la bd Jolie ténèbres, la poésie d’Edgar Allan Poe ou les brulots muraux de Banksy. Le prolifique Alberto Vazquez ressasse les mêmes figures, les mêmes obsessions, sans jamais se répéter et il nous tarde déjà de replonger dans son univers unique.

Son site officiel : http://albertovazquez.net/

 

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About HollyShit

C’est un endroit extraordinaire dont le nom s’affiche fièrement à front de colline (le « O » est à Alice Cooper et le « Y » à Hugh Hefner !) : cité des anges où tout le monde a un sexe, Mecque où les juifs sont bienvenus, usine à rêve désormais spécialisée dans le recyclage … Les étoiles tapissent ses trottoirs à défaut de pouvoir percer les nuages de pollution. Sous son soleil paradisiaque, la neige y tombe pourtant toute l’année, importée directement de Colombie. Là-bas, les nourrissons tètent du lait au silicone et les mexicains rêvent d’avoir des guatémaltèques pour récurer leurs toilettes. Ce pays sera ici représenté par un émissaire qui n’y a jamais foutu un pied et qui signe « Clém’ » à la pointe du stylet de sa palette graphique.